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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 06:33

La déclaration

  Le dimanche suivant, Ricco m’invite chez lui. Plus exactement, chez ses parents qui occupent une grande maison dans les quartiers chics. Je m’y pointe avec mon fils, Frédéric. Ils sont déjà toute une bande, affalés dans les canapés, à écouter des disques en buvant du Coca. Le bébé passe de bras en bras, toutes les filles en sont folles, à commencer par la sœur de Ricco, Noëlle, qui s’improvise nounou en chef. 

         — On vient de sortir notre premier 45 tours, m’annonce Alex. Il faut absolument que tu l’entendes.

         — Allez dans ma chambre, vous serez plus tranquilles, intervient Ricco. Nous, on le connaît par cœur !

         L’instant d’après, nous nous retrouvons tous deux assis sur le lit, la porte fermée à cause du bruit. Je mentirais en disant que je ne suis pas troublée. « Michelle » me donne le frisson, et Alex est craquant, avec son merveilleux sourire et son aura de guitariste.

         Comble du comble, le voilà qui s’approche de moi en murmurant :

         — Il faut que je t’avoue quelque chose : je suis amoureux de toi. Depuis qu’on s’est rencontré, je ne pense qu’à ça. Je n’en dors plus la nuit...

         Houlà ! Tout cela est trop subit, trop inattendu. Je patauge dans la semoule, moi !

         Vais-je céder ? La tentation est grande mais, avec mes responsabilités de mère de famille, j’hésite m’embarquer dans une histoire sans lendemain... Parce qu’elle est forcément sans lendemain : Alex a une sacrée réputation de dragueur !

         J’avale ma salive, je tourne sept fois ma langue dans ma bouche, et je réponds dans un souffle :

         — Ecoute, je t’aime beaucoup mais je ne me sens pas prète. Je sors d’une grosse galère avec le père de mon fils, et...

         Tout en parlant, je me traite mentalement d’idiote. C’est quoi, ces scrupules à la noix ? De l’autopunition ? Qu’est-ce que j’attends pour tomber dans ses bras, nom d’un chien ? J’en meurs d’envie !

         Je suis sur le point de céder quand Alex crie « perdu ! » en direction de la porte. Et celle-ci s’ouvre sur les copains hilares.

         — J’avais parié que tu l’enverrais promener, me dit Ricco, en récupérant l’enregistreur planqué sous le lit. Merci ! Grâce à toi je viens de gagner vingt livres !

         Ni une ni deux, je le traite d’enfoiré, Alex de connard, je récupère mon gamin et je me barre, humiliée au dernier degré.

Mais le cœur des hommes est plein d’imprévu. Un an plus tard, Alex m’épousera, devenant officiellement le papa de Frédéric. Nous aurons deux autres enfants et resterons mariés dix-sept ans.

 

 

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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 07:21

Alex Mac Cartney

   Chez Jospeh Fattal — le designer de Beyrouth, vous vous souvenez ? — il y a un stagiaire d’une vingtaine d’années, Ricco, garçon gentil, ouvert, blagueur (TRÈS blagueur) avec lequel je sympathise rapidement. Un soir, il me propose d’aller voir son pote Alex, qui joue avec son groupe dans un bar du centre ville. J’accepte, ravie, et passe une excellente soirée.

         Afin de comprendre ce qui suit, reportons-nous dans le contexte de l’époque. Le groupe s’appelle « The Fellows ». Il est composé de quatre musiciens, comme les Beatles, et joue tous leurs morceaux. Or, moi, les Beatles, connais pas. Outre le fait qu’ils viennent de débuter (nous sommes en 1965), je ne m’intéresse qu’à la chanson française à texte : Brassens, Ferré, Barbara, Jean Ferrat, Anne Sylvestre, etc. Forcément : ce qui me branche, ce sont les paroles, et je ne comprends pas un mot d’anglais. Je ne me sens donc pas concernée par les groupes d’outre-Manche...

         Le lendemain, au bureau, j’entends « Michelle » sur le petit transistor qui marche en sourdine.

         — Oh, écoute ! dis-je à Ricco. Tes copains passent à la radio. Ils sont célèbres, dis donc ! Comment s’appellent-ils, déjà ?

         — Les Beatles, répond Ricco sans rire.

         — C’est ça. J’ai adoré ce morceau. En plus, Alex est vraiment un excellent bassiste !

         — Oui, Alex Mac Cartney, c’est une sacrée pointure. Tiens, justement, on va boire un coup, ensemble, tout à l’heure. Tu nous accompagnes ?

         Alex, mis au parfum, joue le jeu ; ils me mènent en bâteau pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que j’annonce à mon patron :

         — Ce soir, je vais voir les Beatles !

         — QUOI ? bondit-il. Ils passent à Beyrouth ?

         — Oui, au « Strawberry », sur la corniche. C’est Alex Mac Cartney qui m’invite.

         — Paul, tu veux dire ?

         — Non, Alex. Je connais son nom, quand même : on est copains !

         C’est là que devant son air stupéfait, les échanges de regards amusés de mes collègues, et le fou-rire de Ricco, j’ai commencé à soupçonner la vérité. Une fois de plus, je m’étais couverte de ridicule.

 

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 07:39

L’Arlequin dans la vitrine

   Joseph Fattal est de bonne composition. Après une engueulade maison, il se déclare prêt à passer l’éponge, et pour cause : une boutique de vêtements chics vient de lui passer commande d'un étalage. Voilà une chance unique de me réhabiliter ! 

         Chance d'autant plus grande que la vitrine, elle, est petite. Plus de gigantisme irréalisable, mais du fignolé, de la délicatesse. Deux jours plus tard, je lui présente des croquis de mon projet : un arlequin de quatre-vingts centimètres de haut, à genoux, les bras tendus vers le croissant de lune. Autour de lui, des arbres couverts, selon la mode en vigueur, de grandes feuilles stylisées.

         — Je ferai découper toutes les silhouettes par un menuisier, dans du contreplaqué léger, expliquai-je. Et j'ai prévu un système de fixation très efficace. Comme ça, pas de danger que ça tombe ! Quant à la peinture...

         — Ça, je m’en charge, coupe mon patron. Je viens de récupérer un lot de gouache en poudre de toutes les couleurs. Vous n'aurez que l'embarras du choix.

         Je fais la grimace :  la gouache, c'est mat, je préférerais de l'huile ou de l'acrylique. 

         — Ttttt, trop salissant, tranche Joseph Fattal. Si jamais vous en renversiez sur la moquette du magasin...

         — Je nettoyerais au white spirit !

         — Ça laisse des auréoles... Mieux vaut un produit qui se dilue à l'eau.

         Que faire devant une telle méfiance, sinon m’incliner ? 

         Quarante-huit heures plus tard, les silhouettes sont prêtes. Le système de fixation, une fois testé, s'avère efficace. Tout devrait se dérouler sans encombre.

         Me voici donc à l'œuvre, dans la vitrine opacifiée de blanc d'Espagne, par discrétion — car je préfère installer mes formes avant de les peindre, pour ne pas les défraîchir en les manipulant.

         Finalement, la gouache me satisfait : elle se mélange mieux que l'huile et ne colle ni aux doigts ni au pinceau, ce qui me facilite grandement la tâche. De plus, les coloris sont beaux.

         Une fois « l’œuvre » terminée — et magnifique, si l’on en croit les compliments de la commerçante et de ses vendeuses — vient la phase d’accrochage des vêtements. Je s'électionne un tailleur Dior, un chemisier Saint-Laurent, une robe Chanel et un pull-over Cacharel, pour les suspendre aux arbres. Puis, sur les bras tendus de l'arlequin, je pose un fourreau de soie sauvage qui vaut la peau du cul. Mes employeuses s’extasient à qui mieux mieux lorsque soudain :

         — Qu'est-ce que c'est que cette tache ? s'étonne l'une des vendeuse, montrant une grande traînée grisâtre sur la soie blanche du chemisier.

         Tout le monde se précipite pour regarder de plus près.

         — Et là, sur ce plastron, cette trace jaune ?

         — Et sur ce pantalon ?

         — Et sur cette jupe ?

         En fait, la totalité de la collection est maculée de gouache multicolore. 

         Joseph Fattal, appelé en catastrophe, me tombe dessus à bras raccourcis. Mais cette fois, je n’y suis pour rien !

         — C’est votre gouache pourrie qui a déteint, protestai-je. Regardez : une fois l’eau évaporée, elle redevient de la poudre. Quand on fournit du matériel de merde, on obtient un boulot de merde, normal ! 

         — Et ça ? demande mon patron, en désignant un pot, un peu plus petit que les autres, sur lequel il est écrit "fixatif".

         Oh, punaise ! çui-là, je ne l’avais même pas remarqué...

Une heure plus tard, j’étais virée — sans mon chèque du mois, qui a servi à payer le pressing.

 

 

 

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 07:16

.Le cheval dans la vitrine

  Beyrouth, 1965. Récemment débarquée avec mon bébé de quelques semaines, je cherche du travail. Par l’interrmédiaire d’un ami, j’apprends que Joseph Fattal, directeur d’une agence de design très sélect, a besoin d’un « concepteur d’étalage ». Ni une ni deux, je me présente. Bien que n’ayant jamais fait ça de ma vie, je lui affirme que c’est pile poil dans mes cordes, ajoutant sans sourcillier que j’ai justement choisi cette spécialisation, durant mes études aux Beaux-Arts de Paris (!) Faut croire que je suis convaincante car il m’embauche aussi sec et envoie une pub à tous les commerçants de la ville.

         La première commande arrive dans la foulée : un grand magasin de meubles va ouvrir ses portes à Hamra (les Champs-Elysées libanais) et son propriétaire veut un truc spectaculaire pour l’inauguration.

         — C’est un gros contrat, me dit Jospeh Fattal en se frottant les mains. À vous de jouer !

         Histoire de frimer, je confectionne une petite maquette assez réussie, représentant un cheval qui galope sur une route en damier noir et blanc bordée d’arbres morts — un peu style Magritte mâtiné de Vasarely, voyez ? Mon patron est enthousiasmé, le client applaudit ; il ne reste plus qu’à réaliser la chose « en vrai » et, pour cela, j’ai une semaine.

         Je commande d’épaisses feuilles de Canson, matériau de base du cheval (grandeur nature !), des madriers pour l’ossature, une planche de contreplaqué coupée en triangle qui figurera la route, du fil de fer pour les arbres. Et, bien sûr, de gros pots de peinture noire et blanche. Puis je retrousse mes manches.

         Mais autant, à dimension réduite, l'étalage "magrittien" était un jeu d'enfant, autant là, je galère. Sa réalisation requiert une compétence technique que, malgré toute ma bonne volonté, je ne possède pas. C'est à peine si je sais planter un clou ! Je me bagarre avec mes madiers, les fixe tant bien que mal, me tape sur les doigts, peste, râle... et recommence l'opération une bonne dizaine de fois parce que la construction s'éboule au fur et à mesure.

         Au terme d’une lutte acharnée, je sors néanmoins  victorieuse de l'épreuve. Et, miracle ! dans les temps.

         Mon cheval a fière allure, tout blanc, la crinière joliment bouclée, l'une de ses pattes avant posée sur une commode en teck, l'autre pointée vers le public. OK, si on y regarde de près, il n'est pas solide-solide, mais du moment qu'on ne le heurte pas...

          Vient le jour de l’inauguration. Le tissu qui masque la vitrine se soulève, tel un rideau de théâtre. La foule massée devant applaudit à tout rompre ; certains spectateurs particulièrement enthousiastes tapotent même la parois de verre de trois mètres sur quatre, comme pour attire l’attention du fier coursier... Fatale erreur ! Déstabilisé par les vibrations, ce dernier se met à osciller, osciller, et, dans un fracas effroyable, s'effondre.

         Sur la vitrine.

         Qu'il fend de haut en bas.

         Non sans avoir, au passage, éraflé une étagère signée Starck, et brisé en mille morceaux un Gallé authentique.

         « C'est un cauchemar ! » me dis-je, atterrée.

         Hélas, non.


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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 08:18

Lulu Panty

  Avril 1982. Dargaud rachète Charlie mensuel et sollicite Siné. Ce dernier, qui n’a jamais fait de BD, me propose de devenir sa scénariste, ce qui donne naissance à Lulu Panty, petite bonne femme rigolote, féministe, mauvais genre, et fervente adepte du porte-jarretelles.

         Durant trois numéo (du 2 au 5 de la nouvelle formule), on s’amuse beaucoup, Bob et moi. Sur deux pages contenant chacune cinq strips de quatre cases, Lulu vit des aventures rocambolesques, commente l’actualité, lance des pavés dans la mare, énonce des aphorismes provocateurs... Mais pas trop, hein ! Juste ce qu’il faut pour faire marrer le lecteur sans être jamais vulgaire (à notre avis, du moins). Hélas, lorsque Siné apporte les pages du numéro 6 :

         —Désolé, on arrête, lui dit le rédacteur en chef. L’agent de Schulz nous a mis le marché en main : c’est toi ou lui. Et comme « Les Peanuts » est la série vedette du journal...

         Siné, estomaqué, demande de plus amples explications.

         — Schulz est choqué par l’obscénité (!) de ton personnage, lui est-il répondu. Il refuse que son nom soit associé, d’une quelconque manière, à ta production.

         Comme ça se passe pendant mes vacances en Corse, j’apprendrai la chose par un article virulent de Delfeil de Ton, dans le Nouvel Obs. Mais à quoi bon pester — ou même faire amende honorable ? Face au géant d’outre-Atlantique, Bob et moi  ne faisons pas le poids. Exit Lulu Panty, longue vie à Charlie Brown.

         Et on s’étonne que je fasse de l’antiaméricanisme primaire ?

IMG

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 05:58

Premier baiser

  Je venais d’avoir treize ans, et sur la route des vacances, mes parents s’étaient arrêté en Alsace, chez des amis. Ce couple d’une cinquantaine d’années — appelons-le M. et Mme Baum — accueillait pour l’été son petit-fils François, garçonnet de quatorze ans aux allures de moineau chétif : cheveux ras, grandes oreilles et grosso-modo une tête de moins que moi.

         La chambre de ce jeune homme était voisine de la mienne, tandis que celles des adultes se trouvaient de l’autre côté du bâtiment. N’ayant pas sommeil malgré l’heure tardive, nous nous accoudons à nos fenêtres respectives pour discuter un brin. La magie de la nuit aidant, nos propos, tout d’abord anodins, s’orientent peu à peu vers des aveux torrides. Et, emporté par le romantisme de la situation, François finit par m’avouer « je t’aime », d’une voix vibrante.

         Bien qu’il n’ait rien du prince charmant, une telle déclaration ne me laisse pas insensible. Une fois couchée, j’y pense et j’y repense, de sorte que le lendemain, au petit déjeûner, je suis toute troublée. Lui aussi. Nous nous lançons des regards brûlants par-dessus nos bols de café au lait. Et quand on sort de table :

 — Viens, dit François, en m’entraînat vers le salon, dont les volets sont encore clos.

         Il referme la porte et, à tâtons, m’embrasse. Sur la bouche, oui, oui. Avec la langue ! A cet instant précis, son grand-père entre, allume l’électricité et s’étonne.

         — Ben... que faites-vous dans le noir, tous les deux ?

         En bredouillant des excuses, on s’éclipse. « S’il cafte à mes parents, ça va être ma fête ! » me dis-je, terrifiée. Mais M. Baum ne dit rien. Nous a-t-il vus ou pas ? Je ne le saurai jamais. En tout cas, quand, un heure plus tard, nous avons regagné la voiture pour continuer notre voyage, j’ai poussé un sacré soupir de soulagement !

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 07:47

La prison

 L’année de ma sixième, mes parents m’avaient mise en pension à Jupille, près de Liège, chez les chanoinesses de Saint-Augustin. Le lieu était splendide mais d’un sinistre achevé. La rumeur affirmait que c’était dans cet ancien château, transformé en école pour jeunes-filles de bonne famille, qu’était né Charlemagne. Que ce soit vrai ou pas, ça donne une idée du décor : grands couloirs sonores, escaliers majestueux, plafonds moulurés, boiseries sombres, chapelle gothique. Et un immense parc entouré de hauts murs.

C’est là que j’ai véritablement découvert ma passion d’écrire. Les livres étaient bannis de cet univers austère, les sœurs estimant toute lecture nocive — hormis, bien entendu, celle des manuels scolaires et des ouvrages pieux, fournis à foison. Or moi, j’étais boulimique de romans d’aventure. M’apparut alors cette vérité première : ce que je voulais lire, je n’avais qu’à l’écrire — vu que, des cahiers, on n’en manquait pas.

Encore fallait-il trouver le temps ! Nos horaires étaient draconiens. Partant du principe que « l’inactivité est la mère de tous les vices », on ne nous laissait aucun moment de répit. Je pris donc l’habitude de m’attarder aux toilettes et de « tricher » pendant l’étude. Planquée derrière mes bouquins de maths ou de grammaire, j’écrivais au lieu de faire mes devoirs (ce qui n’était pas sans risque car les pionnes avaient l’œil). Mais la brièveté de ces instants volés me frustrait. Ah ! Que n’aurais-je donné pour qu’on me fiche la paix une journée entière !

 

 Ce fut alors que j’appris l’existence de la prison.

 Dans le grenier du château, il y avait, chuchotait-on, une pièce meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise où les sœurs enfermaient les « brebis galeuses » (pour qu’elle ne contaminent pas le reste du troupeau, je suppose, NDLA). Le temps de réclusion dépendait, comme de juste, de la gravité de la faute.

 Je me mis à rêver de cet endroit délicieux. Mais que fallait-il faire pour y avoir accès ? Parmi mes copines, personne ne savait. C’étaient surtout les grandes — troisièmes, secondes, terminales — qui bénéficiaient de ce traitement de faveur.

De l’avis général, seule une très mauvaise action le justifiait. J’en pris bonne note, et moi qui étais plutôt docile, je m’efforçai de devenir impertinente et dissipée. Je me mis à répondre aux professeurs, à négliger mon travail scolaire. Au réfectoire, je refusais de manger ce qui m’était proposé, clamant haut et fort que « c’était du caca ». À la récréation, je papotais au lieu de jouer à la marelle ou au volley... Bref, je me conduisais, selon la directrice qui finit par me convoquer, « comme une fille des rues ». Ce qui me valut des mauvais points, des punitions, un bulletin déplorable, mais pas la prison.

Que fallait-il donc faire pour la mériter ? Le mystère restait entier.

Un jour me parvint, par le biais d’une « affranchie », cette ahurissante révélation :

  On met en prison les élèves surprises dans la chambre d’une autre.

 Après un moment d’incrédulité — car je ne voyais pas où était le délit —, je décidai d’agir en conséquence. La nuit suivante, j’attendis que la surveillante fasse le tour du dortoir pour entrer, sous son nez, dans la chambre voisine, en claironnant (pour être bien sûre qu’elle ne me loupe pas) 

   — Nadine, tu peux me passer ton cahier de latin ? J’ai oublié le mien en classe.

   Hélas, je n’eus droit qu’à cette remarque sévère :

— Veux-tu bien filer tout de suite dans ton lit ! C’est l’heure de dormir, maintenant, pas d’étudier ! 

 Mais de prison, point. Découragée, j’arrêtai là mes tentatives.

Ce n’est que l’année suivante, en lisant « Claudine à l’école », que je compris le fin mot de l’histoire. Mais c’était trop tard : mes parents, outrés par ma conduite, m’avaient retirée du pensionnat, et je redoublais ma sixième dans le collège catholique de mon quartier.


 

 

 

 

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 08:31

La baignoire de l'horreur

 Cette mésaventure ne m'est pas arrivée à moi, mais à la chair de ma chair — ce qui, somme toute, revient au même, surtout vu l'âge qu'avait à l'époque la dite chair ; un âge où le cordon ombilical n'est point encore coupé.

A cette époque, Olivier avait une dizaine d'années et sa sœur Mélanie, quelques mois. J'avais laissé cette dernière barboter dans la grande baignoire aux trois-quarts vide, sous la surveillance de son frère. Un quart d'heure plus tard, je remonte pour la sécher. Pas d'Olivier. En ronchonnant, je la sors, l'habille, et la descend dans la cuisine pour lui donner son repas, non sans avoir mis à tremper, dans l'eau du bain, une serviette de toilette souillée.

Quelques minutes passent, puis j'entends un cri… Mais un cri ! Il y avait toute l'horreur du monde, dans ce cri-là. Une indicible épouvante.

Je me précipite. Mon Olivier, debout à la porte de la salle de bain, regardait, tétanisé, le linge flotter à la surface de l'eau, convaincu qu'il s'agissait du cadavre de sa sœur, noyée par sa faute…

Il lui a fallu plusieurs heures pour se remettre. Et encore aujourd'hui, ce souvenir le hante, dans ses cauchemars. Ainsi se chope-t-on des traumatismes. 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 05:39

L'odeur du pénis

 Nous étions toute une tablée, ce jour-là, dans le restaurant chinois : mon ami Sylvain, Alex mon ex, nos deux petites-filles, Nina et Barbara, respectivement âgée de six et dix ans, mon frère Claude, vénérable vieillard à barbe blanche, et moi. Le serveur nous apporte nos commandes et, devant sa soupe aux raviolis de crevettes, voilà Nina qui s'écrie, de sa petite voix pointue :

— Oh, cette odeur me rappelle quelque chose !

— Ah ? nous étonnons-nous benoîtement. Quoi donc ?

— Je ne me souviens plus...

Elle fait un tel effort de mémoire qu'elle en grimace puis, soudain, son visage s'éclaire.

— Ah, je sais, s'écrie-t-elle haut et fort. Ça sent le pénis !

Instantanément, le silence se fait autour de nous et tous les yeux convergent vers les trois mâles accompagnant la malheureuse enfant : mâles qui, est-il besoin de le préciser, se raratinent sur leur siège.

— Mais Nina, qu'est-ce que tu raconte ? m'écriai-je, suffoquée.

— Oui, oui, ça sent le pénis, s'obstine la petite fille. Je t'assure, je connais très bien cette odeur !

— Tu ne voudrais pas dire "l'anis", par hasard ? interroge sa sœur aînée.

Nina a un éclatant sourire.

— Ah oui, c'est ça, l'anis... C'est presque la même chose !

Le feu nourri de regards accusateurs a glissé sur Sylvain, Alex et Claude que j'ai nettement vu reprendre leur respiration, et les conversations se sont poursuivies comme si de rien n'était. N'empêche, nous l'avions échappé belle : c'était au début des années 90, en pleine période de chasse aux sorcières !


 

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 07:23

 

Voir Pif et mourir

 Mes fils étaient, dans leur enfance, des lecteurs fanatiques de Pif gadjet — et cela d'autant plus que leurs parents y travaillaient. Nous pondions, Alex et moi, des jeux au kilomètre pour tous les "petits formats" des éditions Vaillant : Pif pocheLéo poche, Pifou poche et autre Totoche poche.

Frédéric et Olivier, alors âgés de neuf et six ans, subissaient donc à haute dose l'influence pernicieuse de ces magazines dit "pour la jeunesse", ce qui faillit bien me coûter la vie, voici dans quelles circonstances.

Nous avions fait la fête, la veille, avec des copains, et nous nous étions couchés fort tard, après avoir bien picolé. Soudain, à une heure que je suis incapabler d'évaluer, mais qui devait se situer aux environs de huit heures, des cris m'éveillent en sursaut :

  Maman ! Viens viiiite !

En bonne mère, je réagis au quart de tour. La voix de mes loupiots est empreinte de ce que je prends, de prime abord, pour de la peur — et n'est, en réalité, que de la malice, mais bon, dans un demi-sommeil, on peut confondre. Je jaillis du lit et me rue dans leur chambre, dont la porte est entrouverte, en criant, affolée:

— Qu'est-ce qui se passe ?

Un choc sourd m'interrompt, accompagné d'une douche glacée qui m'éclabousse de la tête aux pieds. Les gamins, morts de rire !

Il me faut quelques secondes pour réaliser ce qui vient d'arriver. Prenant modèle sur la dernière aventure de Placid et Muzo, mes deux garnements ont hissé sur le haut de la porte une gros seau métallique qu'il ont patiemment rempli d'eau à ras bord. Pour ce gag vieux comme le monde, j'étais la victime toute trouvée, mais manque de bol, le seau a manqué sa cible : au lieu de me coiffer comme dans la BD — wouah, la criiise ! —, il est tombé à côté de moi. N'empêche, c'était marrant quand même, surtout vu ma tête !

Sitôt remise de mes émotions, je hurle :

  Nettoyez-moi tout ça immédiatement et recouchez-vous ! Je ne veux pas vous entendre avant midi !

Puis je regagne mon lit les jambes flageolantes, après avoir mis sécher mon peignoir trempé.

Mais impossible de me rendormir, je gamberge trop. Si le seau — qui, plein, pesait au moins trente kilos — m'était tombé sur la tête, j'étais cuite. Et comme mort conne, on pouvait difficilement trouver mieux, non ? 


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