Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 08:13

La réprouvée

   Au Thier-à-Liège, nous avions une voisine que personne n’aimait. Elle avait « un genre », comme on disait alors. En gros, elle portait des pantalons, n’allait pas à la messe le dimanche et s’attardait parfois, sur le pas de sa porte, à discuter avec de très jeunes gens. De plus, son rouge à lèvres débordait largement autour de sa bouche, ce qui, de l’avis général, était le signe d’une femme de mauvaise vie.

         — Ne parle pas avec madame Julienne, me disait-on.

         Et quand je demandais pourquoi, on me répondait évasivement : .

         — Ça ne regarde pas les enfants.

         Un jour, en jouant dans le pré du terril, là où les gens du crû jetaient leurs détritus, je découvre un trésor : une petite brosse et une ramassette. La brosse est pelée, la ramassette fendue, mais elles remplissent encore leur office. Je les ramène fièrement à Tantine, qui n’en veut pas. Alors, dans mon esprit, germe une super-idée :  je vais « louer » mes services aux mères de mes copains, contre une petite pièce. Ainsi, je pourrai acheter, à la boulangerie, ces délicieuses sucettes à « l’assucitru » (comprendre « acide citrique ») qui rendent la langue toute rouge et font grincer des dents.

         Sitôt pensé, sitôt fait. Hélas, j’en suis pour mes frais. Le Thier-à-Liège n’est peuplé que de bonnes ménagères, économes de surcroît, dont le sol est impeccable et le budget serré. Elles déclinent donc mon offre.          

         Ne reste que madame Julienne.

         Sur son seuil, j’hésite, je piétine. Entre l’appât du gain et le devoir d’obéissance, le choix est cornélien. Le Bien et le Mal se disputent mon âme.

         Le Mal gagne, comme toujours. D’un doigt incertain, je toque à la porte. Madame Julienne vient ouvrir. Elle est en pyjama, pas coiffée, pas maquillée ; on dirait ma tante au réveil (sauf que là, il est presque midi). Tout intimidée, j’expose ma requête.

         — C’est le Ciel qui t’envoie ! s’écrie-t-elle en riant.

         Et elle me fait entrer dans une cuisine très sale, au carrelage jonché d’épluchures et de miettes de pain.

         — Au travail, petite fée du logis !

         Ma prestation, bien  qu’approximative, me rapporte cinq francs ; une véritable fortune. Que je m’empresse d’aller dépenser à la boulangerie, ce que la boulangère, elle, s’empresse de raconter à ma tante.

         — D’où tenais-tu cet argent ? me demande sévèrement cette dernière.

         — J’ai balayé chez les voisines. 

         — Tu mens : elles m’ont toutes dit qu’elles t’avaient rembarrée. N’aurais-tu pas piqué des sous dans mon porte-monnaie, par hasard ?

         J’ai baissé la tête. Valait-il mieux passer pour une voleuse, ou avouer mes mauvaises fréquentations ? En terme de morale, le vol était moins grave... J’ai donc avoué un crime que je n’avais pas commis pour en cacher un autre. Et, en punition, j’ai dû balayer la cuisine, gratuitement, pendant huit jours !

Partager cet article

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article

commentaires

gudule 16/02/2012 07:56

Oh, merci !

Gringoteq 15/02/2012 22:07

J'adore cette histoire.

gudule 14/02/2012 09:13

Bien vu !

Nadege 14/02/2012 07:05

Je rajouterai qu'en vous "protégeant", vous l'avez aussi protégée même si vous n'avez peut-être pas pensé comme ça à l'époque.

gudule 13/02/2012 21:52

Hi hi, j'avais remarqué le lapsus. Très à propos, d'ailleurs.
Je pense que tout a été dit, et pertinemment, sur 'hypocrisie petite-bourgeoise des années 50. Ceci dit, les préjugés d'aujourd'hui, s'ils ont changé d'objets, sont aussi virulents. Suffit
d'entendre les discours pleins de lieux-communs nauséabonds de nos ministres...

Qui Suis-Je ?

  • : Le blog de Gudule
  • Le blog de Gudule
  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.
  • Contact

Ma bio et ma bibliographie...

Recherche

Archives

Catégories