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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 07:58

L’ogresse

    1985. Sur les conseils d’une amie écrivaine, j’envoie mon premier roman — choupinettemennt intitulé « Autopsy d’une conne » — à Françoise Verny, alors papesse de l’édition française. Comme je ne connais rien aux milieux littéraires, j’ignore totalement qui est cette personne. J’écris son nom « Vernis » et quand elle me fait parvenir un petit mot disant : « Je suis très excitée par votre texte » et me fixant rendez-vous trois jours plus tard, je ne mesure pas l’importance de la chose. Forcément, je suis encore novice dans l’art difficile de se faire éditer !

         Je me pointe donc la bouche en cœur chez Flammarion, où elle fait la pluie et le beau temps. On m’introduit dans son bureau. Premier choc : je me retrouve nez à nez avec une sorte d’ogresse au visage couperosé, toute vêtue de noir, qui me lance d’une voix rauque : « Déshabillez-vous ! ». J’ôte donc mon manteau et, très impressionnée, m’assieds du bout des fesses sur la chaise qu’elle me désigne.

         — J’ai lu votre roman, vous avez un vrai style, déclare-t-elle sans préambule. Mais il faut tout me réécrire ! 

         Pardon ? Ai-je mal entendu ? Je bondis :

         — Hein ? Pourquoi ?

         — Votre personnage n’est pas crédible.

         — Comment ça, pas crédible ? C’est autobiographique, je vous signale. Je suis vraiment comme ça !

         — Non, vous n’êtes pas une conne.

         Le ton est sans réplique. J’ouvre la bouche pour protester mais elle ne m’en laisse pas le temps. 

         — Revenez me voir quand ce sera terminé, dit-elle en me tendant mon manuscrit. .

         Et, d’un geste, elle me congédie.

         Je rentre chez moi, convaincue d‘avoir rencontré la folle de service. Comme pourrais-je réécrire un livre que j’ai déjà écrit ? Si je l’ai exprimé de cette manière, c’est que c’est ainsi que je le ressens, pas autrement !

         Je laisse donc tomber, idiote que je suis. Et quand Françoise Verny, au bout de quelques semaines, me relance, je lui réponds que mon roman sortira tel quel ou pas du tout. Elle ne me le pardonnera jamais... ni moi non plus, car ce faisant, j’ai laissé passer la chance qu’ont su saisir, avec un opportunisme qui les honore, ses nombreux poulains. Ceux qu’elle a salariés pour qu’ils puissent écrire sans souci matériel. Ceux qu’elle a portés pas à pas vers le succès. Ceux qui lui doivent le Goncourt, le Fémina, le Médicis...

         Il suffisait, pour ça, de faire acte d’allégeance.

         En ayant été incapable, j’ai continué à galérer. Et je galère encore foutredieu. Qui a dit je n’étais pas conne ?


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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Odomar 25/01/2012 01:26

Tu ne connaissais pas, à l'époque, l'importance et le pouvoir de Verny.

A bien y réfléchir, a posteriori, ce que tu aurais dû faire c'est : écrire un autre roman (entretenant de vagues rapports, éventuels, avec le premier) et le lui proposer. Elle n'y aurait vu que du
feu, son ego aurait été satisfait (tu lui aurais "obéi") et elle t'aurait dès lors publié.

Car il ne faut pas oublier le détail important de l'anecdote : Verny, pas conne non plus, avait saisi l'essentiel : que tu sais écrire.

gudule 24/01/2012 20:22

Je sais pas s'il y a une seule chose vraie, mais ce que je sais, c'est que dans ton énumération, il y a une seule chose qui me tente : les cocktails bizarres. Pour le reste, c'est pas ma tasse de
thé... Et comme la tienne, c'est jeûne, robe de bure et vin de messe, nous ne sommes sans doute pas de vrais écrivains.

benoit barvin 24/01/2012 19:56

Et dire que des "traîtres" font croire que les z'écrivains passent leur vie à la télé, à draguer les filles - ou les gars, ou les deux à la fois - en buvant des cocktails bizarres, en émettant de
somptueuses sottises sur leur oeuvre... Heu... il y a, dans mes propos, une seule chose qui doit être proche de la vérité... mais laquelle?

gudule 24/01/2012 18:29

Si ce n'est pas efficace, en tout cas, ça défoule. Ce qui, en soi, est déjà la meilleure des efficacités !
J'ai eu aussi l'idée d'un T-shirt sur lequel j'écrirais "Je hais les correcteurs" (mais à la réflexion, faudrait toute une liste : les éditeurs, les directrices de collection qui corrigent les
manuscrits à l'encre rouge comme des copies de sixième, les comptables qui "oublient" d'envoyer les contrats et de payer les à-valoirs...)

benoit barvin 24/01/2012 18:22

Une pomme de terre dans laquelle tu plantes des cure-dents! Ben dis donc, le pauvre correcteur, il doit pas être en super forme actuellement... Ah, ces correcteurs, il y aurait des livres entiers à
écrire sur ces chers traqueurs de fôtes qui, évidemment, finissent par zigouiller un texte - comme celui que tu décris - à force de... vouloir mériter leur tire et leurs émoluments (j'aime bien ce
mot actuellement...). Dans la trado, ils (elles, surtout) sévissent et, en un tournemain, les voilà qui caftent que tu fais de nombreuses erreurs grammaticales et que tu ne vaux rien. Et tu te fais
lourder... sans savoir réellement ce qui s'est passé... Ce n'est que plus tard que... Tiens, et si j'essayais, moi aussi, plusieurs pommes de terre dans lesquelles je ficherais des pelotes
d'épingles trempées dans de l'arsenic? Tu m'as donné une idée...

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