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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 08:40

                                             LE COCON

 

En attendant le réveil d'Omane, tu resteras cul nu, mon trésor.

Par chance, cette attente ne dure pas trop longtemps. Un demi-heure plus tard, la diva sort de sa chambre, vêtue de la tunique rouge de La Tosca — dans laquelle, maintenant, elle flotte.

— Tu n'aurais pas des langes à me prêter ? demande Rose, avant même de la saluer.

— Si, répond Omane, en regardant son neveu d'un air songeur.

Se sentant observé, Olivier sourit, bavouille et tend les bras. Omane hésite, puis craque.

Bonjour, petit mamour, dit-elle en le soulevant.

              En dépit de la contenance qu'elle s'efforce de garder, Rose perçoit son émotion. Et, du coup, craque aussi.

— Et Nadège ? s'enquiert-elle.

Omane ne bronche pas. Elle rend calmement Olivier à sa mère, met l'eau à chauffer, sort le thé du placard.

« Elle n'a pas entendu, se dit Rose. Ou alors, elle fait semblant.»     Mais elle n'ose pas répéter sa question.

Un long moment plus tard :

Tu veux la voir ? murmure Omane.

Sourire incertain de Rose. 

— Oh, oui, s'il te plait.

Sans un mot, sa belle-sœur l'emmène dans sa chambre où, surprise ! la tente bédouine, retirée du patio pour cause de mauvais temps, a été dressée, à l'exclusion de tout autre mobilier.

Un doigt sur la bouche, Omane soulève le pan de toile et s'insinue à l'intérieur, en faisant signe à Rose de la suivre.

         Dans l'univers de tissu règne une paix idéale.

         « C'est un nid, pense furtivement Rose. Non, plutôt un cocon. Omane a tissé un cocon autour de sa larve, comme les insectes… » Puis elle réalise tout ce qu'évoque le mot "larve", dans ce contexte particulier, et frémit.

         « Mon Dieu, comment est cette petite pour qu'Omane éprouve à ce point le besoin de la cacher ? »

         Son désarroi s'accentue, au fur et à mesure que s'écartent les draperies.

         — Voilà ma nursery, annonce Omane, parvenue au cœur du cocon.

         Cette "nursery" se résume à un vaste matelas, couvert de coussins précieux.

         Dessus, vêtue d'or et de pourpre, l'enfant endormie.

         Petite. Frêle. Très pâle.

         Ravissante.

Ooooh, chuchote Rose. On dirait une princesse . 

— C'en est une, répond sourdement Omane. Ma petite princesse du désert.

Sentant confusément une présence étrangère, Nadège ouvre les yeux et scrute les intrus. Son regard est d'une intensité, d'une gravité inhabituelles. En revanche, pas un muscle de son visage ne bouge. Et elle ne profère aucun son.

Coucou, Nadège, roucoule Rose.

Aucune réaction. La petite fille semble plongée dans un rêve éveillé dont rien ne peut la distraire.

— Elle est toujours… comme ça ? souffle Rose, se souvenant des confidences de son beau-frère.

Omane hoche la tête.

Elle ne sourit jamais ?

Omane secoue la tête, puis tend la main vers les langes empilés dans un coin.

Tu peux changer Olivier, si tu veux.

Ici ?

Oui, il y a tout le nécessaire.

Elle désigne un panier où s'entassent des produits d'hygiène.

         Rose allonge donc son fils sur la couche princière. Comme à son habitude, il gigote, babille. Puis avise sa cousine.

         Un autre bébé ! Voilà qui est bigrement intéressant. Tandis que sa mère le talque et l'emmaillote, toute son attention est captée par la petite fille. Il lui parle, avec force bulles et "areu", puis entreprend de la toucher.

         Vu sa position — sur le dos, jambes en l'air —, ce n'est pas simple, mais il s'obstine. Étend la main le plus loin qu'il le peut. S'étire, se contorsionne. Et, victoire! finit par atteindre, du bout des doigts, le visage convoité.

Attention ! s'écrie Rose, en le ramenant à elle.

Non, laisse-le faire, dit Omane.

                À présent, tournés l'un vers l'autre, les bébés s'examinent avec curiosité. Nadège, immobile et sévère, Olivier, bavard et entreprenant. Si entreprenant qu'à peine débarrassé de l'entrave maternelle, il rampe vers sa cousine — qui, de son côté, ne perd pas un seul de ses gestes, l'œil écarquillé, la pupille dilatée — et, maladroitement, lui tripote le nez, puis la bouche.

Tu n'as pas peur qu'il lui fasse mal ? s'inquiète Rose.

               Omane, fascinée, ne répond pas. Elle observe leur manège en retenant son souffle.

Et c'est alors que le miracle se produit. Sous les patouillis d'Olivier, les traits de Nadège s'animent imperceptiblement. Oh, ce n'est pas un sourire, non. Ni même une mimique. Juste une légère, très légère crispation qui s'accompagne d'un semblant de soupir. 

Devant ce spectacle, Omane ne peut retenir ses larmes.

C'est la première fois ? comprend Rose.

               — Oui, elle n'a jamais réagi aux caresses, ni aux paroles, ni aux sollicitations d'aucune sorte. Comme si rien n'atteignait son cerveau. Et là… là…

Sa voix se brise.

              — Elle a peut-être besoin d'un compagnon de son âge… Et elle l'aurait eu plus tôt si tu ne nous avais pas fuis comme la peste, siffle Rose pour faire diversion.

Puis, sa pique lancée, elle ramasse son gamin, coupant ainsi court à une tension qu'elle n'assume pas.

Je vais voir si Grégoire ne fait pas de bêtises.

              Omane la regarde s'éloigner, bouleversée. Un changement fondamental est en train de s'opérer en elle. Une fois de plus, par sa seule présence, Rose a balayé toutes ses certitudes. Elle hésite, fixe le drap mouvant par où sa belle-sœur vient de disparaître, puis, se décidant brusquement, saisit sa fille et sort à son tour.

 

 

 

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Pata 31/03/2014 19:52

Ah, tout un symbole à cette sortie de tente de la mère AVEC sa fille !

Gudule 30/03/2014 22:42

Bien vu, Castor ! Et parfaitement analysé !

Castor tillon 30/03/2014 22:32

C'est ici que débute la carrière d'Olivier. Dérider un enfant autiste, il n'y a que lui qui puisse faire ça.

Gudule 30/03/2014 16:57

on se défoule comme on peut, hein !

Ryko 30/03/2014 16:34

Espoir...
Mais la vanne de Rose : "Et elle l'aurait eu plus tôt si tu ne nous avais pas fuis comme la peste". Ça me parait un rien cruel.
Suspense...

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