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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 14:08

Un magnifique album, fort joliment illustré par Simon Moreau : "L'ogre bleu et autres contes des îles". Pour ceux qui rêvent d'ailleurs...

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 07:04

Embrasse-moi, idiot !

 Peu de temps après le pénible épisode qui précède, je me rends au musée de Gaillac, voir une exposition des œuvres de Camille Claudel. Ma copine Julia m’accompagne. On descend dans la crypte du musée, aménagée pour l'occasion, on regarde, on admire, on commente, lorsqu'un monsieur d'une cinquantaine d'années s'adresse à nous :

— Il y a une projection de diapos dans la salle voisine. Je vous conseille d'y assister.

Et là, je tombe en arrêt. Car ce monsieur n'est autre — du moins en suis-je persuadée — que Michel Gérault, un auteur d'albums destinés aux tout-petits que j'ai eu deux ou trois fois l'occasion de rencontrer dans des salons. Or, une certaine familiarité est de mise, chez les écrivains pour la jeunesse. La tradition veut qu'on se tutoie et qu'on s'embrasse, même si on se connaît à peine. M'adressant à lui, je m'écrie donc : 

— Ben... qu'est-ce que tu fous là ?

— Tu le vois, me répond-il sur le même ton badin. Je suis, moi aussi, venu admirer la grande Camille.

— Eh bien, si je m'attendais à te rencontrer ici !

Et, ni une ni deux, je lui saute au cou... sous le regard ébahi de Julia.

— Ben dis donc, tu vas vite en besogne ! me glisse-t-elle, dès que mon interlocuteur s'éloigne. Il y a à peine trois mois que tu habites la région, et tu embrasses déjà le maire de Gaillac !

Je reçois sa réflexion comme un coup de poing dans le ventre.

— Le... le maire de Gaillac ?! Ce n'est pas l'écrivain Michel Gérault ?

— Non, il est avocat.

La honte !

Durant toute la séance de dias, je rumine mon humiliation, et dès qu'elle se termine, je me rue sur le maire pour m'excuser, arguant qu'il possède un sosie dans ma profession.

— Ne soyez pas gênée, me répond-il en riant, je rencontre tellement de gens, moi aussi, que j'ai cru que nous nous connaissions...

Quelques mois plus tard a lieu le salon du livre de Gaillac où, coïncidence troublante, Michel Gérault est invité. Je lui raconte l'histoire, puis j'avise le maire et je le lui présente :

— Voici la personne avec laquelle je vous ai confondu.

Tous deux me lancent un drôle de regard. Confrontation faite, ils ne se ressemblent pas du tout... 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 07:28

Pédophile, poil aux cils

Nouvellement installée dans un petit village d'une centaine d'habitants, j'éprouvais le besoin de me faire des amis — normal : l'homme est un animal social, et moi en particulier, bien que je sois une femme. Or, j'avais pour voisin un charmant vieux monsieur, érudit, écrivain à ses heures, solitaire mais néanmoins fort heureux de fréquenter des "gens de son bord" (entendre par là "barbotant dans la chose écrite"). Commence donc, entre nous, une relation exquise : thé au coin du feu, petit biscuits, longues dissertations sur Pierre Loti, Paul Valery ou Sainte-Beuve. Georges de Roche-Amand — eh oui, c'est le nom du vieux monsieur, son vrai, pas un pseudo !  — m'offre ses œuvres : deux opus de légendes locales dont j'apprécie le style désuet et précieux. Il me fait également cadeau d'une ravissante curiosité : un petit "Roméo et Juliette" de dix centimètres sur huit, relié tout cuir. Je ne peux moins faire que de lui rendre la pareille. Mais lequel de mes livres lui offrir, qui présente pour lui un quelconque intérêt  ? Nous ne sommes pas du tout sur la même longueur d'ondes...

Le hasard vient à mon secours, en la personne de Mickaël Jackson dont le procès pour pédophilie défraye justement la chronique. Georges, très au fait de l'actualité, en arrive forcément à le commenter. La conversation glisse sur la maltraitance enfantine, et là, éclair de génie : je vais lui offrir La mort aux yeux de porcelaine, paru chez Flammarion l’année précédente, dont le thème est, justement, comme ça se trouve, la pédophilie. Et, coïncidence encore plus frappante, dont le héros principal est inspiré de Mickaël Jackson.

— J'espère que vous ne serez pas choqué par mon écriture, dis-je en lui tendant l'ouvrage. Ma plume n'est pas aussi délicate que la vôtre, hu, hu, hu...

Il m'assure qu'un langage un peu vert n'est pas pour lui déplaire, remercie, et s'en va tout content, son cadeau sous le bras.

Je ne le revois plus.

Mais plus du tout, hein !

Si, une fois, je l'aperçois de dos, sur les remparts, mais à l'appel de son nom, il ne se retourne même pas, et lorsque je me dirige vers lui, il s'esquive prestement.

Ahurie par ce mystère, j'en parle autour de moi. Je ne récolte que gloussements et rires sous cape, jusqu'à ce qu’une voisine vende enfin la mèche. Georges de Roche-Amand, homosexuel notoire (ah bon ?) a été jadis, affirme la rumeur publique, mêlé à une affaire de "ballets bleus" qui défraya le chronique. Et comme ce genre de rumeur — vraie ou fausse, et plus souvent fausse que vraie —  vous colle aux baskets pour longtemps, d’aucuns le soupçonnent encore de s'intéresser d'un peu trop près aux petits garçons...

Pure malveillance, bien sûr, mais qui fait de lui une sorte de paria.

Je me battrais bien, tiens ! Entre les quelque deux cents titres dont je suis l'auteure, il a fallu que je lui offre justement ce livre-là, me mettant involontairement dans le camp de ses détracteurs. C'est tout moi, ça !

Encore une maladresse que je ne me pardonnerai jamais (ni lui non plus).

 

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 07:18

 

La famille idéale

J'étais toute jeune mariée, et heureuse maman d'un petit blondinet aux yeux bleus dont j'étais très fière. Nous vivions au Liban, d'où mon mari était originaire. Un jour, l'un de nos amis journaliste nous dit :

   Je fais un dossier sur La famille idéale, et j'aimerais qu'il soit illustré par des photos de vous.

  L'on se doute de notre fierté ­— de la mienne en particulier ! Après les galères que j'avais traversées  : un fils illégitime (dans les années 60 !), suivi d'un exil au Moyen-Orient, puis d'un mariage clandestin, j'avais une revanche à prendre sur la vie. Un besoin impérieux de rentrer dans la norme, de prouver que j'étais, sapristi, "comme tout le monde". L'occasion qui m'était offerte d'incarner, aux yeux de milliers de lecteurs, l'entité la plus conforme qui soit, comblait ce vœu au-delà de mes espérances.

Vient le grand jour. Je me fais toute belle, je pomponne le fiston, Alex met son plus beau costume, et nous voilà partis ventre à terre vers la gloire. (Vers le studio, plus exactement, notre ami journaliste nous ayant fixé rendez-vous directement chez le photographe.)On arrive, on s'installe, on prend la pose. Projecteurs, essais, re-essais, re-re-essais. Quelque chose, visiblement, cloche. Le photographe tire la tronche, parlemente avec le journaliste. Je ne saisis pas ce qui se dit, trop occupée à calmer mon rejeton que la chaleur incommode et qui en a mare de rester immobile. Alex va aux nouvelles et revient, quelques instants plus tard, bien embêté. En fait, je ne conviens pas.Pour la famille idéale, j'ai pas le physique. En revanche, mon mari et mon fils sont parfaits. Le photographe propose de me remplacer par son assistante.N'ayant pas d'autre choix, je m'efface. On ne lutte pas contre son destin.

La photo où je ne suis pas paraîtra la semaine suivante, en couverture du principal magazine francophone de Beyrouth. Ce sera, pour le copain journaliste, le tremplin vers la presse internationale et pour le photographe, le début d'une brillante carrière. Quant à l'assistante, paraît qu'elle a fini mannequin chez Dior-Liban. Mais ce sont peut-être des ragots... 

 

 

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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 08:53

La capote et le goupillon

Lorsque je travaillais dans la presse de charme — entendez par là le cul bas de gamme crapoteux pour branlettes de routiers —, nos bureaux étaient situés rue du Faubourg Montmartre, à l'étage au-dessus des locaux de "Chrétien d'aujourd'hui". Nous n'avions que peu de relations avec les employés de cette édifiante (et néanmoins excellente) revue, ces derniers ayant une fâcheuse tendance, lorsqu'ils nous croisaient dans l'ascenseur, à garder l'œil fixé sur la ligne bleue des Vosges. Cependant en dépit du fossé séparant nos deux médias, force leur fut, à plusieurs reprises, de se présenter à notre accueil, tenu, à cette époque, par une sémillante créature du nom de Djamilah. Voici dans quelles circonstances.

J'avais parmi mes pigistes, un ancien lecteur de Fluide glacialoù j'avais sévi durant plusieurs années sous le pseudo de "sœur Gudule". Cet humble tâcheron, qui gagnait sa vie en pondant au kilomètre une laborieuse prose érotique, avait beaucoup d'humour en dépit de son ingrat labeur. Il prit donc l'habitude, histoire de rigoler un brin, d'adresser ses copies à la "Révérende mère Gudule". Vous devinez la suite : le facteur, persuadé en toute bonne foi (!) qu'un courrier ainsi libellé ne pouvait s’adresser qu'à "Chrétien d'aujourdhui", le glissait d'office dans leur boîte aux lettres. Je n'ose imaginer (ou plutôt, si, j'ose ; putain, la crise !) la réaction de ces dévotes gens lorsque, pour la première fois, ils ouvrirent l'enveloppe et prirent connaissance de son contenu...

Nous vîmes débarquer l'une de leurs secrétaires, toute raide et les lèvres pincées. Se plantant devant Djamilah, elle jeta l'enveloppe sur son bureau en éructant : « C'est à vous, ça ? » avant de tourner dignement les talons (sous le feu nourri, est-il besoin de le préciser, de nos ricanements égrillards).

Par la suite, le courrier nous fut rapporté sans avoir été préalablement ouvert. Et, l'habitude aidant — car tout ici bas s'émousse avec le temps, même les plus légitimes indignations — , une certaine familiarité s'instaura entre nos deux rédactions. Si bien qu'un beau jour, l'on surprit leur standardiste et la nôtre s'en allant déjeuner bras-dessus bras-dessus au snack du coin. De ce jour, le "Chrétien d'aujourdhui" du mois, gracieusement offert par nos concurrents, trôna sur le guéridon de l'entrée, à la disposition de tout un chacun. Mais, en toute honnêteté, je ne crois pas qu'il y eut réciprocité — ou alors, sous le manteau.

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 04:50

Rencontre avec des trolls

      Il faisait un temps de chien, et je me demandais ce que je fichais là, dans ce coin perdu de Bretagne, à attendre qu'une bande de petits monstres — des trolls, à n'en pas douter, ou des farfadets malveillants — vienne me mettre en pièces. J'étais arrivée la veille, dans le but louable (et combien présomptueux !) de rencontrer les élèves d'une classe de quatrième, dans un collège au nom de saint obscur. Nous devions parler de mes livres. Or, les farfadets n'en avaient nulle envie, ne les ayant pas lus.

   Des bourrasques venues de la mer souquaient dans les vitres du C.D.I., et j'aurais donné n'importe quoi pour être ailleurs.

   Les trolls, mollement réprimandés par un pion sous-payé, chahutaient en me lançant des regards glauques. Et moi, je repensais avec nostalgie à  Ma vie chez les morts, le chef d’œuvre de Serge Brussolo, rangé dans ma valise, un billet de train en guise de signet. Je l’avais dévoré durant le voyage, et l’arrivée en gare de Rennes m’avait interrompue en plein suspense. Dire qu'à cet instant même, j'aurais pu — ô rêve délicieux ! — être en train de poursuivre ma lecture, vautrée sur le lit de ma chambre d'hôtel...

   Le sort et mon éditeur en avaient décidé autrement. Chienne de vie.

   Comme je m'avançais vers la horde hostile, du pas lent des condamnés à mort, je tressaillis soudain. Une bouffée d'adrénaline m'électrisa, du bout des orteils à la racine des cheveux. Sur l'un des présentoirs de la bibliothèque, je venais d'apercevoir...

   Le syndrome du scaphandrier, de Brussolo

   Je m'y raccrochai comme à une planche de salut.

   — Je vois avec plaisir que mon auteur favori trône en bonne place dans vos rayonnages, dis-je à la documentaliste d'une voix ferme.

— Ah, ce livre-là ? répondit-elle sans enthousiasme.

   Puis, pointant un doigt accusateur en direction d'un ado que l'acné dévorait tout vif :

   — C'est lui qui l'a apporté. 

   Perdant toute retenue, je me ruai vers le coupable.

   — Alors, toi aussi, tu es fan de Brussolo ?

   Avais-je prononcé une formule magique ? Un frémissement parcourut l'assemblée. Une lueur d'intérêt naquit dans les sombres prunelles, y suscitant un début de sympathie. Lentement, la horde se métamorphosait.

   — Ouais, fit le gamin. J'ai tout lu !

— Tout ? roucoulai-je, radieuse.

— Mon préféré, c'est  Le chien de minuit.

   L'assistance frissonna, en proie à une sorte de transe.

   — Moi, j'ai adoré  Les foetus d'acier, fit une voix qu’asexuait la mue.

— Cauchemar à vendre !

— Profession cadavre !

— Conan Lord !

— La nuit du bombardier !

   Peu à peu, le groupe s'était resserré autour de moi. Mais je n'avais plus peur. Les monstres avaient perdu toute animosité à mon égard. N'étions-nous pas, eux et moi, adeptes d'une même foi, brûlant pour une idole commune ?

   Nous n'avons pas vu passer l'heure, occupés, contre toute attente, à « causer littérature ». La documentaliste, éblouie, a découvert que ses cancres, s'ils boudaient Flaubert et Balzac, entretenaient avec la lecture des relations passionnelles qu'elle était loin de soupçonner. Qu'ils étaient doués pour l'analyse de texte, faisant montre dans leurs propos d'un discernement, d'une maturité et d'un esprit de synthèse remarquables. Bref, QU'ILS N'ÉTAIENT PAS CONS comme, aveuglée par ses préjugés littéraires, elle en avait eu jusqu'alors l'intime conviction.

   À la fin de l'entrevue, elle m'a bien remerciée. Et elle a ajouté, avec une délicatesse dont je lui sais infiniment gré :

   — Ce n'est pas vous que j'aurais dû inviter, mais Serge Brussolo. Au prix où sont les trains !

 

 

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 08:08

Le gros lapin rouge

  1999, Salon du Livre de Bordeaux. J'étais tranquillement en train de dédicacer quand je vois passer dans l'allée une dame d'un certain âge, très BCBG et visiblement affolée. Elle regardait partout, cherchant, à l’évidence, quelque chose ou quelqu'un. S'apercevant que je la suivais des yeux, elle s'arrête devant mon stand et me demande :

         — Vous n'auriez pas vu un gros lapin rouge ?

         Après une fraction de seconde de stupeur (et de ravissement : la question était trop surréaliste pour ne pas m'enthousiasmer),  je me dis :

         « C'est un sketche. Cette bonne femme est une comédienne payée par les organisateurs pour mettre de l'animation. Montrons-nous à la hauteur de la situation ! »

         Et, toute fière de ma clairvoyance, je réponds finement :

         — Il est passé par là, ma chère Alice. Il courait très vite et regardait sa montre en répétant : « Je vais être en retard au croquet de la reine ».

         Loin de marcher dans mon jeu, la dame m’a lancé un  regard furibond avant de repartir de plus belle.

         «  C’est parce que je l’ai percée à jour », me disais-je en moi-même — mais, je dois bien l’avouer, cette explication, pour logique qu’elle soit, ne me satisfaisait pas pleinement.

         Je n'ai compris le fin mot de l'histoire qu'une bonne heure plus tard, en la voyant repasser, un bébé sur les bras. Ce bébé serrait sur son cœur un gros lapin en peluche rouge, et était encore tout secoué de sanglots.

         — Nous l'avons retrouvé, merci pour votre aide ! m'a-t-elle lancé d'un ton sec.

         Moi et mes références littéraires à la con...

 

         

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 07:25

Dans compassion, il y a passion. Et surtout con. 

   Des nouveaux s’étaient installés au Thier-à-Liège, dans la maison de la vieille madame Vanasbroeck, récemment décédée. Il s’agissait de M. Biloul, maçon de son état, et de sa fille, Monique.

         Rien qu’eux deux ? Rien qu’eux deux, et pour cause : M. Biloul était veuf de fraîche date, et Monique orpheline.

         Une orpheline parmi nous, vous imaginez ça ? Ce statut la rendait foutrement intéressante, reléguant au second plan mon enviable position d’habitante de la capitale.

         Dès son arrivée, tout le monde entoura Monique, lui fit des ronds de jambes et rivalisa de gentillesses à son égard. Louis, qui habitait en face de chez elle, l’autorisa a caresser son chien Kiki — honneur insigne qu’il n’accordait qu’au compte-goutte.  Jacques et Ginette, ses voisins directs, l’invitèrent à venir visiter leur poulailler, Josiane lui prêta sa poupée favorite ; bref, il n’y en avait plus que pour elle.

         Et moi, alors ?

         Du pipi de chat.

         J’en conçus, je l’avoue, une grande amertume.

         Or, par l’un de ces paradoxes dont la vie est friande, Monique me préférait aux autres. Au foot, à cache-cache ou à gendarme-et-voleur, elle voulait toujours faire équipe avec moi, et si ce n’était pas le cas, trichait en ma faveur. Nous devîmes donc, cet été-là, les meilleures amies du monde — au grand désappointement du reste de la bande, il va sans dire.

         Mais, bien que flattée par cet engouement dont j’étais l’objet, je ne pouvais me défendre d’une certaine frustration. J’enviais, en fait, son aura d’orpheline dont elle usait et abusait à tout propos. Tantine nous donnait-elle deux parts de tarte, pour le goûter ? Elle avait droit à la plus grosse, pauvre petite. Nous disputions-nous un jouet ? C’était à moi de céder, n’est-ce pas — pauvre petite. Allions-nous faire des courses ? On lui confiait, à elle, le porte-monnaie — pauvre petite. Nous déguisions-nous en princesse-et-prince-charmant ? Elle s’octroyait d’office le rôle de la princesse et je devais me contenter d’être son faire-valoir.

         Une telle situation ne pouvait pas durer. Je décidai d’y remédier par un mensonge plus gros que  moi.

         — Je vais te confier un secret, lui annonçai-je un beau matin, avec des mines de conspiratrice. Mais tu dois me jurer de ne le répéter à personne.

         Elle jura, et se piqua même le doigt avec une épine pour sceller ce serment dans le sang.

         Après l’avoir bien faite marner — suspense oblige ! —, je finis par lui confier dans le creux de l’oreille :

         — Moi aussi, j’ai perdu ma mère.

         Elle ouvrit des yeux ronds.

         — Mais... je l’ai vue dimanche dernier, à la messe. Même qu’elle m’a embrassée !

         — Ce n’était pas ma mère, c’était ma belle-mère.

         — Pourtant, tu l’as appelée « maman », je t’ai entendue.

         — Mon père tient absolument à ce qu’on ait l’air d’une vraie famille, alors on fait semblant, tu comprends ? Mais en réalité, elle ne m’aime pas du tout. C’est pour ça que Tantine me recueille pendant les vacances...

         Prise à mon propre jeu, j’avais les larmes aux yeux. Monique aussi, bien sûr. Elle me sauta au cou, m’embrassa, me consola, me cajola et, pour la première fois, je nous sentis égales. J’en éprouvai une jubilation intense.

         Durant quelques temps, la complicité du malheur nous unit comme les doigts de la main. Puis Monique oublia son serment, et un jour où ma tante, qui était très dévote, nous incitait à la piété, elle déclara étourdiment :

         — Avec Gudule, on prie souvent pour nos chères mamans disparues, hein, Gudule !

         Tantine exigea des explications que ma copine s’empressa de lui donner. Elle y prit même, me sembla-t-il, un malin plaisir. J’en conclus qu’elle n’avait jamais réellement cru à mes aveux, et sautait sur l’occasion de me confondre. Il va sans dire que la découverte du pot-aux-roses sonna le glas de notre amitié. Quant à Tantine, après m’avoir passé le savon que l’on devine, elle téléphona à mes parents. Monique, pour sa part, se chargea de propager l’histoire dans le voisinage, de sorte qu’en un temps record, je devins aux yeux de tous « celle qui avait tué sa mère pour se faire remarquer ». Cette aura d’infamie me poursuivit longtemps, et il m’arrive encore d’en rêver aujourd’hui. 

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 05:48

La voyeuse

   Revenons à mon enfance, si vous le voulez bien. Outre Ginette et Jacques, la petite bande du Thier-à-Liège comprenait également Louis, le chef incontesté, la blonde Josiane au visage angélique, son cousin Jean-Aimé, et le petit José. Or, José, qui était plus jeune que moi — il n'avait pas plus de quatre ans, Josiane et moi, six, Ginette, huit, et les trois aînés, dix —, trop occupé à jouer pour rentrer chez lui quand le besoin s’en faisait sentir, pissait le long des murs. Ce qui m'intéressait bigrement car, ma famille étant très puritaine, c'était pour moi une occasion unique de découvrir l'anatomie masculine. Je ne manquais donc aucune occasion de m’instruire... jusqu'au jour où Louis me suprit en pleine observation, et s'en offusqua. Il réunit donc son état-major, et ils décidèrent d’un commun accord de me punir — ou, plus exactement, de me dénoncer à Tantine. Ce qui, à mes yeux, était mille fois pire.

On ne badinait pas avec ces choses, en ce temps-là. Tout ce qui se situait en-dessous de la ceinture était tabou, péché, et voué d’office aux feux de l'Enfer. Tantine avait beau être la douceur incarnée, face aux œuvres du démon, je n’osais même pas imaginer sa réaction. Crierait-elle ? Me punirait-elle ? Me retournerait-elle une claque ? Ou pire encore ? Car les tourments seraient à la hauteur de la faute, j’en étais convaincue — c’est-à-dire monstrueux.

Je revois, aussi clairement que si c'était hier, les trois "grands" m'empoigner et me traîner de force vers la maison de ma tante. Et mon angoisse, mon angoisse ! Une sorte de vertige horrible au fond du ventre et dans la tête. Et le désir fou de ne plus être là, de m'évanouir, de mourir sur place ou de m'envoler...

Je crois avoir éprouvé, ce jour-là (toute proportion gardée, bien sûr ; mais n’oublions pas que le ressenti des enfants est inversément proportionnel à leur taille) les affres du résistant chopé par les sbires de la Gestapo... 

         Après, c'est le trou noir. Malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à me rappeler ce qui s'est passé ensuite. M'ont-ils réellement "livrée" à Tantine ? Comment a-t-elle réagi ? Mystère. J'ai dû zapper... À moins que je ne me sois réellement évanouie ?

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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 14:10

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir la magnifique couverture de Philippe Caza pour le prochain "Lunatique", où un dossier m'est consacré. La revue va sortir au début de l'année, et je vous dirai en temps et en heure comment vous la procurer. E0121C.jpg

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