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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 03:38

 

 

                                                                  PHOBIE

        

Tout en tentant vainement de lui glisser en bouche un petit morceau de viande, de pain ou de tomate entre deux cuillerées de crème à la fraise, Rose regarde autour d'elle. Dans le calme de Zouk, elle a perdu l'habitude de la foule, si bien que celle-ci lui donne un peu le vertige. D'autant que les coups de klaxon, dont usent et abusent les automobilistes, créent un bruit de fond assourdissant.

— Pfiou, on est mieux sous nos arbres et dans nos chants d'oiseaux, hein, dit-elle à son fils.

Soudain, un passant attire son attention. Grand, probablement jeune — une belle silhouette, en tout cas —, il a la tête entièrement couverte de gaze blanche, hormis une étroite fente pour les yeux.

Rose, qui dévorait son chawarma avec entrain, en perd aussitôt l'appétit

         « Mon Dieu, pense-t-elle, subitement glacée. Quelle atrocité cache donc ce pansement ? »

         Si une chose au monde la terrifie, c'est bien la défiguration. Elle se rappelle, adolescente, être sortie précipitamment du cinéma où l'on projetait un film de chevalerie, parce qu'au cours d'une scène de bataille, l'un des protagonistes avait fourré une torche allumée sous le heaume de son adversaire. Personne n'avait compris sa réaction, à l'époque, même pas elle. Mais c'était plus fort que sa volonté, plus fort que sa raison. Insurmontable.

         D'ailleurs, n'est-ce pas en menaçant de vitrioler Monique que Louis de Backer l'a eue ?*

         Elle s'est souvent demandé d'où lui venait cette phobie. Et, à force, a fini par comprendre.

         Elle devait avoir six ou sept ans, par là. À cent mètre de chez elle, rue Wiertz, se trouvait Le Calvaire, une institution religieuse accueillant — elle l'apprit plus tard — des cancéreuses de la face en phase terminale. On n'apercevait jamais personne, dans le jardin dominé par une grande Vierge en pierre. Suzanne Vermeer, cependant, s'y rendait régulièrement, chargée de fleurs ou de pralines. Cela intriguait Rose, d'autant qu'à ses questions, sa mère répondait, évasive : « Je vais rendre visite à mon amie Adeline ». Or, "Adeline" était un nom de princesse, dans l'imagination déjà féconde de la fillette. De là à considérer la mystérieuse inconnue comme une héroïne de conte de fées, prisonnière d'un quelconque sortilège, il n'y avait qu'un pas. Rose le franchit allègrement. Mais à ses demandes réitérées de l'accompagner, sa mère objectait à chaque fois : « Tu es bien trop petite », ce qui exacerbait encore son désir.

Un jour, pourtant, devant son insistance, Suzanne céda. Main dans la main, elles sonnèrent à la grille du jardin silencieux. Une bonne sœur en cornette vint ouvrir, et les introduisit dans un parloir aux fenêtres occultées par des vitraux lie-de-vin, à la mode flamande. Le lieu était étrange, l'atmosphère pesante. Une grosse horloge ronflait dans un coin et, sur la cheminée, trônait une gravure du Christ exhibant en souriant son cœur percé d'épines. Rose, dans sa logique d'enfant, jugeait ce sourire parfaitement déplacé. Les épines, ça fait mal. Lorsqu'on s'en enfonce une dans le doigt, c'est très douloureux, alors, pensez, dans le cœur ! À la place de Jésus, elle, elle aurait pleuré…

Elle en était là de ses réflexions quand Adeline entra. Sa mère se leva, la salua d’un air enjoué et l' embrassa. Rose, pour sa part, resta muette d'épouvante. Car Adeline n'était pas une princesse, ah,  ça non ! C'était une femme très maigre, aux cheveux gris, dont le visage difforme se dissimulait vaguement derrière des lunettes noires.

         — Je vous ai amené ma fille, dit Suzanne en se tournant vers Rose. Allons, viens donner un bisou à Adeline, ma chérie.

         Et comme la fillette se rétractait sur sa chaise.

—N'aie pas peur, elle ne va pas te manger, ajouta-t-elle.

Les deux femmes rirent de la plaisanterie, puis la défigurée tendit sa joue. Ce qui se passa ensuite, Rose ne s'en souvient pas. Son esprit a tout effacé. Sauf le hurlement. Un hurlement à ébranler les murs. Mais l'a-t-elle réellement poussé ou seulement imaginé ? Et cette scène digne d'un film d'horreur, l'a-t-elle vraiment vécue ou simplement rêvée ?

 

                                                                                                              * voir "La vie en Rose"

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Gudule 12/01/2014 13:06

Possible... Mais le besoin d'écrire est avant tout un besoin de raconter. L'écriture est l'un des meilleurs outils de commmunication ; c'est sans doute pour ça que j'en use et en abuse !

Pata 11/01/2014 19:07

Je crois que les "vrais" (comme toi !) écrivent pour les deux : en exutoire et témoignage, ou comme un soi qui se livre aux autres...

Jolies description des rêveries blessées et fondatrices de l'enfance.

Gudule 11/01/2014 18:39

Sauf que, dans l'écriture, on a tendance à en rajouter une tonne pour faire joli. ça s'appelle l'imagination. Et y a plein de lecteurs qui adorent ! (En fait, écrit-on pour exorciser ses trucs -
c'est-à-dire pour soi - ou pour raconter des histoires - c'est-à-dire pour les autres ? C'est bien là la grande question de ce métier.)

GH 11/01/2014 17:07

@ Castor. Quand on ouvre les vannes de l'horreur, y'a pas de raisons que le flux s'arrête tout seul… et le plus souvent, y'a pas grand monde pour venir les refermer…
Au mieux, on pratique l'auto-exorcisme, par l'écriture, par exemple…

Mêo 11/01/2014 14:09

Pauvre petite Rose et pauvre Adeline qui de La Belle, était devenue La Bête

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