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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 06:50

Vertige de l’humour

  Mon relieur se piquait de littérature. Durant les quelques mois où je l’avais fréquenté, il prenait plaisir à me lire ses œuvres. Elles en valaient la peine ! C’étaient de courtes piécettes d’un humour délirant, parodique et quasiment surréaliste, intitulées (entre autres) Les aventures de Loufock HolmesLe fils des trois mousquetaires, L’homme à tête d’épingle ou Le nain et les sept Blanche-Neige. Je les écoutais, morte de rire et éperdue d’admiration.

         Puis survient ma grossesse, la naissance de Frédéric et le Liban, où je fais la connaissance d’un producteur arménien, surnommé « Le Monocle », qui ambitionne de lancer le café-théâtre à Beyrouth. Dans ce but, il monte une équipe de comédiens amateurs dont nous faisons partie, Alex, Ricco et moi. Un metteur en scène français est recruté, une salle aménagée, une date d’inauguration fixée, et se pose alors cette question cruciale : qu’est-ce qu’on va jouer ?

         Les pièces citées plus haut me reviennent en mémoire. Je les mentionne à mes collègues et leur en raconte des passages, tout en restant évasive sur l’auteur. Oui, il vit en Belgique, non, il ne les a jamais publiées, et non, non, non, je ne souhaite pas entrer en contact avec lui. Tant pis. Dommage. Chapitre clos.

         Cependant, un beau soir, le metteur en scène nous annonce :

         — J’ai dégoté des petits sketches qui devraient convenir. Un peu dans le genre de ceux dont Anne nous a parlé.

         Et il brandit un livre intitulé « Pour lire sous la douche », d’un certain Pierre-Henri Cami.

         — C’est un écrivain du début du siècle, que Charlie Chaplin considérait comme le plus grand comique du monde, précise-t-il.

         Je lui pique le bouquin pour y jeter un coup d’œil, et là, le choc ! Ce sont, mot pour mot, les pièces de mon relieur. Pièces qu’il s’est contenté de recopier, histoire de m’en foutre plein la vue. Et moi, puits d’inculture, j’ai marché à fond dans la combine...

         Qu’est-ce qu’il a dû se fiche de moi, le gros enfoiré !

         Il m’a fallu une bonne heure pour me remettre. Par chance, les autres étaient trop occupés à se marrer pour s’en rendre compte. Ils ont sélectionné Le fils des trois mousquetaires, dont j’ai approuvé distraitement le choix — sans leur faire part, bien sûr, de ma découverte. Donner dans l’humour-qui-décape, d’accord à cent pour cent, mais pas dans le ridicule-qui-tue !


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Published by Gudule - dans Mezzé
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gudule 01/05/2012 16:09

Ah ! Très intéressant ! Je vais un peu fouiller le net pour voir si quelques-unes de ces chroniques ne s'y trouvent pas. Merci !

Tororo 01/05/2012 15:35

Il y avait chez mes parents une pile de vieux numéros de L'Illustration d'avant-guerre (pas celle du Golfe, pas celle d'avant, celle d'encore avant) où Cami avait droit à un petit "bas de page"
(comme bien plus tard Yann et Conrad eurent leurs hauts de page dans Spirou) qui s'appelait "La Semaine Camique": un petit strip avec des cases de la taille d'un timbre-poste (c'est qu'il faisait
des dessins aussi!). En général, ça parodiait (gentiment) le style pompeux des journalistes sérieux de l'époque... m'étonnerait pas que Gotlib soit tombé dessus lui aussi quand il était petit.

gudule 01/05/2012 12:33

C'est peut-être ce livre-là qu'avait recopié mon relieur, va savoir... On trouve pas mal de choses sur lui, sur le net. C'est réconfortant.

Odomar 01/05/2012 11:18

Dans les années 60, un recueil de Cami était paru en 10/18. Je l'avais acheté alors. Je ne sais pas s'il est encore disponible...

gudule 01/05/2012 07:24

Un génie oublié... C'était assez fûté de sa part, je trouve ! Il n'y avait aucune chance que je découvre le subterfuge, et il s'attribuait des textes éblouissants, dont il n'était même pas
l'auteur. C ertains écrivains de ma connaissance ont ainsi damé le pion aux éditeurs, en présentant comme leurs propres œuvres des textes de Rachilde, de Paul Bourget, de Pierre Louÿs... et en se
les faisant refuser, car "inaboutis" ou "impubliables". Mais bon, la démonstration était d'un autre ordre.
Ceci dit, je te conseille la lecture de Cami, c'est jubilatoire en diable.

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