Jeudi 24 avril 2014 4 24 /04 /Avr /2014 01:12

 

                                               TANTE IDA

 

Ida l'accueille à bras ouverts. Contrairement à Suzanne, femme revêche s'il en est, c'est une grosse quinquagénaire joviale et chaleureuse. Orpheline de bonne heure, elle a élevé ses six frères et sœurs avant d'épouser, sur le tard, un général à la retraite dont elle a eu un fils, établi dans les colonies.

             Au Thier-à-Liège —petit bourg de quelque trois mille âmes, entre prairies et terrils —, elle est connue comme le loup blanc. Ses voisins savent qu'on ne fait jamais en vain appel à son bon cœur, et en usent (quand ils n'en abusent pas). Ainsi prête-t-elle une partie de son jardin au cantonnier pour qu'il y cultive des légumes, permet-elle aux gamins de dépouiller ses arbres fruitiers ou de cueillir ses fleurs, nourrit-elle les chiens et les chats errants, et a-t-elle toujours le porte-monnaie ouvert lorsqu'il s'agit d'aider quelqu'un dans le besoin.

Grégoire et Olivier adoptent d'emblée cette tata-gâteau, sosie de la marraine-fée de Cendrillon dans le film de Walt Disney.

Après un dîner, ma foi, fort agréable, suivi d'une petite promenade digestive, les Vermeer père et mère regagnent leurs pénates. Abandonnant à regret une Rose détendue, flanquée de ses deux marmots dont l'un accapare les genoux d'Ida et l'autre lui réclame : « Bisou ! » sur tous les tons.

 

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Mercredi 23 avril 2014 3 23 /04 /Avr /2014 07:19

La sortie du "Bel été" est prévue début juin. Pour vous aider à patienter, voici, en avant-première, la couverture du livre, dessinée par Castor Tillon qui se trouve être (oh, l'étrange coïncidence !) également le héros de l'histoire.

 

http://nsm08.casimages.com/img/2014/04/23//14042311012516601912170826.jpg

 

 

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Mercredi 23 avril 2014 3 23 /04 /Avr /2014 00:15

SAUVÉE !

 

L'arrivée d'Amir, quelques jours plus tard, met heureusement un terme à l'escalade. Dans ses bras, Rose retrouve un semblant de paix, pleure beaucoup, râle énormément. Et le somme de la tirer illico du bourbier dans lequel elle s'enlise.

         Il s'y emploie bon an mal an, avec l'aide de son beau-père que la dégradation des relations entre "ses femmes" tracasse de plus en plus.

— Elles sont aussi intolérantes l'une que l'autre, lui explique ce dernier, dans l'un de leurs rares moments de tête-à-tête. Comment veux-tu qu'elles s'entendent ? Chacune s'enferre dans ses convictions, en refusant d'office le moindre compromis. Suzanne en rajoute dans le côté martyre-dévouée-incomprise, Rose nous rejoue la séquence de l'adolescente en crise, et les gosses se retrouvent tiraillés entre les deux. Ça ne peut pas durer.

— Que faire, alors ? se désole Amir. Rien n'est prêt, à Paris, pour les recevoir, et j'ai du travail par-dessus la tête. Si seulement Rose voulait faire un effort, tenir encore un mois ou deux.

Ça, n'y compte pas. Je… Oh, nom d'un chien !

D'un coup, les traits de Marcel se sont illuminés. Archimède devait avoir cette expression lorsqu'il jaillit de sa baignoire en criant : « Euréka ».

— Qu'est-ce qu'il y a ? s'empresse son gendre.

— Je viens peut-être de trouver LA solution.

Il marque un temps d'arrêt pour ménager le suspense puis, tel le prestidigitateur sortant un lapin de son chapeau :

         — La tante Ida, énonce-t-il, en détachant glorieusement chaque syllabe.

Ça, ce n'est pas une mauvaise idée.

C'en est même une excellente ! À peine émise, la proposition suscite l'enthousiasme de Rose. Suzanne, en revanche, est plus mitigée.

— Ma sœur vieillit, elle a du diabète, objecte-t-elle. On ne peut pas lui imposer une charge pareille.

Je l'aiderai, dit Rose.

Petit ricanement incrédule :

— Mouais… je t'ai vue à l'œuvre. Tu balsines*, tu brasses de l'air, mais pour ce qui est de poigner* dans l'ouvrage…

—Forcément, tu me rabroues sans cesse sous prétexte que je fais tout de travers.

— Si vous appeliez Ida au lieu de vous chamailler ? s'interpose Marcel. C'est à elle de décider, saperlipopette !

L'intéressée, consultée, applaudit. Elle se sent si seule, depuis son veuvage… La présence de sa nièce et de ses petits-neveux mettra un peu d'animation dans sa "grande baraque vide"!

Lors, en dépit des réserves de Suzanne — qui supporte mal d'être dépossédée de sa descendance, fût-ce au profit de sa propre sœur —, Rose boucle ses bagages.

— Nous t'emmènerons lundi à Liège, après avoir reconduit ton mari à la gare, décrète Marcel.

Tu n'ouvres pas le magasin, ce jour-là ? 

Non, c'est le 1er mai.

 

Ainsi font-ils. De sorte qu'en dépit du départ d'Amir, de l'avenir incertain et de l'amertume des huit derniers jours, Rose a le sourire. Un sourire un peu fragile, il est vrai. Légèrement crispé. Mais qu'elle gardera, plaqué sur ses traits, jusqu'à destination.

 

 

* Balsiner : traînailler

* Poigner dans l'ouvrage : foncer dans l'ouvrage

                         

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mardi 22 avril 2014 2 22 /04 /Avr /2014 09:11

 

 

TROP C’EST TROP !

 

         Comble de malchance, Olivier s'est réveillé plus tôt que prévu. On l'entend couiner jusque dans la rue.

—Y a un problème ? s'affole Rose, en grimpant quatre à quatre l'escalier qui mène à sa chambre.

La scène qui s'offre à elle a de quoi la surprendre. Olivier, accroché aux barreaux de son lit-cage (prêté par une cliente qui n'en a plus l'usage) trépigne à qui mieux mieux pendant que sa grand-mère, indifférente en apparence, vaque dans la pièce, repliant les vêtements entassés sur les chaises, rangeant les jouets éparpillés par terre, époussetant les meubles...

— M'enfin, s'indigne Rose. Qu'est-ce que tu fabriques ?

Suzanne relève la tête, repoussant du doigt la mèche poivre et sel qui barre son front en sueur.

— Je mets un peu d'ordre dans ton capharnaüm, tiens !

De l'ordre ? Alors que le petit pleure ?

Elle soulève ce dernier, lui tapote le dos :

C'est tout, mon amour, c'est tout. Je suis là…

— Oui, il pleure, et alors ? Je ne l'ai pas laissé seul, j'étais ici, près de lui. Que voulais-tu qu'il lui arrive ?

 Il fallait le consoler, l'amuser, je ne sais pas, moi…

— Céder à ses caprices, quoi ! Comme d'habitude. Décidément, ma pauvre fille, tu es une bien piètre éducatrice. Tu veux donc qu'il devienne aussi turbulent que son frère ?

Devant ce qu'elle perçoit comme de la mauvaise-foi — ou même un brin de sadisme, n'ayons pas peur des mots —, Rose sent la moutarde lui monter au nez.

—Dis-le tout de suite, que tu n'aimes pas tes petits-fils, lance-t-elle agressivement.

— QUOI ? s'étrangle sa mère. MOI, je ne les aime pas ? Avec tout le mal que je me donne pour les recevoir, les chouchouter, veiller sur eux. Tu n'as pas honte, ingrate, de m’accuser d’une chose pareille ?

— Bon, d'accord, j'exagère, temporise Rose. Mais reconnais quand même que tu n'arrêtes pas de les critiquer : ils sont capricieux, désobéissants, difficiles, que sais-je encore… Tu crois que ça me fait plaisir ?

— Si tu les élevais mieux, nous n'en serions pas là. Jamais tu ne les contraries, jamais tu ne leur imposes la moindre contrainte. Ils ont tous les droits. L'enfant-roi, comme en Orient.

La réflexion atteint Rose pile au point sensible.

— Et alors ? vocifère-t-elle. Qu'est-ce que tu as contre les Orientaux ? Tu es raciste, en plus ?

Il faut l'intervention de Marcel, alerté par les éclats de voix, pour calmer le jeu.

— Viens, dit-il a sa femme, en la poussant doucement dehors. Laisse ta fille agir avec ses enfants comme elle l’entend, ce ne sont pas tes oignons.

La porte se ferme sur eux, au grand soulagement de Rose qui écoute leur pas décroître marche après marche avant d'exploser : 

Putaiiin, qu'est-ce que je fous dans ce pays de merde ?

L'accumulation de contrariétés — la double déconvenue de tout à l'heure, d'abord, et maintenant, cette dispute —, ont raison de ses nerfs.

— Dire que j'étais si bien, à Zouk, s'effondre-t-elle. Pourquoi, mais pourquoi j'ai accepté de partir ?

Ah, si c'était à refaire… Pour rien au monde elle ne se laisserait embarquer dans cette galère. Elle resterait au Liban, envers et contre tout.  Quitte à décevoir Amir. Quitte à le perdre, tiens ! Quitte à divorcer !

— Il m'a bien eue, cet enfoiré, avec ses élucubrations. Paris, le succès, la gloire… Du vent, oui ! De la poudre aux yeux. Et moi qui ai marché comme une idiote, qui ai tout abandonné pour le suivre : ma maison, mon village, mon boulot, ma chienne… Et pourquoi ? Pour venir m'enterrer dans ce trou à rats où j'ai l'impression de retomber en enfance. Quel gâchis lamentable ! Tout ça parce que môssieu ne pense qu'à sa carrière. Môssieu veut devenir une vedette. Vedette, mon cul ! Pauvre mec, va…

Et, occultant les raisons personnelles qui l'ont poussée vers cet exil, elle voue son mari aux gémonies — ce qui ne fait qu'accroître son désarroi. 

 

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Lundi 21 avril 2014 1 21 /04 /Avr /2014 01:08

 

 

                                   LE PASSÉ RESSURGIT

 

Or, une longue semaine, il faut la meubler. Et Bruxelles est une ville pleine d'embûches, pour qui n'y prend pas garde. Elle recèle, entre autres, une certaine avenue Victor-Hugo qui, sans crier gare, revient hanter Rose.

« Je me demande ce qu'est devenu Louis de Backer », se dit-elle un beau matin.

Et lui vient l'envie pressante de le revoir — sans qu'il le sache, s'entend ; juste un bref coup d'œil en passant… Curiosité légitime, me direz-vous. Quel mal y a-t-il à s'enquérir de quelqu'un qu'on a aimé ?

Hormis le risque de réveiller les vieux démons, bien sûr… 

Ça doit être un effet secondaire du "retour aux sources". L'ambiance vermeerienne, dans laquelle Rose baigne contre sa volonté, la fait, en quelque sorte, régresser. Le Liban est loin, elle est désœuvrée, perdue, dépossédée de toute responsabilité. Livrée, comme jadis, à l'ennui, au cafard, aux récriminations de sa mère… Quoi d'étonnant, dès lors, à ce qu'en dépit des années écoulées, elle se comporte en adolescente ?

— Mets ton manteau, Grégoire, on va faire un p'tit tour ! Maman, tu écouteras si Olivier ne pleure pas ? En principe, il doit dormir jusqu'à trois heures et d'ici là, je serai rentrée. Mais on ne sait jamais…

D'un pas allègre, mère et fils empruntent l'itinéraire si souvent parcouru par Rose dans la fébrilité du désir. Fin avril saupoudre de fleurs blanches les marronniers de la rue du Trône. Sous la caresse du soleil printanier, les façades des vieux immeubles art-déco et la statue équestre d'Albert 1er, place du Roi-Chevalier, resplendissent.

Voici l'avenue de la Couronne, le pont du chemin de fer…

— Ze veux regarder les trains, exige Grégoire.

— Au retour, mon bichon. Avant, tu sais ce qu'on va faire ? On va aller acheter des meringues.

Avec la sensation d'accomplir un pèlerinage, Rose oblique à gauche, vers la pâtisserie des parents de Monique. En poussant la porte vitrée, elle a le cœur qui bat la chamade.

Derrière le comptoir, une inconnue.

— Bonjour, madame, dit Rose — sur le même ton, le même, que lorsqu'elle avait quinze ans. Est-ce que Monique est là ?

Monique ? s'étonne la femme.

Oui, Monique Gossens

Ah, la fille de mes prédécesseurs…

Ils n'habitent plus ici ?

— Non, ils sont partis vivre à Namur, il y a deux ans. Quand mon mari et moi avons repris leur commerce.

Les meringues sont nettement moins bonnes que dans le temps — ou alors, c'est Rose qui a grandi. Grégoire, pourtant, n'en fait qu'une bouchée avant de réclamer la part de sa mère qui la lui donne distraitement.

L'avenue Victor-Hugo s'ouvre devant eux, large, aérée, creusée en son milieu par les rails du tramway. Le ventre dans un étau, Rose s'y engage.

À mesure qu'elle avance, elle ralentit l'allure, lançant des regards furtifs aux alentours. Une chair de poule sournoise cloque sa peau, des orteils à la nuque.

«Et si jamais je rencontrais Louis ? se demande-t-elle. S'il sortait au moment où je passe devant chez lui et qu'on se retrouve nez à nez, hein ? Qu'est-ce que je lui raconterais ? Et lui, comment réagirait-il ? Par rapport à Grégoire, je veux dire… Tenterait-il de me le prendre ou se contenterait-il de lui faire la bise ? »

         Des flash viennent renforcer ces angoissantes questions : le gros fonçant sur elle, lui arrachant son fils. L'emportant Dieu sait où. Elle, le poursuivant en hurlant : «Au secours ! On kidnappe mon enfant ! » Et lui, ricanant : « Il est à moi, maintenant ! Je ne te le rendrai jamais… jamais… jamais… »

Néanmoins, elle poursuit sa route d'un pas mécanique. Avec le sentiment de jouer à la roulette russe. Ou de sauter en parachute sans parachute.

Parvenue au 22, elle serre si fort la main de Grégoire qu'il proteste :

Aïe, tu me fais mal.

Sur la fenêtre du rez-de-chaussée, dépourvue de rideaux, un panonceau À louer. Rose avait tout prévu sauf ça.

Elle se hisse sur la pointe des pieds pour scruter l'intérieur à travers les vitres sales. Et n'aperçoit qu'une enfilade de pièces vides.

Rien ne subsiste de l'atelier où elle a vécu tant de moments exaltants et tragiques. Même pas de traces aux murs, à l'emplacement des cadres : tout a été repeint.

C'est un pan de son passé qui, brusquement, s'effondre. C'est son enfance qui meurt.

« Ce lieu n'existe plus que dans ma mémoire », se dit-elle.

Et, les jambes coupées, elle s'assied sur le bord du trottoir, imitée par Grégoire qui lui demande gentiment :

T'es fatiguée, maman ? Tu veux que ze te porte ?

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.

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