Samedi 19 avril 2014 6 19 /04 /Avr /2014 00:10

MÉSSANTE !

 

 

Cette petite victoire donne à Rose le courage de rentrer chez ses parents sans montrer grise mine.

Suzanne Vermeer semble également avoir passé l'éponge. L'anicroche de l'après-midi n'a pas, grâce à Dieu, altéré les relations mère-fille. Rose s'en félicite, et fait tout son possible pour que le baromètre familial reste au beau fixe.

Ce soir, je vous prépare un plat libanais, annonce-t-elle.

Elle retrousse ses manches et, ayant confié ses fils à leur "bonne-maman"*, entreprend la confection d'un ragout d'agneau au cumin qui remporte tous les suffrages. Marcel se ressert trois fois :

Cette cuisine orientale, quelle saveur !

— Tout le mérite en revient à la cuisinière, ajoute sa femme en connaisseuse.

— Mes compliments, fifille, tu es un cordon bleu.

Soirée fort agréable, donc. Hélas, ce n'est qu'une trêve…

 

On ne peut pas dire que Grégoire soit un enfant facile. Affectueux, ça oui. Éveillé, certainement. Mais tête de lard aussi, de sorte que la moindre peccadille tourne à l'affrontement.

Rose, depuis longtemps, en a pris son parti. Elle négocie, évite le bras-de-fer, et a généralement gain de cause, mais sans heurts et sans drame.

Amir approuve cette pédagogie douce.

Les Vermeer, non. Ils sont de la vieille école. Celle où les parents commandent et où les enfants obéissent "au doigt et à l'œil"*. Que de fois sa mère lui a raconté avec fierté l'histoire du petit cavalier !

Les petits cavaliers sont de minuscules carrés de pain, garnis de beurre et de confiture. À un an et demi, Rose en raffolait, et réclamait à tout propos : « ti avayé ! ». Or, cette fois-là, pour une raison inconnue, elle avait repoussé son assiette aux trois-quarts pleine.

         — Tu les as demandés, tu les mangeras, s'était emportée sa mère.    Et en dépit de ses hurlements, elle les lui avait fourrés en bouche, jusqu'au dernier.

— Tu as vomi mais j'ai tenu bon, concluait invariablement Suzanne Vermeer. Ah, il m'en a fallu, du courage, je t'assure !

À ce stade de l'histoire, Rose levait les yeux au ciel :

Pfff, tu aurais mieux fait de laisser tomber.   

— Jamais de la vie ! Un ordre est un ordre, l'enfant doit s'y soumettre, de gré ou de force.

— Comment voulais-tu que je comprenne, à cet âge ?

— C'est ça, l'éducation, ma fille. On ne commence jamais assez tôt.  Tu m'as donné du fil à retordre, par la suite, mais, crois-moi, si ce jour-là, j'avais cédé à ton caprice, ç'aurait été encore bien pire.  

 Cette autorité quasi-militaire a toujours choqué Rose, en particulier depuis qu'elle est mère. Et surtout si ses gosses en font les frais !

Le cas se présente deux jours plus tard. Un dimanche en fin de matinée, pour être précis. Tandis que Rose, dans l'arrière-boutique, aide son père à rédiger un courrier administratif, Grégoire joue aux "blocs"* dans la cuisine, sous la surveillance de sa grand-mère.

— Range tes affaires, mon lapin, lui dit soudain celle-ci. Il est midi, je vais mettre la table pour le dîner.

         Comme le petit garçon fait la sourde oreille, elle revient à la charge.

Tiens, voilà la boîte pour mettre tes blocs.

Nan.

— On ne dit pas non à mamie. Allons, dépêche-toi  !

Autant parler à une pantoufle. Grégoire, imperturbable, poursuit son jeu comme si de rien n'était. Or, la patience n'est pas la principale qualité de Suzanne Vermeer. Elle hausse le ton :

Attention, je vais me fâcher.

Grégoire ne bronche pas mais la nargue du regard. C'en est trop ! D'un geste brusque, elle balaie les cubes de bois qui dégringolent à grand bruit sur le carrelage, et ordonne :

Maintenant, ramasse-les !

L'enfant, médusé, fond en larmes.

        — Ra-masse ! insiste-t-elle, en détachant nerveusement chaque syllabe.

Comme Grégoire shoote dans les blocs en pleurant de plus belle,  elle l'attrape par le bras pour l'obliger à s'accroupir. Il trépigne, se débat. Ses cris alertent Rose qui rapplique dare-dare.

Qu'est-ce qui se passe ?

L’enfant se rue dans ses jambes :

Mamaaan !

Il se passe que ton fils est infernal,  fulmine Suzanne.

— Qu'est-ce qu'il a fait ? demande Rose, en soulevant le coupable qui se cramponne a son cou.

Question superflue : le spectacle parle de lui-même.

C'est toi qui a jeté tes jouets par terre ?

La tête de Grégoire oscille de gauche à droite, puis son index se tend vers sa grand-mère :

C'est elle.

— Non mais, écoutez-moi ce petit impertinent ! explose l'accusée. Si tu avais obéi, ce ne serait pas arrivé.

— Tttt, temporise Rose, bien embarrassée. Pourquoi n'es-tu pas gentil avec mamie, Grégoire ?

Elle est méssante.

Ça, c'est un comble, s’indigne Suzanne.

Elle fonce sur lui, la main levée, mais Rose l'écarte d'un sec : « Arrête, maman ! »

Tu lui donnes raison contre moi ?

— Je ne donne raison à personne, je coupe court à la surenchère. Regarde dans quel état vous êtes, tous les deux. Alors, tu commences par te calmer et après, on discute.

Jamais, auparavant, Rose ne s'était adressée à sa mère sur ce ton. Celle-ci, subjuguée, obtempère, mais la fusille des yeux tandis qu'elle s'approche de l'évier, assied Grégoire sur la paillasse et lui éponge le visage en susurrant : «  C'est fini, mon bichon, c'est fini. Maman est là. »

­— Belle éducation, siffle-t-elle entre ses dents.

Et, histoire de clore le chapitre "en beauté", elle ramasse elle-même les objets du délit, la main sur les reins, avec un : « Oh, mon pauvre dos » qui fendrait le cœur à une pierre.

Le repas est lugubre, en dépit des efforts de Marcel pour détendre l'atmosphère. Et, au dessert :

— Tu élèves tes enfants à ta guise, lance Suzanne à sa fille. Mais n'oublie jamais que Qui aime bien châtie bien. Grégoire a une lourde hérédité, c'est "de la mauvaise graine", comme on dit. Si tu n'es pas ferme avec lui, il tournera mal, je te préviens. Et ce sera TA faute. Ce jour-là, ne viens pas te plaindre, parce que je te rappellerai la scène d'aujourd'hui, et la manière dont tu as brimé mon autorité.

Allez apprécier la tarte aux cerises, après ça !

 

 

         * Bonne maman : grand-mère, en Belgique

         * Obéir "au doigt et à l'œil" : expression belge signifiant « sans discuter »

         * Blocs : petits cubes de bois formant puzzle

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Vendredi 18 avril 2014 5 18 /04 /Avr /2014 07:14

 

 

RETOUR À IXELLES (SUITE)

 

 

La "lune de miel" ne dure pas, hélas. Trois jours après son arrivée, Rose bouquine, allongée sur son lit, ses enfant grenouillant autour d'elle, quand on frappe à la porte.

Oui, crie-t-elle.

         Suzanne entre. Ses yeux englobent la pièce et son visage s'allonge.

— Quel désordre ! s’écrie-t-elle. Tu ferais mieux de ranger au lieu de perdre ton temps.

Mais… proteste Rose, confuse.

— Quand tu étais gamine, c'était déjà le même topo : toujours fourrée dans tes satanés romans. Pourtant, Dieu sait que je te l'ai seriné assez souvent : une femme qui lit, c'est la débâcle du ménage.

Mais… répète Rose.

— Au lieu de laisser les petits dans cette atmosphère confinée, pourquoi ne les sors-tu pas ? Ils sont restés  enfermés toute la journée, par ce beau soleil.

La suggestion n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd.

Ze veux aller promener, mamie, clame Grégoire.

— Demande à ta maman, elle n'a rien d'autre à faire. Moi, je me coltine déjà le magasin, les repas, la vaisselle, la lessive…

       — Je t'ai proposé de t'aider, se défend Rose. C'est toi qui n'as pas voulu.

— Je préfère que tu t'occupes de tes enfants (soupir grinçant)… à condition que tu t'en occupes, bien entendu.

Elle dilate les narines, grimace.

Olivier sent le pipi, quand l'as-tu changé pour la dernière fois?

Avant la sieste.

Pas après ? Et tu t'étonnes qu'il ait des rougeurs ?

Ce ton péremptoire !

« Danger ! » pense Rose, qui craint ses propres réactions face à l'autoritarisme maternel.

         Et, plutôt que d'entamer une polémique dont elle redoute d'avance l'issue, elle saute sur ses pieds :

On y va, les mômes ?

Cinq minutes plus tard, le grand à la main, le petit sur la hanche, elle prend la poudre d'escampette.

Ses pas la mènent tout naturellement sur le chemin de l'école. Sa montre, consultée, marque 16 h 20. Dans dix minutes, c'est la sortie des cours.

— Je vais te montrer où j'allais en classe, dit-elle à Grégoire.

La chaussée de Wavre n'a pas changé, depuis l'époque où, bi-quotidiennement, elle l'empruntait dans les deux sens. Toujours ce pavement ventru, irrégulier, si traître pour les chevilles. À gauche, après la palissade dont elle arrachait les affiches au passage, la boucherie, la mercerie, le cordonnier… À droite, le droguiste… L'échoppe du rétameur… Le café Chez Tinje… Tiens ? Le salon de coiffure a été remplacé par un magasin de fringues, et sur la papeterie est scotchée une pancarte : "Commerce à céder"…

— Je connaissais cette rue par cœur, poursuit Rose à l'intention de son fils qui s'efforce de marcher au centre des pavés, en évitant que sa semelle ne morde sur les joints. J'aurais pu m'y diriger les yeux fermés.

Ainsi parviennent-ils devant le Nopri.

Une bouffée de souvenirs assaille Rose. Elle se revoit, toute de bleu vêtue, s'engouffrant dans les rayons avec Monique ou Claire, en quête de quelque achat dérisoire — mais tellement jouissif. Et plus tard, quand elle utilisait les cabines d'essayage pour changer de look, afin de se rendre "incognito" chez Louis de Backer…

La voix de Grégoire la ramène sur terre.

Maman, ze veux des frites !

Du doigt, il indique la baraque odorante qui, comme jadis, occupe le centre de la place.

— D'accord, dit Rose, mais tu tiendras le cornet. Sans le laisser tomber, hein !

Quelques instants plus tard, les doigts gras et la bouche pleine, ils parviennent tous trois devant La Trinité, Institut pour jeunes filles.

Un flot discontinu d'adolescentes en uniforme s'échappe du portail grand ouvert, pour s'égailler le long des rues en petits groupes jacassants. Avidement, Rose scrute les visages, dans l'espoir de reconnaître l'un d'eux.

En vain.

Les collégiennes d'aujourd'hui étaient encore en primaire, quand elle est partie. Ça lui flanque un méchant coup de vieux.

Elle s'apprête à faire demi-tour lorsqu'une voix la cloue sur place:

Rose ?

Elle se retourne, et ne peut retenir un cri d'étonnement. Une religieuse lui fait face, la quarantaine, le visage sec – mais, exceptionnellement, éclairé d'un sourire.

Ça alors, sœur Marie-des-Anges !

En personne.  Celle que les élèves surnommaient "l'espionne", et à laquelle Rose et Claire durent, l'année de leur troisième latine, une semaine de renvoi pour "conduite immorale"*.

Une jubilation revancharde au ventre, Rose lui fonce dessus.

Je vous présente mes fils, Grégoire et Olivier.

Quels enfants magnifiques… pour une bien jeune maman !

Y a-t-il une pointe de reproche, dans le ton en apparence courtois de la religieuse ? Rose défie du regard son ancienne ennemie et lance, provocatrice :

Ça vous en bouche un coin, hein ! Au fait, que devient Claire?

— Elle poursuit ses études à l'université de Louvain, comme la plupart de vos anciennes condisciples.

Il y en a qui se sont mariées, dans le lot ?

— Non, à ma connaissance, vous êtes la seule. Vous avez toujours été très précoce.

Cette fois, plus aucun doute, un règlement de compte se profile à l’horizon. Mais, contrairement à naguère, aujourd'hui, Rose a du répondant.

— Très, siffle-t-elle du tac au tac. Et je m'en flatte. Ça vaut mieux que de rester vieille fille ou de finir au couvent, n'est-ce pas ?

Puis, plantant là la nonne abasourdie, elle tourne les talons et s'éloigne, fière comme Artaban.

 

 

                                                           *Voir "La vie en Rose"

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Jeudi 17 avril 2014 4 17 /04 /Avr /2014 08:23

 

         RETOUR À IXELLES

 

         Le lendemain, à 15 h 23, Rose débarque à la gare du Midi avec armes et bagages. Marcel Vermeer, prévenu par téléphone le matin même, l'attend sur le quai. L'apercevant à la portière, empêtrée dans ses gamins et ses valises, il se précipite, embrasse les uns, décharge les autres, entraîne tout le monde vers le parking.

Son bonheur fait plaisir à voir.

— Te voilà à nouveau parmi nous, ma chérie. Ta mère est folle de joie. Elle se réjouit de pouvoir enfin choyer ses petits-enfants… Comme Grégoire a poussé ! Et cet adorable Olivier que je ne connaissais qu'en photos : tout le portrait de ton mari.

Sa volubilité compense un peu le mutisme de Rose qui desserre à peine  les lèvres — heureusement relayée par le babil de ses fils, que ce papy radieux agrée visiblement. Prétendre qu'elle n'est pas contente de retrouver son père serait exagéré : les liens du sang existent, qu'elle le veuille ou non. Mais elle a beau se raisonner, ce retour au passé la glace. Car, elle en est certaine, ses parents ne sont pas dupes : sa soi-disant visite est un aveu d'échec. Après avoir conquis sa liberté de haute lutte, venir se remettre, tête basse, sous leur tutelle, quelle humiliation !

C'est pure parano de sa part, bien entendu. La joie de Marcel Vermeer est dénuée de la moindre arrière-pensée de cette sorte. 

— Durant toutes les années où tu n'étais pas là, nous nous sentions comme deux vieux croûtons de pain sans confiture, avoue-t-il tendrement.

         Et de décrire leur ravissement, à Suzanne et lui, en apprenant que Rose s'installait à Paris.

         — Trois cents kilomètres, c'est la porte à côté.  Nous pourrons voir grandir nos petits-enfants.

         L'enthousiasme de sa femme n'est pas moindre. Sitôt qu'elle avise "ses voyageurs", à travers la vitrine de la quincaillerie, elle délaisse ses clients pour courir à leur rencontre.

Mes chéris, que je suis contente !

Elle serre avec transport sa fille contre son cœur, puis les deux loupiots sur lesquels elle s'extasie  : 

— Quels délicieux petits trésors ! Ils sont aussi différents que le jour et la nuit, mais si beaux, chacun dans son genre.

Une tarte aux pommes trône sur la table de la cuisine, que Grégoire repère aussitôt. Dans la minute qui suit, à l'exception de Marcel qui relaie sa femme à la boutique, tout le monde se régale.

Même Rose.

Eh oui.

Rose qui, touchée à l'extrême par l'accueil de sa mère, commence à se détendre. Et se reproche déjà ses réticences.

Elle se les reproche davantage encore quand Suzanne lui annonce :

Je t'ai préparé une  chambre… Tu m'en diras des nouvelles !

Ma chambre d’avant ?

Non, non, bien mieux que ça.

Avec un air de conspiratrice, la mère précède sa fille dans l’escalier jusqu'au au dernier étage.

 On va chez "Mademoiselle" ? s'étonne Rose. 

— Il n'y a plus de "Mademoiselle" : elle est morte l'année dernière.

Rose reçoit la nouvelle comme une coup de poing dans le ventre. 

Mademoiselle était le fantôme de la maison. Son invisible locataire. Quelque vingt ans auparavant, lorsque les Vermeer avaient racheté l'immeuble, elle y vivait déjà. Une personne sans âge, un peu simplette, que le précédent propriétaire hébergeait plus par pitié que par lucre étant donné la modicité de son loyer. Marcel et Suzanne, n'ayant pas l'usage de la vaste pièce qu'elle occupait sous les combles, s'étaient sentis moralement obligés de la garder. Ils n'avaient jamais eu à s'en plaindre : Mademoiselle était un modèle de discrétion. Bien qu'elle utilise leur porte d'entrée — et, donc, les croise régulièrement dans l'escalier —, elle ne troublait pas plus leur intimité que ne l'eût fait la présence d'un chat. Ils l'ignoraient ou, dans le meilleur de cas, la saluaient d'un bref signe de tête. Là se bornaient leurs relations. Quant au montant du terme, il était scrupuleusement glissé, au début de chaque mois, dans la boite-aux-lettres des Vermeer, sans qu'en vingt ans de vie commune ils aient jamais eu à le réclamer.

Rose qui, durant son enfance, calquait son comportement sur le leur, avait fini par se poser des questions, à la longue. Quel était cette femme qui rasait les murs ? Pourquoi ne l'appelait-on pas par son vrai nom ? Pour quelle raison menait-elle cette existence recluse, en marge de la société ?  Était-ce un choix, une fatalité ?

         —Vous devriez l'inviter de temps en temps, disait-elle à ses parents. Pour Noël, par exemple. Ça doit être terrible de rester toujours seule.

—Nous avons essayé de frayer, au début, lui répondaient-ils. Elle nous a fait comprendre qu'elle ne le souhaitait pas. C'est une ancienne carmélite, évincée du couvent pour raisons de santé, mais qui reste fidèle à ses vœux :  solitude, chasteté, pauvreté, silence. Ce ne serait pas chrétien de la pousser à les rompre.

         Rose ne se satisfaisait pas de cet "alibi" qui, estimait-elle, confortait ses parents dans leur égoïsme —bien que ses propres tentatives d'approches se fussent toujours soldées par des échecs. Les : « Bonjour, Mademoiselle, comment allez-vous? » qu'elle tonitruait à chaque rencontre ne récoltaient qu'un timide sourire. Jamais le moindre son n'avait franchi les lèvres de l'étrange créature. Pourtant, elle n'était pas muette : en passant sur le palier, on l'entendait souvent fredonner des cantiques…

Mademoiselle s'est éteinte comme elle avait vécu : sans déranger personne. L'annonce de son décès emplit Rose de tristesse.

La pauvre, souffle-t-elle, la gorge serrée.

— On ne l'a découverte qu'une semaine plus tard. C'est l'odeur qui nous a alertés. Sans ça, elle y serait toujours : nous ne nous serions rendu compte de rien. 

Avec quelle inconscience sa mère lui assène l'atroce détail.

« De l'inconscience ou de la méchanceté ? » s'interroge Rose, effarée.

— Bref, poursuit Suzanne, à mille lieues de ce jugement lapidaire, nous avons récupéré la chambre. Un taudis d'une saleté repoussante, et qui puait, qui puait ! On a tout fait refaire : le papier peint, les plafonds, le parquet, les boiseries… Tu vas l'inaugurer.

Elle ouvre la porte comme on lève le rideau sur une scène de théâtre. Et Rose, pour la première fois, pénètre dans cette pièce mystérieuse qui, enfant, l’a tant fait fantasmer.

Oh, c'est ravissant !

Murs crème, rideaux de cretonne, un lit double couvert d'une courtepointe à fleurs, un mini-cabinet de toilette qui sent encore la peinture fraîche…

Vous serez bien, ici, non ?

Détail touchant : sur la table de chevet sont empilés ses livres favoris, aux pages toutes cornées à force d'être feuilletées. La pluie et le beau temps, de Prévert, La chatte, de Colette, Les fleurs du mal, de Baudelaire, Les anges noirs, de François Mauriac…

En proie — comme toujours lorsqu'il s'agit des faits et gestes de sa mère — à des sentiments aussi embrouillés que contradictoires, Rose se confond en remerciements, ne trouvant pas de mots assez flatteurs pour qualifier toutes les attentions dont elle est l’objet.

— Tatata, proteste Suzanne en riant, c'est bien naturel : cette maison n'a jamais cessé d'être la tienne. Fais comme tes petits mamours, va : prends possession des lieux. Regarde-les, ils se sentent déjà chez eux.

Grégoire, ravi de pouvoir enfin se dérouiller les jambes, parcourt la chambre de long en large en conduisant un véhicule imaginaire. Olivier, quant à lui, a rampé jusqu'au lit sur lequel il s'est hissé et, le pouce en bouche, fait ami-ami avec les oreillers.

D'un petit air coquin que sa fille ne lui connaît guère, Suzanne Vermeer se dirige vers le placard occupant tout un pan de mur :

— Tu n'auras qu'à ranger tes affaires ici, dit-elle, avant d'en extirper un énorme carton.

Qu'est-ce que c'est ?

Surprise !

Le mot magique interrompt les "vroum vroum" de Grégoire qui rapplique aussi sec, suivi de peu par son frère. Tel le Père Noël fouillant dans sa hotte, Suzanne Vermeer plonge la main dans la caisse et en sort un nounours d'un jaune pisseux, aux yeux en boutons de culotte mille fois recousus.

Mon Jopi ! s'écrie Rose.

— Donne ! Donne ! réclame Grégoire, l'œil luisant de convoitise.

Qu'est-ce qu'on dit à mamie ?

Siouplaît, mamie.

À la bonne heure. Et toi, Olivier, tu veux aussi un joujou ?

Un lapin usé jusqu'à la corde fait son apparition. Puis une poupée de celluloïd, vêtue d'un pull tricoté main et répondant au nom de Marinette. Puis un baigneur au crâne bosselé, des pantins représentant Tchantchès et Nanesse – les héros du folklore liégeois —, un jeu de dominos, un jokari, une balle…

Je n'en reviens pas. Tu as tout gardé ?

— Oui, je les avais rangés dans une malle, au grenier, en prévision de tes enfants, justement.

— Tu ne peux pas savoir à quel point ça me touche, de retrouver ces vieux jouets que j'ai tant aimés.

En tout cas, ils font des heureux.

Elles se sourient, sans quitter des yeux les bambins qui s'affairent parmi leurs nouveaux trésors.

— Si nous montions tes bagages ? propose Suzanne Vermeer. Tu pourrais déjà t'installer.

Rose approuve avec énergie. Elle nage dans la félicité. Avoir une armoire à sa disposition, un lit, de l'espace pour ses gosses, quel luxe après l'exigüité du studio parisien !

— J'aurais dû venir plus tôt, confie-t-elle à sa mère. Nous étions vraiment trop à l'étroit, chez Gaby.

— On n'est jamais mieux que près de ses parents, assure cette dernière. Il serait peut-être temps que tu t'en rendes compte.

C'est vrai, répond humblement Rose.

Et, à cet instant précis, elle est sincère.

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mercredi 16 avril 2014 3 16 /04 /Avr /2014 07:57

 

 

Ô RAGE, Ô DÉSESPOIR

 

         Au bout de quarante-huit heures de ce régime, Rose craque.

On ne peut plus rester ici, dit-elle à son mari.

Il est bien de cet avis, surtout étant donné l'attitude de Gaby. Le chanteur, en effet, fuit le studio comme la peste, et dans les rares moments où il est là, tire une tronche de six pieds de long.

— Je crois qu'il regrette de nous avoir invités, a confié Amir à sa femme, la veille au soir.

Et elle :

— Je le comprends, remarque : on étouffe, ici. Son "mouchoir de poche" n'est pas adapté à une famille nombreuse.

D'un commun accord, ils décident donc, toutes affaires cessantes, de se mettre en quête d'un appartement.

— Je vais acheter les journaux, décrète Amir. Dans les petites annonces, on devrait pouvoir trouver notre bonheur.

C'est méconnaître la crise du logement qui sévit à Paris, et les prix en vigueur !

         L'examen approfondi de la presse les consterne au-delà de tout.

         — Les propriétaires sont complètement dingues, explose Rose, hors d'elle. La moindre chambre de bonne sans WC, sans salle de bains, coûte dix fois plus cher que notre maison de Zouk. Faut gagner des fortunes pour vivre dans ce pays.

— D'autant que je ne travaille pas encore, approuve son mari. Et que nos économies ne sont pas extensibles…

Qu'est-ce qu'on va faire ?

Il n'en sait rien, franchement. Ou plutôt, si, il a bien une idée. Mais, connaissant sa femme, il hésite à l'énoncer.

— Ce serait la seule solution…, marmonne-t-il entre ses dents – dans l'espoir qu'elle l'interroge, ce qui ne loupe pas.

Quelle solution ?

D'instinct, elle se méfie. À raison, ô combien. 

—Tu pourrais aller passer une semaine ou deux chez tes parents avec les gosses. Pendant ce temps-là, Gaby et moi, on répéterait. Il a des contrats en vue… à condition qu'on soit au point, bien entendu. Et ça me laisserait le temps de courir les agences immobilières

Rose, tétanisée, le fixe comme s'il venait d'annoncer : « Je te quitte. »

— Chez… chez mes parents ?

         Un frisson la secoue. Elle, avec ses enfants, dans la quincaillerie Vermeer, quelle épouvante !

         — Jamais, explose-t-elle, happée par son passé comme par la gueule d’un monstre. Jamais, tu entends ! Déjà, au Liban, j'avais du mal à supporter ma mère, alors chez elle, tu imagines ? Comme quand j'avais quinze ans ? Rien que d'y penser, j'en ai des sueurs froides.

         Il admet qu'elle n'a pas entièrement tort. Néanmoins, cela simplifierait les choses. Pour les enfants, ce serait bien moins pénible que d'être entassés dans vingt mètres carrés, et lui aurait les coudées franches pour tout organiser avant leur retour. Alors, n'est-ce pas, un petit sacrifice…

         Mais Rose reste intraitable. Demander asile à Suzanne et Marcel serait nier quatre ans d'indépendance ; renouer le cordon ombilical, en quelque sorte. Plutôt mourir !

         Devant une telle détermination, Amir n'insiste pas. Il se contente de  marquer sa désapprobation par une froideur inhabituelle. Ce dont Rose se fiche comme d'une guigne.

          

         Dix-neuf heures trente. Dans la kitchenette, le repas des enfants bat son plein. Tandis qu'Amir enfourne les pâtes dans la bouche d'Olivier en répétant machinalement : « Une cuillerée pour maman, une cuillerée pour papa…», Rose houspille Grégoire qui s'obstine à manger avec les doigts. Soudain, un bruit de clés dans la serrure, un pas nerveux sur les lattes du parquet.

         — Bonsoir, Gaby, s'écrient-ils d'une seule voix.

'Soir !

D'un regard circulaire, le chanteur embrasse (!) la pièce encombrée de bagages et de jouets. Il se sent intrus dans sa propre demeure. Sa guitare et ses disques, stockés pêle-mêle dans un coin, ses revues sens-dessus-dessous, son clic-clac où s'entassent couvertures et matelas, le navrent visiblement.

Il cherche un endroit pour s'asseoir, n'en trouve pas. Reste debout à se balancer d'un pied sur l'autre. Toussote.

Il faut que je vous parle, dit-il enfin.

Quatre paires d'yeux convergent dans sa direction, dont deux subitement inquiètes.

Ça ne peut plus durer.

Je sais, soupire Amir.

« J'aurais dû rester au Liban, pense Rose de toutes ses forces. J'aurais dû, j'aurais dû, j'aurais dû. Pourquoi j'ai cédé, imbécile que je suis ? On était si bien…»

— Nous avons épluché les petites annonces, et tout est hors de prix, poursuit Amir, délaissant Olivier qui agrippe son poignet en réclamant : « Mam mam »

— Je t'avais prévenu : j'ai mis plus de six mois à trouver mon studio, et encore, en le sous-louant à un copain.  (Un silence) Il vous reste l'hôtel…

—Ce n'est pas dans nos moyens, surtout à quatre et pour une durée indéterminée.

— Bon… Alors, je vais y aller, moi. 

         Double protestation :

Tu n'es pas sérieux ?

On ne peut pas te mettre à la porte de chez toi.

Vous ne me laissez pas vraiment le choix, admettez-le.  

Amir et Rose échangent un long regard. Elle est pâle à faire peur, ses lèvres tremblent convulsivement.

— Je pars, dit-elle dans un souffle.

D'un coup, les yeux d'Amir ne sont plus que douceur.

— Rose va aller quelques temps en Belgique, murmure-t-il, quêtant du coin de l'œil l'approbation de sa femme.

         Elle hoche lentement la tête :

  —Tu peux patienter jusqu'à demain, Gaby ? Le temps de prévenir mes parents…

                                                     *

 

         La soirée est très gaie. Le chanteur, soulagé d'un grands poids, multiplie les prévenances envers ses invités. Amir, qui déborde de reconnaissance, câline sa femme à tout propos. Et les deux enfants, gagnés par l'atmosphère, se montrent nettement moins turbulents qu'à l'ordinaire.

— On va ouvrir une bonne bouteille pour fêter ça, annonce Gaby, extirpant du placard le bordeaux millésimé qu'il gardait pour une grande occasion.

« Le verre du condamné », pense Rose amèrement.

 

 

 

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mardi 15 avril 2014 2 15 /04 /Avr /2014 03:04

                                                  LES CANARDS

 

         Dès l'aube, Olivier, qui a passé une nuit agitée, crapahute sur le matelas. Son frère, piétiné, le bouscule sans ménagement, ce qui lui arrache des cris suraigus. Protestations de Rose qui se trouve au cœur du conflit — position inconfortable s'il en est :

— Non mais ça va pas ? Voulez-vous bien vous tenir tranqu…

Un « chut » sonore, montant du lit des hommes, lui coupe la parole. S'ensuit une bruyante cacophonie : Grégoire pince Olivier qui braille de plus belle, Rose s'énerve, le secoue ; il pleurniche :

— C'est lui qu'a commencé.

— Arrêtez, à la fin ! râle Gaby d'une voix ensommeillée – mais néanmoins furieuse.

— Recouchez-vous immédiatement, les garçons, ordonne Amir. Le premier qui bouge aura la fessée.

 — C'est lui qu'a commencé, répète Grégoire, indigné par tant d'injustice.

Mamaaa, sanglote Olivier.

Ça suffit ! hurle Rose.

Quant à leur hôte, il rabat l'oreiller sur sa tête de manière si ostentatoire que Rose, gênée, finit par décider :

Allez hop ! On descend au parc.

Tout en exhortant ses fils au silence, elle s'habille à la hâte, change Olivier, passe un pull à Grégoire par-dessus son pyjama, rafle un paquet de biscuits dans le placard et s'éclipse.

Par chance, les grilles des Buttes-Chaumont restent ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une aubaine pour les insomniaques, les amoureux et les sportifs. Quelques joggers parcourent déjà les allées au pas de course, avant de se rendre au bureau. Sous un arbre, un couple de lycéens s'embrasse à pleine bouche. Un vieil homme, assis sur un banc, distribue des graines à un grouillement duveteux de canards, cygnes et pigeons.

— Moi aussi, ze veux donner à manzer aux coincoins, revendique Grégoire.

En bâillant, Rose lui tend un biscuit, avant de se laisser choir aux côtés du vieillard, Olivier sur les genoux.

         —Z'en veux un autre, réclame Grégoire, ayant émietté son boudoir en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

         — Ah non, celui-là est pour toi, pas pour eux. C'est ton petit déjeuner.

         —Nan, z'ai pas faim.

         —Attention, je vais me fâcher !

L'ami des oiseaux, incommodé par le bruit, se lève et s'éloigne à petits pas. Ce que voyant, les volatiles se dandinent vers Grégoire en se disputant âprement la meilleure place. Certains vont même jusqu'à matraquer leurs voisins de coups de bec afin d'être les premiers à le frôler de l'aile. Ravi, l'enfant écrase le biscuit dans ses mains pour en éparpiller les résidus aux quatre vents, avant de se ruer à nouveau sur le paquet.

— Encore, maman !

À quoi bon lutter ? Rose le lui abandonne avec résignation, après avoir prélevé la part d'Olivier qui, apeuré par ce déferlement de volaille hystérique, se blottit contre elle.

 Une heure plus tard, ils sont toujours là. Olivier somnole sur les bras de sa mère, Grégoire s'obstine, à défaut de nourriture, à lancer des cailloux aux canards qui fuient en cancanant, et Rose, transie de froid, rêve d'un café brûlant. Mais il est tôt, encore. Les hommes ont dû se rendormir, et elle ne se sent pas le cœur de les déranger à nouveau.

« Si au moins j'avais pris des sous, j'aurais pu aller me réchauffer au bistrot », se morfond-elle.

Hélas, dans sa hâte, elle a omis d'enfiler son manteau, et son porte-monnaie est dans la poche.

         Enfin, vers huit heures, elle se décide à rentrer. Il y a des limites aux plus nobles sacrifices.

         Un double ronflement l'accueille.

Pas de bruit, surtout,  recommande-t-elle à Grégoire.

Peine perdue, le petit garçon n'a qu'une hâte : mettre son père au courant de leurs aventures. En dépit des recommandations maternelles, il fonce vers lui en claironnant :

Papa ! Z'ai donné des biscuits aux canards !

Grognement horripilé d'Amir :

— Rose, tu ne peux pas éloigner cet enfant cinq minutes ? Fais un effort, merde ! Si chacun n'y met pas du sien…

 

 

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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