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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 07:04

Chapitre 50

Retour à la case départ. Charlie, par amour, sacrifie sa carrière. Nora ronronne. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Les souvenirs et les regrets aussi. Forcément.

 

         Le chant de la scie monte dans l'air glacial, puis Charlie regagne ses foyers, brandissant une énorme bûche.

         — Avec ça, on a de quoi tenir toute la journée !

         Il la place dans l'âtre, tisonne dessous, souffle à s'en décrocher les poumons. Quelques flammèches lèchent l'écorce, se retirent, reviennent à l'assaut.

         — Tu veux du pot-au-feu ? propose Nora, la louche à la main.

         Ce n'est pas de refus. Charlie s'assied devant la cheminée, l'assiette sur les genoux. La balade lui a ouvert l'appétit. Nora sourit, attendrie, en le regardant croquer les légumes — ces carottes, ces poireaux qu'elle a plantés, binés, arrosés avec amour, puis cueillis, découpés, cuits, assaisonnés. Est-il plaisir plus grand que d'être l'artisan du bien-être de ceux qu'on aime ? Forte de cette certitude, Nora s'agenouille. S'en prend à la braguette qui résiste (mais si peu). Tend ses lèvres rouges, si rouges. Outre celles du boire et du manger, Charlie va lui devoir d'autres réjouissances, et non des moindres. L'artisane — que dis-je ? l'artiste ! —  se surpasse !

        

                                                                          *

 

         Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Est-il  nécessaire de décrire l'hiver qui peu à peu s'installe, avec son cortège de joyeusetés domestiques ? Les interminables soirées au coin du feu, les gestes quotidiens que ne ternit pas l'ombre d'un désaccord, les petits spectacles dont foisonne la période des Fêtes et que Charlie assume haut la main, partout où on le sollicite ? L'intermède Boris n'a en rien modifié le radieux train-train des jours — en apparence, du moins. Et si, quelquefois, un regret passager assombrit le regard du clown, ce n'est, au grand jamais, en présence de sa femme.

         Noël aux tisons, blottis l'un contre l'autre. Puis la nouvelle année, le moucheti des flocons. Nora sort le traineau fabrication maison, ces jeux-là lui rendent ses dix ans. Elle galope, clip-clop, dans les champs transformés en banquise. Charlie lui glisse de la neige dans le cou, elle se jette sur lui, le renverse, ils roulent sur le sol, se battent, saoulés d'air pur et d'une bonne santé agressive. Après, les joues en feu, les doigts gourds, les orteils tenaillés par l'onglée, ils rentrent dans leurs foyers boire du thé bouillant et croquer des amandes.

         — Tu m'as fait un bleu, accuse Nora, se massant l'épaule.

         Il y pose un bisou furtif puis, vite, vite, rejoint sa tour d'ivoire sous prétexte d'un nouveau sketch à mettre au point. Et comme elle propose de l'accompagner :

         — J'ai besoin d'être seul, répond-il gentiment. Question de concentration, tu comprends ? Mais, promis, je t'avertis dès que le bébé est là !

         Qu'à cela ne tienne, Nora va préparer de la tarte pour le dîner : faut manger les reinettes avant qu'elles ne pourrissent. En fredonnant, elle descend au cellier chercher les fruits frippés, puis s'attaque à la pâte.

         « Marrant, quand même, cette habitude qu'il a prise de s'isoler là-haut, pense-t-elle, tout en mélangeant beurre et farine. Dans le temps, ma présence ne le dérangeait pas pour créer. Au contraire, il la recherchait. Je l'inspirais, qu'il disait. Mais on évolue. De quoi seront faits nos lendemains ? »  

         Et, l'angoisse existencielle étant incompatibles avec la pâtisserie, elle rate sa tarte. Ainsi va la vie.

                                                                                                                                    (A suivre)

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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Pata 10/07/2013 11:01

Bon, cinquantième, j'arrête ! Je les laisse dans cette quiétude factice... Même si je suppute (ben oui, il fait chaud !) qu'il va s'en passer de belles, quand Nora découvrira la création de son
cher et tendre ! Parce que le Boris est toujours là, omniprésent mais invisible... Mais, bon, j'arrête j'ai dit !

gudule 29/03/2013 23:01

Je ne répondrai pas à cette insoutenable provocation.

Castor tillon 29/03/2013 22:58

C'est pas vrai, c'est pas vrai c'est pas vrai !
Nan, pas le coup de batte sur la fontanelle !

Castor tillon 29/03/2013 22:57

Je dors, mais je ne ronfle pas.

gudule 29/03/2013 22:49

Oh, ça, c'est gentil !

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