Jeudi 21 août 2014 4 21 /08 /Août /2014 19:08

                                                      Parking

 

         — Vous voulez voir le cadavre ? propose Frédéric

         Sylvain se marre :

         — Il est où ?

         — Dans la voiture.

         On descend au parking et Fred ouvre son coffre. Une forme humaine enveloppée d’un drap y est allongée, dans la position du fœtus.

         Le drap, retiré, révèle un corps maculé de terre, marbré par les stigmates d’une décomposition avancée, et perforé de plaies sanglantes. Le tout d’un réalisme hallucinant.

         — Excellent ! glousse Sylvain. Il vient de chez Martinier ? Combien ?

         ­— 40.000 euros, mais c’est du bon boulot.

         Et de raconter en rigolant qu’une heure plus tôt, il s’est fait gauler au péage en amenant « la chose » sur le tournage.

         — Encore un peu, je me retrouvais en garde à vue, dis donc. Ils m’ont mis en joue, ces cons de flics ! Heureusement que j’avais la facture avec moi.

         Au même moment, des pas précipités résonnent dans le parking. D’un geste, Sylvain camoufle le macabre accessoire.

         —V’là encore les trouducs du collège d’à côté. Depuis qu’ils ont piqué le bipper de la gardienne, ils descendent tous les soirs et je te dis pas les conneries ! Hier, ils m’ont encore rayé ma portière et dézingué l’antenne radio.

         — Tu devrais laisser ton coffre ouvert, dis-je à Fred. S’ils tombent sur ta passagère, ça leur servira de leçon.

         Rien que d’imaginer leur tête, à ces « bâââtards* » je me tords de rire.

         Dommage que le macchabée en plastique coûte si cher, parce que, mine de rien, ce serait une bonne méthode éducative, je trouve.

                                                                     * à lire avec l'accent banlieue

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mercredi 20 août 2014 3 20 /08 /Août /2014 20:42

                                           

                                      Le coup du parapluie (suite et fin)

 

       Frédéric avait une vingtaine d’années quand il commença à travailler dans le cinéma —  comme accessoiriste, d’abord, puis ensemblier, et, plus tard, chef déco. Un jour, croisant Richard Bohringer sur un tournage, il ne résista pas au plaisir de lui lancer :

         — Bonjour papa !

         Et comme l’acteur restait bouche bée.

         — Je suis le fils de Gudule, précisa Fred avec un grand sourire. Paraît que tu vas jouer le rôle de mon père ?

         Allez savoir pourquoi,  ces deux-là ont illico sympathisé…

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mardi 19 août 2014 2 19 /08 /Août /2014 18:10

                                      Le coup du parapluie (suite)

 

       Contrairement à ce que j’espérais, une fois le bouquin sorti (sous le titre softisé d’Et Rose elle a vécu), plus personne n’envisage de le porter à l’écran. En revanche, la télévision belge s’y intéresse, ce qui lui vaut un joli reportage avec interview et lecture de passages en voix off, illustrant une promenade bruxelloise, dans les lieux où se déroule l’histoire.

         Bohringer, cependant, l’encense toujours. A chacune de nos rencontres, il m’en reparle, mais, curieusement, les mots qu’il emploie ressemblent à s’y méprendre à ceux de Bernard W. (la verve impertinente, le sens de l’autodérision,  les pirouettes syntaxiques, vous vous souvenez ?), et le seul passage dont il paraît se souvenir est celui du parapluie. Une question me taraude : Est-ce que, par hasard, il n’aurait pas lu le reste ? Imaginons une seconde que Bernard se soit chargé seul de tout le travail éditorial, résumant l’intrigue à son directeur de collection, lui montrant les meilleurs chapitres, faisant à sa place l’analyse de texte, comme un bon élève se tape les devoirs d’un cancre pour lui épargner la corvée… Imaginons, dis-je, que l’acteur célèbre dont je suis si fière d’être la « pouliche », n’ait occupé ce poste que pour des raisons promotionnelles ? Qu’il ait servi de potiche, en quelque sorte ?  De faire-valoir ? De label ? Quelle déception !

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Lundi 18 août 2014 1 18 /08 /Août /2014 22:27

                                                Le coup du parapluie

 

       Après avoir longtemps cherché un éditeur pour mon premier roman, Autopsy d’une conne (voir chapitre 93 du présent recueil), j’eus enfin la joie d’être acceptée par Denoël dont le directeur commercial, Bernard W. cherchait des auteurs  décalés  pour sa nouvelle collection : « Périphériques ». À la base de ce projet, le succès phénoménal de C’est beau, une ville la nuit.

         — Cette collection sera dirigée par Richard Bohringer en personne, m’expliqua Bernard lors de notre première entrevue. D’ailleurs, je viens de lui donner votre manuscrit dont j’ai apprécié à leur juste valeur la spontanéité, la verve impertinente, le sens de l’autodérision et les pirouettes syntaxiques.

         Je reçus ces mots divins comme le saint-Sacrement. C’était la première fois que ma prose me valait de tels compliments, surtout de la part d’un grand éditeur.  En général, elle suscitait plutôt des froncements de nez, une bouche pincée ou un haussement d’épaules suivi d’un « ouais, bof » mitigé.

         Je flottais toujours sur mon petit nuage quand, dans l’après-midi, le téléphone sonne à mon bureau.

         — Guduuule !, hurle la standardiste, excitée comme une puce, y a Richard Bohringer pour toi, à l’appareil !

         Le cœur battant à tout rompre, je décroche, et me parvient une voix dont tout le monde connaît les accents éraillés.

         Or, cette voix, non contente de titiller ma fibre cinéphile, me déverse dans l’oreille une bordée de louanges qui en feraient rougir de plus coriaces que moi. R.B. vient de finir mon livre et, en substance, l’a adoré. Surtout la scène du parapluie qu’il décortique longuement.

         — J’adore le personnage de Louis de Backer, conclut-il. Ce rôle est taillé sur mesure  pour moi. Je vais en causer à Jean-Jacques Beineix.

         Cette fois, c’est carrément les trompettes de Jéricho

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Dimanche 17 août 2014 7 17 /08 /Août /2014 22:57

                                            Le nom des gens

 

         Notre administration est la plus simple du monde. Surtout  en ce qui concerne l’accueil des étrangers. Prenons une famille libanaise, par exemple. Suite à la guerre de 1975, un père et ses trois fils immigrent en France, où vivent déjà une grande partie de leurs proches. Quelques années plus tard, ayant travaillé, consommé, procréé, payé des impôts — bref rempli leurs devoirs de citoyens modèles  —, ils  obtiennent la nationalité française, et c’est là que tout se complique. Leur nom d’origine étant El-Khouri (Le Médecin, en arabe) , l’employé de la Préfecture orthographie  correctement celui du père, traduit au préalable par un interprète assermenté.  En revanche, son fils aîné devient Elkouri, le second Elkourry et le troisième,  allez savoir pourquoi, Elcourin. Et comme ils protestent, on leur rétorque que s’ils ne sont pas contents, ils peuvent toujours rentrer dans leur pays. Toute négociation s’avérant impossible, force leur est donc d’accepter cette  dépossession d’eux-mêmes arbitraire (et stupide), et de se contenter des identités disparates qu’on leur a imposées. Une chance qu’il n’y ait pas eu d’héritage à la clé, parce que ça aurait foutu une sacrée merde, vous pouvez me croire ! Faut dire que les immigrés sont rarement fortunés…

          

         Deux des fils, par la suite, devinrent célèbres, l’un comme musicien, l’autre en tant qu’écrivain ; mais tous deux sous pseudo. Quant au troisième, ayant terminé ses études de médecine, il ouvrit un cabinet  de soins d’urgence à Barbès, où tout le monde continua à l’appeler el- Khoury —  ce qui, heureusement,  lui mit du baume au cœur. 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.

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