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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 07:27

Métamorphose

          Pas de doute, la mutation avait commencé. Je n'y croyais pas, au début, mais force me fut d'admettre l'évidence : la fonction créait bien l'organe, ainsi que le prétend l'adage.

          Ce fut d'abord un minuscule détail au niveau de la mâchoire inférieure. Du jeu dans l'articulation devenue subitement mobile, avec une nette tendance à dévier vers la droite.

         « C'est l'âge, me dis-je dans un soupir. Déficiences visuelles, auditives, digestives, vénériennes, sont les impitoyables symptômes d'une florissante cinquantaine. Nos mécanismes sont programmés pour un certain nombre d'années, l'admettre c'est déjà y remédier, mentalement du moins, par une résignation de bon aloi. Poussières nous sommes, en poussière nous retournerons. C'est la loi de toute chose y compris de moi-même, bien qu'hélas le constat soit fort déplaisant. » 

          Du jour au lendemain, mes tétons crûrent et se multiplièrent. Au plus fort de la crise, j'en dénombrai quarante, alignés en quatre rangées horizontales d'égale longueur. C'était propret, notez. D'une ordonnance sans faille, calculée au millipoil près. Mais tout de même, pour mon usage personnel, deux me suffisaient amplement !

          Les homéopathie, phytothérapie et autres oligo-éléments s'étant avérés impuissants à enrayer la prolifération, force me fut de vivre avec. Comme ce n'était pas douloureux,  je pris mon mal en patience et me jetai à corps perdu dans le travail. À savoir, une activité littéraire effrénée. Car je suis écrivain — j'ai omis de le préciser —, fécond par nature et prolixe par nécessité financière.

         Lorsqu’une nausée persistante me saisit, je commençai à perdre mon sang-froid. Une atroce envie de gerber me tordait la tripe, mais refusait de se concrétiser malgré mes efforts, doigt dans la gorge et titillation de luette. Au bout de trois jours, cependant, « cela » sortit enfin. Non sans mal, et avec moult hauts-le-cœur, râles et grincements de dents. Mais enfin, le résulat était là : une feuille de papier blanc s'extrayait lentement de ma bouche, par petites saccades. Ce fut alors que je réalisai — phénomène qui, jusque là, m'avait échappé — que mes lèvres s'étaient étirées vers les oreilles, formant une fente parfaitement rectiligne de trente centimètres environ.

         Dans le même temps, des grains de beauté apparurent sur mes multiples tétons, et s'assemblèrent bientôt pour former des signes cohérents. Sur le deuxième rang, par exemple, on déchiffrait clairement un A, un Z, un E, un R, un T, un Y, un U, un I, un O, un P. Suivis, tenez-vous bien, d'un accent circonflexe reconnaissable au premier coup d'œil.

         Eh oui : aussi aberrant que cela paraisse, j'étais en train de me transformer en machine à écrire. En Remington portable, très exactement. Modèle 1950, l’année de ma naissance. Un véritable petit bijou.

         Le choc moral fut violent. Sans parler de la remise en question qui s'ensuivit. Je frôlai la dépression nerveuse. Mais l'être humain est ainsi fait  — si j'ose encore me qualifier de cet auguste patronyme — qu'il s'adapte à toutes les situations. Bientôt, une sorte d'euphorie me saisit, balayant mes angoisses. N'étais-je pas en train de réaliser, à mon insu, mes rêves les plus fous, mes aspirations inconscientes les plus tenaces ? Machine à écrire, je l'étais depuis toujours. Depuis l'ABCD, le Petit chaperon rouge, à dada sur mon baudet ; depuis que le langage m'avait été révélé, avec son somptuieux cortège de narrations, récits, romans, légendes et historiettes. Soudain, la métaphore prenait corps, se matérialisait. O prodige ! O sublime pouvoir du désir sur la matière, de la pensée sur l'agencement des cellules !

         J'allais enfin n'être plus qu'à mon Œuvre. Une Œuvre que, de toute éternité, j'étais destiné à engendrer, et à la réalisation de laquelle me prédisposait ma nouvelle apparence. Je m'y attelai de toutes les forces de mon clavier, avec la certitude de participer à l'élaboration d'un Grand Mouvement Cosmique.

         Hélas, quand je proposai cette Œuvre aux éditeurs, ils me répondirent unaniment :

         — Nous n’acceptons plus de manuscrits sur papier, envoyez-nous vos textes par Internet.

         Ah, que n’étais-je né un demi siècle plus tard ! J’aurais pu devenir un beau petit Mac portable, tellement plus pratique...

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

gudule 31/01/2013 22:21

Genre.

Castor tillon 31/01/2013 22:12

Voilà !!! Ou qui les chatouillent.

gudule 31/01/2013 22:10

Triste constant, non ? Il vaudrait tellement mieux qu'ils entendent des voix divines qui les font rire ! Qui leur chuchotent des jeux de mots et des contrepèteries, genre...

Castor tillon 31/01/2013 22:04

Bof, moi j'ai aucune religion. Le seul fait avéré, c'est que les hommes tuent et torturent. Il faut bien qu'ils disent qu'ils entendent des voix divines pour se dédouaner.

gudule 31/01/2013 21:56

Houlà, je sens qu'on s'engage sur un terrain épineux, là. Tu sais ce qu'on dit, hein : si on veut garder ses amis, il ne faut leur parler ni de religion ni de politique. Perso, cet être imaginaire
au nom duquel on tue, on torture, on lapide, on mutile et on génocide, moins j'en entends parler et mieux je me porte. Mais bon, je demande à personne de penser comme moi, hein !

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