Dimanche 22 avril 2012
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Récidive
J’ai souvent raconté comment, enfant, je comprenais les mots de travers, principalement dans les chansons.
Pour moi, le « bergère, vite, allons » de Il pleut, il pleut bergère devenait « bergère Vitalon », nom
qui me déplaisait. (J’aurais préféré Rose ou Violette, nettement plus glamours.) Dans le succès de Charles Trénet La java du diable, il y avait ces deux vers redoutables : « Au-delà des mers, ce fut bien pire / Le mal gagna, c’est trop affreux ». Aussitôt, cet affreux Malgagna
devint l’incarnation de toutes mes peurs nocturnes. Que de cauchemars il m’a provoqués, le bougre ! Quant à la litanie que les sœurs nous imposaient chaque matin, en classe : « Je
rends grâce à Dieu tout-puissant, à la très sainte Vierge Marie et à Joseph, son chaste époux », j’ai longtemps cru qu’elle était destinée à nous débarrasser des parasites
capillaires.
Je pourrais en énumérer des dizaines,
de ces confusions puériles et charmantes ; vous également, j’en suis certaine. Mais, pour le commun des mortels, elles s’arrêtent à l’âge adulte. Pas pour moi.
Il y a deux ou trois ans, je discutais
avec mon pote Malick à la terrasse du Roc café. Comment en suis-je venue à parler de « fandanruy » ? Je ne m’en souviens pas.
— Qu’est-ce qu’un fandanruy ?
s’enquit-il.
— Une sorte de fandango à l’ancienne,
je suppose. C’est Victor Hugo qui en parle dans son poème « Gastibelza », mis en musique par Georges Brassens.
Moue dubitative de Malick.
— Ah bon ? Où ça ?
Et moi, toute fiérotte, de citer (de
mémoire) :
— « Le roi disait en
la voyant si belle, à son neveu / Pour un baiser, pour un sourire d’elle, pour un cheveu, / Un fandanruy, je donnerais
l’Espagne et le Pérou / Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou.
— « Infant Dom Ruy »,
corrigea Malick, écroulé de rire.
J’ouvris des yeux ronds.
— Mais... ça ne veut rien
dire !
— Bien sûr que si. Le roi
s’adresse à son neveu, l’infant Dom Ruy, en le nommant : « Pour un baiser, pour un sourire d’elle, pour un cheveu, / Infant Dom Ruy, je donnerais l’Espagne et le Pérou... »
Vérification faite sur internet, il
avait raison. Ça m’a complètement déstabilisée. Mettez-vous à ma place : durant un demi-siècle, j’avais imaginé Donâ Sabine dansant le fandanruy sous les yeux éblouis du souverain d’Espagne,
et d’un seul coup, tout s’écroulait.
Pour me venger, j’ai donné ce nom au
village de mon livre « Le faiseur d’anges » que j’ai, dans la foulée, dédié à Malick. Et toc !