La belle histoire d’une merde
En septembre 2001 paraît, chez Flammarion, un livre pour ados intitulé « Regardez-moi ». Il est inspiré de l’émission « Loft strory », qui sévit alors à la télévision. En gros, une collégienne de 14 ans expérimente la joie, puis l’horreur, d’être filmée vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Or, bien que mon manuscrit ait été accepté par l’éditrice, celle-ci — ou une de ses collègues ; elles sévissent toujours à plusieurs, dans la littérature pour la jeunesse — s’autorise à changer l’âge de mon héroïne. Elle aura 16 ans et sera au lycée. Cette décision, je le précise, est prise à mon insu car je suis en vacances. A mon retour, le livre est paru, sans relecture de ma part (ce qui, déjà, est une ineptie — et, en tout état de cause, une faute professionnnelle).
Le résultat dépasse l’entendement:. On annonce à la première page que l’héroïne est en seconde, mais à la page 16, elle se retrouve en quatrième (distraction du correcteur ?). Tous les critères scolaires : cantine, relations avec les profs, nature des cours, préoccupations des élèves, sont, à l’évidence, ceux du collège. Bref, mon livre a perdu toute crédibilité.
Je saute sur mon téléphone et braille comme une truie qu’on égorge. C’est ma réputation qui est en jeu ! Il faut pilonner le premier tirage !
— Que nenni, me répond aimablement la directrice de collection. Il y a eu des erreurs, certes, et nous en sommes navrées. Une stagiaire, engagée pour l’été, a outrepassé ses droits... Mais ne vous tracassez pas, avec un erratum joint à chaque exemplaire, tout rentrera dans l’ordre.
Ainsi fut fait.
À mon grand dam.
L’erratum prenait une demi-page...
Et savez-vous quelle fut la réaction des jeunes lecteurs ?
— Pfff, elle est en seconde, cette gourdasse ? C'est une attardée mentale ou quoi ?
Eh oui ! Avec un bon sens qui les honore, les fautes, ils s’en foutaient, mais les incohérences psychologiques de cette préado arbitrairement promue lycéenne les choquait. Ils en ont donc conlu que ce livre était une merde, et ils ont eu raison.
Par la suite, Flammarion a ressorti « Regardez-moi » tel que je l’avais conçu, sans modification aucune. Il a très bien marché et en est aujourd’hui à sa cinquième réédition.
