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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 21:44

              Ô mes petites amoureuses

         Que je vous hais !

                                      (Arthur Rimbaud)

 

         Je les avais surnommées Daisy et Cochonnette, allez savoir pourquoi. Pure méchanceté de ma part, sans aucun doute. Car si la seconde, rose et potelée, faisait honneur à son sobriquet, sa copine, en revanche,  ne ressemblait en rien à la fiancée de Donald Duck— hormis, peut-être, des talons hauts un peu trop larges et un frétillement excessif du croupion. Qu’importe, d’ailleurs ? Je les détestais. Pourquoi ? La raison ne me fait pas honneur : j’imitais simplement ma mère.

         — Voilà les coureuses de curés, disait-elle en les suivant des yeux,  tandis que, bras-dessus, bras-dessous, elles se dirigeaient vers le presbytère.

         L’expression me faisait frémir, pour ce qu’elle suggérait de désirs sacrilèges, de débordements charnels, de mal à l’état brut. D’autant que maman s’en gobergeait avec une complaisance suspecte.  Elle n’était pas la seule, d’ailleurs : l’épicerie, dont la proximité avec l’église faisait un excellent observatoire, servait de  QG à une poignée de bigotes à la langue bien pendue. C’était à elles, je le compris par la suite, que Daisy et Cochonnette devaient leur sulfureuse réputation. Nouvellement installées dans le quartier, ces deux quadragénaires étaient vite devenues la cible favorite de toutes les médisances. Ce qu’on leur reprochait ? Leur assiduité au confessionnal, les jours où officiait notre nouveau vicaire, un jeune prêtre flamand frais-émoulu du séminaire de Gand… C’est peu, me direz-vous, mais largement assez pour que courent sur elles les bruits les plus abjects.

         — Elles sont arrivées en même temps que lui, précisaient les commères, qui n’en étaient pas à un mensonge près.  Ce sont des Gantoises, ça  s’entend à leur accent. Elles l’ont poursuivi jusqu’ici, et ne cessent de le harceler. Le pauvre garçon ne peut pas faire trois pas sans qu’elles lui collent au train.

         Et d’énumérer les circonstances — vraies ou imaginaires — où s’étaient affichées les manigances des pécheresses.

         —A la procession, avez-vous remarqué comme elles le regardaient ? J’en étais gênée pour lui ! Et à la communion, dimanche dernier ? La plus grosse a  ouvert une vraie bouche de vicieuse pour qu’il y mette l’hostie.  Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu’il résiste à la tentation ?  C’est un homme, après tout.

         De l’avis général, Cochonnette était sa maîtresse, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Leur familiarité ne datait pas d’hier…

         Maman, qui se faisait l’écho de ces ragots, nous les rapportait fidèlement. Elle en rajoutait même quelques-uns de son crû, que je gobais avec avidité et m’empressais de colporter à mon tour.

         A la longue, papa en eut marre.

         —Il y a trop de cancans autour de cette affaire, décréta-t-il. Je veux savoir la vérité.

         Et  plutôt que de prêter l’oreille aux racontars, il s’adressa au principal intéressé — c’est-à-dire le vicaire lui-même.

         La réponse de ce dernier remit les pendules à l’heure. Cochonnette n’était pas sa maîtresse, mais sa sœur. Quant à Daisy, il l’avait connue au couvent où il était aumônier, et elle novice. Ayant rompu ses vœux pour cause de dépression, elle s’était retrouvée dans une grande solitude. Pris de pitié, il l’avait confiée à sa sœur qui, depuis, lui servait à la fois de tutrice et de compagne.

 

         Cet émouvant récit eût dû, en toute logique, clore le bec aux commères. Mais l’être humain étant ce qu’il est, un nouveau bruit, encore plus croustillant,  remplaça aussitôt l’ancien : les deux femmes étaient des lesbiennes. Dès lors, des petits rires égrillards s’élevèrent sur leur passage  et on ne les surnomma plus que « Broute-minou ».

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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Pata 09/08/2014 09:08

Une truie et une cane qui se tra&transforment en chattes, y'a vraiment de quoi en perdre son lapin ici !!!

Gudule 26/07/2014 01:54

Comme tu dis

Annie GH 26/07/2014 01:27

la méchanceté des bien-pensants…

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