Partager l'article ! GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE 92: Appelez-moi Théofille Vers neuf ans, j’ai commencé à écrire des poème ...
Appelez-moi Théofille
Vers neuf ans, j’ai commencé à écrire des poèmes. Celui que j’estimais le plus réussi s’intitulait « Le pays de mes amours » et commençait ainsi :
De la verdure toute fraîche
Aux arbres de bonnes pêches
Là-bas le jardinier qui bêche
C’est le pays de mes amours.
Suivaient deux autres strophes de la même veine que je ne me privais pas de réciter à tout venant. Mes copains du Thier-à-Liège appréciaient beaucoup, jusqu’au jour où Ginette, jalouse de mon succès, me lança en pleine poire :
— Il est pas de toi, ce poème. Il est de Théophile Gautier.
Et comme je protestais avec énergie.
— C’est ma mère qui me l’a dit, précisa-t-elle, féroce.
Devant cette "preuve" irréfutable, l’opinion publique, versatile par nature, tourna à mon désavantage.
— Alors comme ça, tu t’appelles Théophile ? ricana Jean-Aimé.
— Théofille, plutôt ! pouffa Louis.
— Théofille, Théofille ! reprirent les autres, pliés de rire.
Durant plusieurs semaines, ils me surnommèrent ainsi. J’en chialais de rage. Jusqu’à ce que je découvre « Émaux et Camées » dans la bibliothèque de mon oncle et que je m’y plonge avec délice.Mon attitude, alors, changea du tout au tout. Car en me confondant avec ce grand poète, la mère de Ginette m’avait hissée à son niveau. Quel formidable compliment pour la gamine éprise de littérature que j’étais déjà ! Dès lors, à chaque fois qu’on m’appela Théofille, je me sentis flattée et remerciai chaleureusement. Ce qui mit fin à la cabale.