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Dimanche 5 mai 2013 7 05 /05 /Mai /2013 07:03

Chapitre 87

  Résumé des chapitres précédents :  Ce requiem qui traverse les murs, c’est pas normal. Peut-on blâmer Nora d'en chercher la provenance, franchement ?

 

         Tiens ? la porte de l'ange est entrouverte. Voilà d'où sort le son — ainsi qu'une lueur de flammes qui, dans la pénombre, dessine un rai vertical et mouvant.

         En  passant, Nora ne peut s'empêcher de glisser un rapide coup d'œil par la fente. Et ce qu'elle aperçoit la cloue sur place.

         Que font-ils, ces deux-là ?

         Ils se rendent heureux, mon enfant. 

         Mais de quelle singulière façon !

         Dans un cercle de lumière formé par des cierges, l'ange achève de vêtir l'invalide. Perruquée de rouge, le visage sublimé par un maquillage lunaire — joues creusées à l'extrême, cernes accentuées jusqu'à l'effroi, cils démesurés, bouche violemment charnelle —, Lulu ressemble à ces japonaiseries dont raffolait l'entre-deux-guerres. Son corps, toujours beau malgré la paralysie, a été poudré de paillettes. Elle porte ses cuissardes et une guêpière d'agneau ciré, au laçage compliqué. Sur le sein gauche à demi découvert, un serpents tatoué déroule ses anneaux à chaque inspiration. Bras, poignets, cheville et gorge sont couverts de lourds bijoux, presque des entraves, que lèchent les reflets furtifs du feu.

         Une déesse immobile.

         Une idole.

         Une châsse précieuse que l'orfèvre pare avec amour.

         Ou plutôt, non... la toilette mortuaire d'une reine, accomplie dévotement par un ange à genoux, au son de chœurs sortis tout droit du firmament.

         C'est à la fois d'une telle lubricité et si désespérément chaste que Nora, troublée au-delà de l'exprimable, s'arrache à la vision et regagne sa chambre sans avoir satisfait son besoin naturel. Là, face à elle-même — ce qui est nettement moins flippant que d'être face aux deux autres — elle se perd en conjectures. Qu'a-t-elle surpris exactement ? Quel secret vénéneux ? Quelle cérémonie fervente et corrompue ? 

         «  Ce ne sont pas tes oignons ! » s'admoneste-t-elle.

         Puis, le cœur retourné, elle se couche en pensant aux baisers rigolos de Charlie. Et se retient de hurler.

                                                                                                                                 (A suivre)

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 06:46

Chapitre 86

  Résumé des chapitres précédents : Lorsqu’il trouve le billet de Nora, l’affolement de Charlie est à son comble. Aurait-elle replongé ?

 

         Il est très tard lorsque Nora réintègre le squat. L'appartement semble vide, comme ce matin.

         « Tant mieux, se dit-elle, ça évitera les confrontations. Ces gens-là me perturbent. Déjà qu'en ce moment, il ne m'en faut pas beaucoup ! »

          Elle va dans la cuisine, sort le lait du frigo, un yaourt, un reste de poulet. S'installe.

         Tandis qu'elle mâche, une musique lui parvient. Faible mais incontestable. Ainsi qu'un parfum.

         « De l'encens, identifie-t-elle. Et... (Concentration intense) le Requiem de Fauré. »

         Bref, un kit complet de cérémonie funèbre.

         « Rentrons dans notre piaule sans nous faire remarquer », se conseille Nora, circonspecte.

         Elle embarque une revue qui traîne sur le buffet, le yaourt entamé, et s'efface — discrétion oblige.

         Mais impossible de lire, le son la harcèle. Surtout les hautes fréquences qui sont, comme chacun sait, de plus longue portée que les graves. Presque à son insu, les plaintes du bambin dans le Pie Jesu  lui vrillent la cervelle, extirpant des images du fond de sa mémoire. Ces messes, toutes ces messes... Messes du dimanche matin, chiantes à mourir, où l'on gigote sur son prie-Dieu, les fesses assaillies de fourmis... Messe d'action de grâce, après l'accident : merci Seigneur d'avoir sauvé la petite. Les deux familles agenouillées, papa, maman, Anne, pieuse tête-à-claque, les parents de Charlie et leur coupable de fils... Messes à l'HP, autorisées aux seuls catatoniques, les cris intempestifs troublant le recueillement du lieu... Messe de mariage, robe blanche et tralala — quelle corvée, foutrebleu, quelle corvé !...  Messes, messes, messes, de mort, de vie, d'ennui, de merde...

         — Joyeuse ambiance, chez les voisins, grommelle Nora, reprenant sa lecture que trouble une curiosité de plus en plus pressante. Si j’allais aux toilettes ?  

         Excellent prétexte pour traverser l’appartement : la salle de bains est au bout du couloir. Sur la pointe des pieds, la jeune femme plonge en apnée dans les volutes saint-sulpiciennes.

                                                                                                                                        (A suivre)

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Vendredi 3 mai 2013 5 03 /05 /Mai /2013 07:01

Chapitre 85

 Résumé des chapitres précédents : Pendant que son mari, de plus en plus inquiet, essaie en vain de la joindre, Nora se rend à Chevaleret où elle griffonne un petit mot qu’elle planque dans la serrure : « Ne te bile pas pour moi mon chéri c’est bon la liberté je t’aime. »

 

         — Allo, Anne ? C'est Charlie.

         — Bonsoir, Charlie. Quoi de neuf ?

         — Rien de spécial, peux-tu me passer Nora, s'il te plaît ?

         — Nora ? Elle n'est pas ici.

         — Comment ?

         — Je l'ai entraperçue hier matin, en coup de vent. Depuis, plus de nouvelles.

         — C'est impossible, voyons ! Elle m'a dit qu'elle s'installait chez toi.

         Silence ennuyé.

         — Elle t'a dit ça ?

         — Deux jours qu'elle est partie ! Je ne m'en faisais pas, je vous croyais ensemble. Mais ça change tout... Où est-elle ?

         — Comment veux-tu que je le sache ?

         — Tu n'es au courant de rien ?

         — Rien du tout : elle a juste promis de repasser, mais je la connais, tu penses...

         — Et elle n'a pas téléphoné ?

         — Je ne crois pas... Attends, je demande aux enfants. Jean-Baptiste, Nora n'est pas venue en mon absence ? Non.

         — Mais où peut-elle bien être ? Je suis sûr qu'il lui est arrivé quelque chose !

         Anne, apaisante :

         — Calme-toi, il faut tout de suite que tu envisages le pire. Ce n'est pas la première fois qu'elle fait une fugue.

         — Arrête, c'est du passé, ça ! Cinq ans qu'on vit ensemble sans la moindre anicroche.

         — Les toubibs t'ont prévenu : rien n'est jamais gagné, dans son cas. Ses médicaments peuvent la stabiliser, pas la guérir. D'ailleurs, les prend-elle ?

         Silence. Charlie se remémore la petite pilule rose, posée près du verre, dans la salle de bains. Et la bleue, au cours du repas.

         — Oui... enfin, je pense... Pourquoi je l'ai laissée partir, pourquoi ? Elle est peut-être à l'hôpital, à l'heure qu'il est... Ou dans les griffes de je ne sais qui !

         Sa phrase s'achève en un gémissement rauque. 

         — Je vais passer un coup de fil au commissaire du XIVème, dit Anne. C'est un copain. Si j'ai des nouvelles, je t'appelle. Tu as un numéro où on peut te joindre ?

         — Le portable de Boris : 06 60 22 16.

         — Attends, je note.

         — Tu n'as qu'à lui laisser le message. De toute façon, je te resonne dans une demi-heure.

         — D'accord, mais ne te mets pas martel en tête, elle n'a pas forcément replongé. Des femmes très normales ont parfois besoin d'un petit breack...

         — Mais pas elle, Anne, pas elle !

         Il raccroche, traverse le théâtre au pas de course.

         — Je rentre à Chevaleret, crie-t-il à Boris. Nora a disparu, on ne sait pas où elle est. Elle m'attend peut-être là-bas. Si ma belle-sœur appelle...

         — Garde mon portable, tu en auras plus besoin que moi.

         — Merci, je te revaudrai ça.

         Il file. Roule à une allure folle. Risque vingt fois sa vie.

         Au moment d'ouvrir la porte : Tiens qu'est-ce que c'est que ça? Il prend le papier, le défroisse, le lit. S'effondre. Et pleure toute la nuit.

                                                                                    (A suivre)

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Jeudi 2 mai 2013 4 02 /05 /Mai /2013 07:45

Chapitre 84

 Résumé des chapitres précédents : Charlie, qui croit Nora chez sa sœur Anne, tente en vain de la joindre. Personne ne répond.

 

         « Où je vais ? se demande Nora. J'ai besoin d'un but si je ne veux pas tourner en rond jusqu'à la saint-glinglin. Y a-t-il un endroit, dans cette ville, qui m'attire ? »

         Elle réfléchit, et conclut qu'indéniablement, un endroit l'attire, un seul : Chevaleret 

         « Quoi ? Ce lieu que tu fuis depuis quarante-huit heures ? »

         Eh oui. L'âme humaine a de ces paradoxes...

         « Tu fais machine-arrière, alors ? Malgré tes bonnes résolutions, tes grands principes et tout le toutime ?

         « Que non point, je m'en donne juste l'illusion, histoire de souffler un brin. 

         « Et si tu tombes sur Charlie ?

         « Aucun danger : à cette heure-ci, il est avec ses potes. »

         La voilà donc partie. À pied.

         « Ce sera plus long et, avec un peu de chance, je me perdrai en route. Dans le meilleur des cas, j'en ai pour la journée en comptant le retour. »

         Deux heures plus tard, bon an mal an, elle parvient à destination.

         « Qu'est-ce que je fais, je monte ou pas ? Cinq étages, c'est haut, avec cette enclume dans l'estomac... Mais peut-être, sous la porte, capterai-je un peu du Bien-Aimé ? Je ne demande pas grand chose, une odeur, une trace que je flairerais avec délectation. Sur le paillasson par exemple. »

         Au ralenti, elle escalade les cinq étages.

         « Et maintenant ? »

         Elle retient son souffle, écoute jusqu'au vertige (comme prévu, pas le moindre bruit dans l'appartement) ;  s'assied sur le palier, face à cette porte dont elle n'a pas la clé, cette porte fermée sur les décombres de son bonheur.

         Un moment passe, hors-la-vie, hors-le-temps.

         Soudain, Nora sursaute et dresse l'oreille. Un pas dans l'escalier.

         «  C'est lui ! Il ne faut surtout pas qu'il me trouve ! »

         Prise de panique, elle grimpe quatre à quatre à l'étage supérieur puis, tous ses sens en éveil, guette à travers les barreaux de la rampe.

         Fausse alerte : l'intrus n'en est pas un, c'est le voisin du quatrième.

         « Bon, suffit les conneries ! J'ai compris la leçon, je me casse. Merci la trouille. »

         Elle redescend dare-dare, mais parvenue en bas, remonte. Fouille dans ses poches. Trouve un stylo, un vieux Kleenex. Et avec l'un griffonne sur l'autre : Ne te bile pas pour moi mon chéri c'est bon la liberté je t'aime. Puis elle fait une torchette du papier, le glisse dans la serrure et s'enfuit pour de bon. 

                                                                                                                 (A suivre)                                                                                                                                                    

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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Mercredi 1 mai 2013 3 01 /05 /Mai /2013 07:22

Chapitre 83

Résumé des chapitre précédents : le récit poignant d’Yvette, c’est plus que n’en peut supporter Nora. Sous un prétexte bidon, elle la plante là et se casse. Elle a bien assez de ses propres problèmes pour endosser, en plus, ceux d’une octogénaire retombée en enfance !

 

         Au même moment, ailleurs dans Paris.

         — Tu me passes ton portable ? dit Charlie à Boris. J'ai oublié le mien à Auxerre et faut que j'appelle Nora.

         — Encore ? Tu as déjà essayé il y a une heure !

         — Ça ne répond pas chez ma belle-sœur. Ils travaillent en journée, et ma femme est sûrement  en balade ou au cinoche. J'attends qu'elle rentre.

         — Laisse-la vivre, cette petite !

         — Évidemment, je la laisse vivre, mais tout de même, j'aimerais avoir de ses nouvelles. On ne s'est pas vus depuis deux jours.

         — La belle affaire ! Et alors ?

         — C'est deux jours de trop.

         Geste d'impatience :

         — Téléphone le soir, quand ils sont tous là ! 

         — Hier, j'étais en coulisses et, comme un imbécile, j'ai laissé passer l'heure. Avant-hier, pareil. Elle doit être furieuse. Ou dingue d'inquiétude. 

         — Ah, ces couples... T'as qu'à laisser mon numéro sur le répondeur pour qu'elle te rappelle.

         — Je peux ?

         — Puisque je te le propose... T'es du genre à te noyer dans un verre d'eau, toi, non ?

                                                                                                                                            (A suivre)

Par Gudule - Publié dans : Mezzé
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  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu. Ma bio et bibliographie sur wikipédia : http://fr.wikipedia.org/Anne_Duguël

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