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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 08:02

La bibliothécaire

         Lorsque Tante Ida, avec l’aide de quelques bigotes et la bénédiction de monsieur le curé, décida de créer une bibliothèque paroissiale, je ne cachai pas mon enthousiasme. Imaginez un peu : des centaines de livres à ma disposition, quel bonheur indicible !

         — Le stock, précisa ma tante, ne sera constitué que de dons. J’espère que tu te montreras généreuse...

         Et comme je n’osais comprendre : 

         — Si tu prends du plaisir à lire les livres des autres, il est bien normal qu’eux puissent lire les tiens, non ? expliqua-t-elle.

         Rien à redire, le raisonnement se tenait.

         —Tu en veux combien ? m’enquis-je avec effroi.

         — Le plus possible. Et pas du rebut, hein ! Des histoires que tu aimes.

         — Pourquoi ?

         — À quoi ressemblera notre bibliothèque si on n’y met que des bouquins sans intérêt ?  

         Après avoir longuement réfléchi, changé vingt fois d’avis et pensé très fort aux sept plaies du Christ, je finis pas entasser mes livres dans un carton. Tous mes livres. Oui, vous avez bien lu, tous sans exception. Plutôt que de m’arracher le cœur à en choisir, je préférais encore tout donner à la fois.

       N’empêche qu’en apportant le carton à tante Ida, j’avais les larmes aux yeux.

         — Tu pourra venir les voir quand tu voudras, assura-t-elle, après m’avoir félicitée de mon sacrifice. Et même les emprunter, si tu le souhaites. Après tout, quel intérêt de posséder les choses quand on en a l’usage permanent ? (C’était la reine du raisonnement spécieux, ma tante !)

         Forte de cette promesse, durant plus d’un an, je passai tout mon temps libre à la bibliothèque. Malheureusement, j’étais bien la seule. Car, une fois passé l’engouement des premiers jours, plus personne n’y mit les pieds. De sorte que les bénévoles finirent pas se lasser. Elles n’ouvrirent bientôt plus que deux après-midi par semaine, puis juste le samedi, avant de fermer définitivement.

         Un matin, en passant devant la vitrine, je m’aperçus que les rayons étaient vides. Affolée, je courus prévenir ma tante.

         — Monsieur le curé a tout bazardé, m’expliqua-t-elle. Il avait besoin du local pour les réunions prénuptiales.

         — Et les livres, où sont-ils ?

         — Il les a revendus à un bouquinistes pour les œuvres de la paroisse.

           Quand on est bien élevé, on appelle ça se faire avoir. Aujourd’hui, j’emploie un autre mot que je ne connaissais pas, à l’époque. Le hurler à la face du ciel m’aurait bien soulagée, pourtant !

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

gudule 22/09/2012 19:47

C'est tout à fait ça, oui !

La Zèbre 22/09/2012 15:04

Je ne vois qu'une seule illustration pour cette histoire. Le cri de Munch.

Gudule 18/09/2012 15:11

Tu y es cordialement invité, camarade !

Castor tillon 18/09/2012 13:22

Un livre hilarant. Quel castor n'a pas rêvé d'une déconnade éternelle avec un tas de personnages hauts en couleur comme ceux-là ? Qui font cavaler Maman en dépit de son emphysème, et lui dévoilent
les délices de la torture orgasmique ? Où on voit Rambo I, II, et III figurer parmi les armes de destruction massives ? On ne s'ennuie pas, dans ton paradis !

Gudule 18/09/2012 07:31

@ Castor : ma vision de l'éternité à moi, tu l'as dans "Paradis perdu" !

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