Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 08:20

Bombe sexuelle

  L’amour en chaussettes, quel souvenir !

         Le projet était parti d’un gag potache entre l’éditeur Thierry Magnier et moi.

         — J’ai toujours eu envie d’écrire un bouquin de cul pour les gosses, m’étais-je écriée, un jour où nous buvions un coup. 

         — Et moi, j’ai toujours eu envie d’en publier un, avait-il répondu du tac au tac.

         — Chiche ? 

         — Chiche ! Cochon qui s’en dédit !

         Propos d’ivrognes, me direz-vous. Eh bien, pas du tout. Le soir même, je me mets au travail et, un petit mois plus tard, le manuscrit trône sur le bureau de Thierry.

         Qu’est-ce qui peut pousser une écrivaine pour la jeunesse à de telles extrémités ? Le goût immodéré de la provocation ? L’alcool ? Un mauvais fond, tout simplement ? Non, rien de tout cela. A cette époque, je rencontrais beaucoup d’ados qui, sitôt qu’ils se sentaient en confiance, me faisaient part de leurs inquiétudes et  de leurs angoisses. Les plus récurrentes concernaient l’amour — non sous l’angle physique dont ils connaissaient toutes les arcanes par le cinéma et la télévision, mais sous celui du ressenti. « Comment ça se passe, la première fois ? me demandaient-il. Ça fait quel effet ? Qu’est-ce qu’on éprouve exactement ? On a mal ? On a peur ? On a honte ? ». Qui aurait pu répondre, les yeux dans les yeux, à des questions aussi précises ? Les profs ? Les infirmières scolaires ? Les parents ? Non, un livre... Parler de sentiments, d’émotions, d’impressions, de sensations, c’est le boulott des écrivains. Ils ont les mots pour. De plus, avec un texte, nulle confrontation gênante. L’auteur est seul face à sa page, le lecteur également. L’écrit préserve la pudeur de l’un comme de l’autre, et l’information passe tout en douceur.

         L’amour en chaussettes raconte donc un dépucelage, par le biais du journal intime de la dépucelée. Et, en plus, il prône le préservatif...

         Thierry adore.

         Le bouquin sort quelques semaines plus tard ; succès immédiat. Il est sélectionné pour le grand prix de la ville de Rennes. Et c’est là que les choses se gâtent. Des collèges privés montent  au créneau et réclament que ce livre abject soit viré de la sélection — ce que les organisateurs refusent. Les protestations, par le biais d’associations de parents d’élèves, parviennent au rectorat, qui donne raison aux organisateurs. Qu’à cela ne tienne : les défenseurs de la morale, transgressant le règlement (qui exige que, par équité, tous les votants aient lu les sept ouvrages en lice) l’éliminent purent et simplement. Leurs élèves ne liront que six romans au lieu de sept, me retirant d’office toute chance de gagner le prix.

         Et comme si ça ne suffisait pas, ma boite aux lettres est inondée de courriers d’insultes — dont une partie envoyés par des mômes à l’évidence téléguidés par des adultes. J’imagine mal un  gamin de quatorze ou quinze ans criant au scandale et appelant à l’autodafé parce que les héros d’un livre jouent à touche-pipi ! 

         Bref, en me rendant, cette année-là, à la remise du prix (qui, bien entendu, m’est passé sous le nez, alors que L’amour en chaussettes arrivait en tête du classement, dans les établissements publics), je n’en menais pas large. Je craignais d’être accueillie par des huées, voire des tomates pourries. Il n’en fut rien, heureusement. Et deux ans plus tard, le livre ressortait chez Pocket, dans la collection « Toi + moi » — une sorte de série Harlequin pour prépubères. La bombe était désamorcée...


Partager cet article

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article

commentaires

gudule 08/03/2012 10:55

Effectivement, ce n'est pas courant, une prof à la fois aussi intelligente et dénuée de préjugés. J'en ai rencontré quelques-un(e)s, durant toutes les années où j'allais dans les classes, mais
c'est une minorité. L'enseignement, dans ce cas, c'est une vraie vocation ; et ça demande surtout une perception aigüe de l'autre.

Zoé 08/03/2012 09:07

Oui c'était (et c'est toujours) une enseignante formidable, c'est la seule prof de collège avec laquelle je suis encore en contact...
Premier cours en 6e (établissement en Zone d'Education Prioritaire à Paris), un brouhaha indescriptible, tout le monde chahute. Je la revois nous regarder, puis monter sur son tabouret DEBOUT, sur
un pied. Silence total dans la classe, on est tous hallucinés.... "Bon, maintenant que j'ai votre attention, on va pouvoir commencer" ^^

gudule 08/03/2012 07:54

Formidable cette prof ! Quelle réaction intelligente ! Ce livre a vraiment suscité le meilleur comme le pire...

Zoé 07/03/2012 21:11

C'est drôle, moi aussi c'est un excellent souvenir d'ado.
Mais j'étais bien plus consciente de son côté un peu "tabou", parce que je l'ai ramené à la récré au collège, et nous en lisions des passages, cachés par nos manteaux.
La prof d'Arts plastiques nous a surpris d'ailleurs, en plein cours... Et une fois qu'elle l'a lu, elle nous a imposé un travail : créé une campagne pour le préservatif dans tout le collège :)
Comme quoi...

gudule 10/02/2012 17:50

A quoi tient le destin, quand même ! Si les écoles prives ne s'étaient pas offusquées de manière excessive, j'aurais sans doute remporté ce prix et nous serions de vieilles connaissances... Mais
bon, comme tu peux le voir sur ma dernière note, la censure et moi, c'est une vielle histoire... Je ne suis pas quelqu'un de fréquentable, quoi !

Qui Suis-Je ?

  • : Le blog de Gudule
  • Le blog de Gudule
  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.
  • Contact

Ma bio et ma bibliographie...

Recherche

Archives

Catégories