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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 00:16

 

 

                                            LA GLOIRE

 

         Aucun de ses envois ne recevra de réponse. En revanche, de temps à autre, Amir interprétera «  Ça vaut pas l’coup » dans le métro. Ça le changera un peu de Yesterday et de Michelle

         Conséquence directe — et pour le moins inattendue — : un soir, au lieu de revenir vers dix-neuf heures, comme d'habitude, il tarde jusqu'à minuit passé. Rose l'attend sur le trottoir en faisant les cent pas.

         — Où t'étais, merde ? crie-t-elle, du plus loin qu'elle l'aperçoit.

         Lui, suspectement hilare :

         —Je suis allé prendre un verre avec des potes.

T'aurais pu me prévenir, j'étais folle d'inquiétude.

Excuse-moi, je n'ai pas vu passer l'heure.

Qui c'est, ces potes, d'abord ?

Tes admirateurs…

Rose, désarmée :

Ah ?

— Cet aprèm, je chantais ta chanson sur la ligne Porte d'Orléans - Porte de Clignancourt quand trois mecs sont montés. Des étudiants en droit. En général, les voyageurs n'écoutent pas les paroles ; eux, si. Quand j'ai eu fini, ils ont applaudi, puis ils m'ont invité à boire un coup. On a beaucoup parlé…

De mon texte ?

— Ouais, entre autres. Ils trouvent que tu devrais en faire d'autres, dans le même style.

Et toi ? dit Rose.

Moi, je t'aime, rigole Amir.

Il a le vin romanesque.

— Ça te réussit de prendre une cuite, remarque Rose. Il y avait longtemps que je ne t'avais pas vu dans une telle forme !

 

         Une forme éphémère, hélas. Car dès le lendemain, Amir, miné par la précarité de leur situation, redevient l'être soucieux et irascible qu'il est de plus en plus.

 

                                                     *

 

         En son absence, une nouvelle idée germe dans la tête de Rose.

         « Si j'essayais de recontacter Gaby Askar ? Je pourrais peut-être arriver à les réconcilier, qui sait ? C'était quand même moins pire quand ils bossaient ensemble. »

Allo, Gaby ? C'est Rose.

Voix ennuyée :

Ah, salut…

J'ai une chanson à te proposer.

Je suis très occupé, là.

— Tu ne pourrais pas passer chez nous, un de ces quatre ? Je suis sûre qu'Amir serait content de te revoir.

Désolé, mais pas moi.

Houlà, c'est mal barré. Rose se mordille les lèvres.

Euh… vous devriez vous réconcilier.

C'est lui qui t'a demandé de m'appeler ?

Non, il ne le sait même pas.

— Écoute, Rose : ton mari m'a planté au milieu d'une tournée, et ça, je ne le lui pardonnerai jamais. Pour moi, il n'existe plus. Par contre, je n'ai rien contre toi. Envoie-moi ton texte, je verrai ce que je peux faire

Non merci, dit Rose. C'est nous deux ou personne.

         — Alors, ce n'est personne, répond Gaby — avec une sorte de soulagement.

Et il raccroche.

« Connard ! » pense Rose.

Elle n'avouera jamais sa démarche à Amir. Ni son acte de loyauté. Mais en concevra une fierté intime qui compensera un peu sa déception. On se console comme on peut.

 

 

 

 

 

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 11:36

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 23:17

 

 

ANNE SYLVESTRE

 

N'ayant aucune nouvelle de Georges Brassens — et pour cause — Rose ne s'avoue pas vaincue. Elle a une autre idole, depuis peu : Anne Sylvestre. Une femme sera peut-être plus perméable à sa détresse qu'un homme ?

En revanche, où la trouver ?

À tout hasard, elle consulte l’annuaire et bingo ! tombe sur son numéro de téléphone.

Le cœur battant, elle appelle.

Une voix fort aimable lui répond, qu'elle reconnaît aussitôt.

Ma… madame Anne Sylvestre ?

Elle-même en personne.

En bredouillant un peu, Rose lui explique de quoi il retourne. La chanteuse l'écoute avec patience, pose quelques questions, en particulier sur le style de chansons qu'écrit son interlocutrice.

 — Le même que le vôtre, s'écrie naïvement celle-ci.

—Navrée, mais je ne peux rien pour vous : je suis auteur-compositeur, pas productrice. Vous devriez vous adresser à des maisons de disque qui, si vos œuvres les intéressent, vous mettront en contact avec des interprètes.

Et… euh… je les trouve où, ces maisons de disques ?

 Au Bottin. Il y en a dix pages ; vous n'aurez que l'embarras du choix.

Rose remercie, vérifie, constate le bien-fondé du conseil et appelle — au  hasard — chez Pathé-Marconi.

Envoyez-nous un enregistrement, lui répond-on. 

Comment ça ?

Soupir agacé, à l'autre bout du fil.

— Nous ne prenons connaissance que des bandes magnétiques, pas des partitions ni des textes sur papier.

Mais je chante comme une casserole.

         — Aucune importance : nous ne tiendrons compte que des paroles.

En plus… je n'ai pas d'enregistreur.

Achetez-en un.

Histoire de confirmer, Rose téléphone à deux autres boîtes qui lui tiennent grosso-modo le même discours.

C'est foutu, estime-t-elle.

Et elle court confier ses déboires à Mme Irène.

 — Je peux vous en prêter un, moi, de magnéto, propose cette dernière.

De sorte que, dès le retour d'Amir :

— Mets-moi ça en musique, ordonne Rose, en lui tendant sa dernière œuvre.

— Tu devrais peut-être commencer par quelque chose de moins engagé, non ? suggère-t-il.

Elle lui lance un regard assassin :

Ah, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

Bon, bon, t'énerve pas…

En une demi-heure, montre en main, il lui torche une petite mélodie pas vraiment transcendante, mais qui a le mérite d'être facile à retenir.

Ils enregistrent toute la nuit, et au petit jour :

C'est dans la boîte, bâille Amir. On va se pieuter ?

Pas avant d'avoir tout expédié, répond Rose.

Elle fait trois duplicatas qu'elle s'empresse d'aller poster, à l'intention des trois premières maisons de disque de la liste.

Quand elle rentre, Amir dort. Grégoire, par contre, est éveillé. Une nouvelle journée commence.

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 22:09

 

 

                                            BRASSENS

 

Sur ces entrefaites survient la rentrée. En emmenant Grégoire à l'école, le premier septembre, Rose pousse un double soupir de soulagement. D'un part, l'appartement est bien plus calme sans lui, et d'autre part, la cantine ne coûte que trois francs pour les enfants de familles nécessiteuses. De plus, sa maîtresse — une petite bonne femme à peine plus haute que lui, à la bouille ronde et aux dents de castor— est éminemment sympathique. Au moins, de ce côté-là, tout baigne.

 

 

                                                          *

 

« Et si j'essayais de devenir parolière ? se dit Rose un beau matin. J'ai tout de même une certaine expérience dans ce domaine, non ? »

Amir, consulté, approuve sans réserve — mais ignore la marche à suivre pour accéder aux milieux très fermés du showbiz.

Le mieux, c'est d'être introduit par quelqu'un, réfléchit Rose.

Tu ne connais personne, lui signale Amir.

— Non, mais… j'ai lu un truc sur Georges Brassens… Attends que je le retrouve.

Elle fouille la pile de journaux entassés près du lit.

— Ah, voilà ! Ils disent qu'il habite derrière la gare Montparnasse. Rue… rue… impasse Florimond.

Oui, et alors ?

         — Je suis sûre que si je lui montrais mes textes, il accepterait de m'aider.

— Tu veux aller voir Georges Brassens pour qu'il te pistonne ? Eh bien dis donc, tu ne manques pas d'air !

Qui ne risque rien n'a rien. D'ailleurs, j'y vais tout de suite.

— Moi aussi, dit Amir en consultant sa montre. Dans une petite demi-heure, c'est la coupure de midi : il y aura du monde sur la ligne.

Chouette, je te verrai chanter.

Non, habibté.

Pourquoi ?

Je veux bien m'humilier, mais pas devant toi.

Ça, c'est aussi touchant qu'une déclaration d'amour.

— Comme tu voudras, dit Rose, toute molle à l'intérieur. Mais on peut quand même faire un bout de chemin ensemble, non ? Attends-moi, j'en ai pour cinq minutes : le temps de préparer Olivier et de prendre mon dossier "chansons"…

Ils gagnent donc la station de métro côte à côte. Mais ne montent pas dans la même rame.

Cinquante minutes plus tard, Rose atteint Montparnasse.

— Maintenant, il s'agit de trouver l'impasse Florimond, dit-elle à son fils, qui, à mille lieues de ces considérations, fait placidement des bulles de salive.

Malgré un sens de l’orientation plus que rudimentaire, elle repère rapidement la gare : une énorme bâtisse de verre et de béton dont la modernité détonne dans le paysage. Elle la contourne, demande son chemin. Et découvre avec stupeur qu'un parisien sur deux ne connaît pas sa ville, ni même son propre quartier.

Il fait une chaleur étouffante. Olivier, qui, à force de faire des bulles s'est assoupi, pèse lourd sur ses bras. La foule la bouscule. Rouge, suante, exténuée, elle s'écroule sur un banc. En se disant que, décidément, elle déteste Paris, la France, le monde entier... Sauf Zouk.

À nouveau, le souvenir de son village lui emplit le cœur d’amertume.

« Dire qu'en ce moment, je pourrais être sur la terrasse, en train de siroter un jus de citron… Ou de discuter avec Omane… Et au lieu de ça ! »

Derrière elle, une affiche. Le portrait d'un jeune homme au visage tuméfié, barré de ce slogan rageur : Coupez les fleurs, vous n'empêcherez pas le printemps. Elle se relève en frissonnant.

Enfin, après de nombreux tours, détours, retours et louvoiements, elle finit par trouver ce qu'elle cherche : la petite impasse où habite Georges Brassens.

Instantanément, sa fatigue s'envole. Elle ne sent plus le poids inerte d'Olivier, qui lui bave sur l'épaule en dormant. L'excitation fait battre son cœur, son sang coule plus vite dans ses veines.

D'un pas vif, elle gagne le n°5 et sonne.

Personne ne vient ouvrir.

Elle insiste.

Rien.

Alors, une à une, elle glisse ses chansons sous la porte et s'en va.   

En oubliant de laisser son adresse.

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 23:59

 

 

                                   LA MANCHE

 

Un chanteur de folk gratte sa guitare, dans le métro. Rose l'observe, songeuse.

Amir ?

Mmmm…

Tu penses la même chose que moi ?

Ils se regardent, se comprennent sans parler.

Ça va pas, la tête ? proteste Amir.

Ayant fini sa prestation, le gars passe parmi la foule. Rose fouille dans son sac, en sort une pièce qu'elle lui tend.

— C'était très bien.

Il remercie d'un clignement de paupières avant de poursuivre sa quête. Rose le suit des yeux jusqu'à la station suivante, où il descend.

Sept, annonce-t-elle.

Mimique d'incompréhension d'Amir.

— Il y a sept personne qui lui ont donné des sous, explique-t-elle. Un franc en moyenne. C'est-à-dire qu'il a gagné sept francs, minimum. Pour combien ? dix minutes de boulot, même pas. T'en connais beaucoup, toi, des jobs payés un franc la minute ?

La mimique se mue en grimace d'agacement.

— Tu as de ces idées, toi, parfois. Tu m'imagines en train de faire la manche, sans blague ?

— Ben quoi, ce n'est pas honteux. Les ménestrels gagnaient leur croûte de cette façon, je te signale. Les bateleurs aussi. Et même Édith Piaf : avant de devenir une grosse vedette, elle chantait dans les rues.

Elle mendiait, quoi ! 

— Soixante balles de l'heure, c'est un bon salaire pour un mendiant, je trouve.

Bref, elle n'en démord pas. Lui non plus. Mais au bout de quelques jours :

—Finalement, le métro, est-ce vraiment plus humiliant que les supermarchés ? interroge Amir à brûle-pourpoint.

— Notre situation est si catastrophique ? comprend Rose.

— Pire que ça. Je viens de passer à la banque, on est en débit. Et le banquier m'a prévenu : si je ne comble par le trou d'ici la fin du mois, je suis interdit de chéquier.

Meeerde… Combien t'a rapporté la tournée ?

— Que dalle : j'ai déjà tout dépensé. En plus, en tant qu'étrangers, on n'a droit à aucune aide, je me suis renseigné.

— Bon, dit Rose. Faut que je trouve du travail.

Comment feras-tu avec les gosses ?

Je bosserai à la maison, tiens. Comme à Beyrouth.

Soupir incrédule d'Amir :

— En attendant, moi, je sais ce qu'il me reste à faire…

Il empoigne sa guitare et se dirige vers la porte.

— Eeeeh, où tu vas ?

Dans le métro.

Là, tout de  suite ?

Ouais, avant que je me dégonfle.

Rose ne dit plus rien. Le regarde s'éloigner, le dos voûté (sous le poids de sa désillusion, peut-être ?), puis, stimulée par cet acte d'héroïsme, elle plonge dans le Bottin et repère les numéros des principaux journaux.

Allo ? Je voudrais parler au rédacteur en chef.

 À quel propos ?

— J'ai été  journaliste pendant trois ans, au Liban et je cherche un poste de pigiste. Je peux vous montrer mes articles, si vous voulez.        Les standardistes lui rient au nez et, devant son obstination, lui conseillent  d'envoyer un C.V. agrémenté de quelques photocopies.

Ce qu'elle s'empresse de faire.

Trente, elle va en expédier.

Pour ne recevoir, dans les semaines qui suivent, que deux réponses : « Nos effectifs sont au complet » et « Bien que nos effectifs soient au complet, nous prenons acte de votre candidature et ne manquerons pas de vous recontacter le cas échéant ».

En attendant cet aléatoire appel, elle continue son livre, à défaut de mieux. Mais l’inspiration laisse à désirer.  

Quant à Amir, son nouveau statut le déprime au-delà de tout.

T'as chanté quoi ? lui a demandé Rose le premier soir.

Les Beatles.

Ça doit marcher, ça, non ?

Sans un mot, il a vidé ses poches. Trente-sept francs quatre-vingt treize, en menue monnaie.

Depuis, c'est sa moyenne. Entre trente et soixante, les jours fastes. Juste de quoi survivre…

 

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 00:03

 

 

PETITES ANNONCES

 

— Il faut que je trouve un nouvel engagement, déclare Amir, dès le lendemain.

Sur Paris, si possible, ajoute Rose.

— Papa va partir ? interroge Grégoire qui suit, mine de rien, la conversation.

— Non, mon bichon, pas tout de suite, le rassure son père.

— On m'a parlé d'un truc, dit Rose. La fête de l'Huma, ça s'appelle. Il paraît qu'ils embauchent de très grands musiciens. Malheureusement, pas avant septembre, …

D'ici là, on a le temps de crever de faim, soupire Amir.

Et il va acheter les journaux. 

Mais la rubrique "musique" de Libé se borne à proposer des instruments d'occase et des cours de piano. Quant aux offres d'emploi du Figaro, elles ne concernent que les comptables (cinq ans d'expérience minimum), les plombiers-zingueurs (débutants s'abstenir) et les employés de maison (solides références exigées).

Désespérant, soupire Amir.

— Attends, s'écrie Rose. Dans "divers", y a un truc qui peut t'intéresser : Recherche partenaires pour monter groupe de rock.

Montre !

De l'ongle, elle indique l'annonce miraculeuse.

Passy 23 42, demander Phil, lit Amir. J'appelle immédiatement.

Tandis qu'il se rue sur le téléphone :

— Venez à la cuisine, les mômes, dit Rose. Papa a un coup de fil important à donner, il ne faut surtout pas le déranger.

Durant cinq bonnes minutes, elle échafaude des projets mirifiques. Jusqu'à ce qu'Amir vienne les rejoindre, avec une tête d'enterrement.

Alors ?

Alors, rien.

C'est-à-dire ?

— Un fils de bourges qui veut jouer au rocker pour épater ses copains de classe.

Sa déconvenue fait peine à voir.

— Ne te bile pas, dit Rose, tout va s'arranger. Tout s'arrange toujours, tu sais bien. Si on allait faire un tour à Paris, pour se remonter le moral ?

 

 

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 22:52

 

 

ALLELUIA

 

         Au réveil, le premier soin de Rose est d'écrire une chanson. Drôle de réaction, me direz-vous. Pas tellement, si on y réfléchit : de tout temps et sous toutes les latitudes, la parole des poètes a galvanisé la révolte des peuples. Combien d'entre eux, d'ailleurs, l'ont payé de leur vie ! Federico Garcia Llorca, Antonio Machado, Robert Desnos, Pablo Neruda, pour ne citer qu'eux …

         Rose, dont quelques heures de sommeil n'ont pas éteint l'exaltation, s'attelle donc fougueusement à la tâche. Portée par une inspiration qui la dépasse, elle se surpasse. Et voici ce que ça donne :

 

         Des luttes sans merci, de jeunes ventres ouverts

         Qui réclament la paix de toutes leurs entrailles

Des garçons de vingt ans aux peaux couleur de paille

Comme paille brûlant, jaunes torches de chair

 

Dans les grands champs de riz aux horizons si calmes

Tous ces adolescents moissonnés au napalm

Ça vaut pas l'coup, ma mère,

Ça vaut pas l'coup.

 

L'apparition de Suzanne Vermeer dans le poème peut sembler incongrue — et, de fait, elle l'est. Rose en est la première étonnée.

« C'est une licence poétique », tente-t-elle de se convaincre.   Admettons.

Quatre autres strophes, tout aussi dénonciatrices, s'y adjoignent, dont nous ne retranscrirons que la dernière :

 

Des étudiants, au cœur des vieilles sociétés

Qui réfutent enfin les erreurs de leurs pères

Et, maculant les murs de Paris en colère,

Leurs crachats de fureur, leurs cris de liberté

 

Ces fous et beaux combats que l'on livre à vingt ans

Et que, l'âge venu, l'on désapprouve tant,

Ça, ça vaut l'coup, ma mère,

Ça, ça vaut l'coup.

 

Elle se relit, corrige un vers, modifie une phase, et se dit — en toute humilité — : « J'ai pondu un chef-d'œuvre. » Aussi, quand, en fin d'après-midi, son mari l'appelle, lui annonce-t-elle fièrement :

—Je viens d'écrire une nouvelle chanson, ma meilleure. Et complètement dans l'air du temps. Gaby va a-do-rer !

Ça m'étonnerait, répond Amir.

Pourquoi ?

Parce que je quitte le groupe.

Rose, partagée entre l'effarement et une joie sournoise :

Tu es sérieux ?

J'ai l'air de plaisanter ?

Tu reviens, alors ?

— Oui, je prends le train dans une demi-heure. J'arriverai à… attends que je vérifie sur mon billet… 23 h 42, à la gare du Nord.

Ô joie sans mélange : la nuit prochaine, ils dormiront ensemble.

 

Durant les heures qui la séparent de ce grand bonheur, Rose flotte sur un petit nuage. Elle ne réalise pas encore qu'Amir n'a plus de boulot, non. Ni que leurs économies, déjà bien entamées par le voyage, ont été englouties dans la caution de l'appartement. Et quand bien même elle en prendrait conscience, elle s'en ficherait. Une seule chose compte, ce soir : son homme est de retour. La parenthèse de solitude se referme avec quinze jours d'avance, alleluia.

Dès vingt-trois heures, elle commence à tourner en rond.

« Mais que fait-il, sapristi ? Il devrait déjà être là. »

Elle consulte sa montre toutes les trente secondes, multipliant les va-et-vient entre la rue et son appartement.

« Qu'est-ce qu'il fiche ? Mais qu'est-ce qu'il fiche donc ?! »

Elle s'est pomponnée, pour la circonstance : allant même —démarche rarissime  — jusqu'à se maquiller. Oh, pas beaucoup, juste les yeux qu'elle a soulignés d'un trait d'eye-liner, histoire d'en accentuer le bleu qu'Amir aime tant. Et elle a préparé un petit souper fin.

Vingt-trois heures trente, toujours personne.

Minuit, itou.

« Ce n'est pas possible, il devrait déjà être là. »

L'énervement fait couler son rimmel. Elle transpire. De larges auréoles tâchent les manches de sa robe au niveau des aisselles. Pas très glamour, tout ça !

« Si j'allais prendre une douche ? »

Tandis qu'elle marine sous l'eau tiède, la porte de la salle de bains s'ouvre.

Tu es là, chérie ?

Elle jaillit de la baignoire, trempée, les cheveux dégoulinants, le maquillage en déroute.

Oh, mon chéri, je ne t'attendais pas si tôt. Je ne suis pas prête.  

Qu'importe : il la serre à l'étouffer. Le petit souper attendra.

 

 

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 07:26

 

                    MOI AUSSI, J’AI FAIT LA RÉVOLUTION   

 

Devant la mairie, la manif bat son plein. Les participants, de plus en plus nombreux, débordent jusque dans les rues voisines. Le parc, si calme tout à l'heure, est maintenant envahi par une foule de jeunes gens braillards, chevelus, dépenaillés, dont beaucoup ont le visage protégé par un foulard. Ils s'interpellent, grimpent dans les arbres, piétinent les pelouses ou pire.

D'ordinaire, Rose désapprouverait ces exactions, c'est sûr. Elle est plutôt respectueuse des lois, dans l'ensemble. Mais les slogans — Faites l'amour pas la guerre, Dans concession il y a con, L'imagination au pouvoir, ou encore Sous les pavés, la plage — qu'arborent les fauteurs de troubles sur leurs écriteaux et leurs T-shirts, lui vont droit au cœur. Ils correspondent tellement à ce qu'elle ressent depuis qu'Etienne lui a ouvert les yeux !

« Ce n'est pas vrai que cette révolution ne regarde que les Français, se dit-elle, sentant monter en elle l'exaltation de la lutte. Amir a tort, nous sommes tous concernés. La guerre du Vietnam, le racisme, les injustices sociales, le problème palestinien sont l'affaire de chacun ; c'est la mentalité du monde entier qu'il faut changer. »

Et, lorsque la police, mandée d'urgence, encercle le quartier :

C.R.S.S.S. ! hurle-t-elle, plus fort que les autres.

Cette altercation sous les lampions, jamais elle ne l'oubliera. Toutes les forces vives qui sommeillaient en elle s'éveillent subitement. Elle se sent combattante, égérie, pasionaria. Aussi, lorsque la foule entonne à pleine voix l'hymne séditieux de la chanteuse Dominique Grange : À bas l'état policier, reprend-elle le refrain. (Cependant, la vérité m'oblige à  reconnaître que, quand les matraques entrent en danse sur les "meneurs" des premiers rangs, elle reste prudemment à l'arrière — révoltée mais pas téméraire.)

Pneus brûlés… Échanges de projectiles divers… Mobilier urbain saccagé… Vitrines pétées… Tout y passe. Rose ne va pas jusqu'à perpétrer d'actes de vandalisme, non, mais elle les approuve. Les applaudit. Et les comptabilise soigneusement dans sa mémoire afin de pouvoir, plus tard, dire à ses petits-enfants : « Moi aussi, j'ai fait la révolution. » 

Elle ne regagne la rue de la Goutte d'or qu'à l'aube, transfigurée par l'expérience. Expérience qu'elle n'aura de cesse d'évoquer, sa vie durant. Cela lui vaudra, quelque vingt ans plus tard, le qualificatif de "vieille soixante-huitarde", qu'elle revendiquera avec fierté — bien qu'en toute honnêteté, elle ne le mérite pas.

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 21:56

 

 

                                            PREMIÈRE MANIF

 

         Le 13 juillet, comme Rose revient du parc :

— Vous allez danser, ce soir ? l'interpelle Mme Irène qui prend le frais sur le pas de sa porte.

Pourquoi ?

— C'est la fête nationale.

Ah , j'avais oublié.

Les bals du 14 juillet, Rose ne les connaît que par les chansons. Elle ignorait que cette tradition fût toujours en vigueur.

— Ben vous, alors, s'esclaffe Mme Irène. On ne peut pas dire que vous ayez vraiment les pieds sur terre. Vous n'avez pas remarqué les lampions ?

Euh… si, en effet, maintenant que vous en parlez.

Vous emmènerez les petits voir le feu d'artifice, au moins ?

Ça se passe où ?

 Devant la mairie.

Pas trop tard, j'espère ? 

— Sitôt qu'il fait nuit… Une fois n'est pas coutume, n'est-ce pas mon mignon !

C'est à Grégoire que s'adresse cette dernière phrase. Il réagit au quart de tour.

Ze veux y aller !

Tu ne sais même pas de quoi il s'agit, glousse Rose.

— Ce sera l'occasion de le découvrir, dit Mme Irène. Un premier feu d'artifice, ça compte, dans une vie. Comme un premier amour !

Et vous, vous viendrez ?

— Non, Béchir a peur des pétards. Tout ce qui lui rappelle la guerre l'angoisse.

Tant pis, Rose ira seule avec ses deux gamins, que ce nouvel accroc aux sacro-saints horaires excite furieusement.

Le repas terminé, donc, elle leur met des habits propres et retourne au centre ville.

Une joyeuse animation règne sur la place, qui jouxte le parc d'un côté, la mairie, la bibliothèque et le théâtre de l'autre. Un podium y a été dressé, autour duquel s'affairent quelques musiciens. Rose, subjuguée, observe leur manège, cédant, selon son habitude, à la magie des superpositions. Ce grand brun, là, qui accorde sa guitare, ce pourrait être Amir. Il jouerait ici, dans son propre quartier, au lieu de zoner dans une lointaine province. Sa femme et ses fils viendraient l'applaudir, ainsi que tous ses voisins qui, le lendemain, se pousseraient du coude en le croisant dans la rue : « Tu l'as reconnu ? C'est ce fabuleux bassiste venu du Moyen-Orient ! »

Grégoire, en lâchant sa main, dissipe l'illusion.

Eh, où tu vas, bonhomme ?

Vers la charrette de barbe-à-papa, bien sûr.

Z'en veux !

Veuuu ! renchérit Olivier.

— D'accord, mais une pour vous deux. Le sucre, c'est mauvais pour les dents.

Le soleil se couche. Bientôt, il fera nuit et les lampions multicolores s'allumeront.

— Vous voulez faire de la balançoire, en attendant ? propose Rose. Au moins, je pourrai m'asseoir.

Elle gagne l'aire de jeu, installe Olivier dans le bac à sable tandis que Grégoire court vers le toboggan, et poursuit sa rêverie sur un banc, bercée par les essais sono.

Soudain, un brouhaha couvrant les bribes d'accords attire son attention. Intriguée, elle se dresse sur la pointe des pieds pour tenter d'apercevoir, par-delà les grilles, de quoi il s'agit. Mais les buissons lui barrent la vue. Elle grimpe sur le banc. Ah, comme ça, ça va mieux.

La place de la mairie est noire de monde. Et des banderoles s'agitent dans le crépuscule.

« Une manif », réalise-t-elle.

Bien que, depuis plus d'un mois, tout soit prétendument revenu à la normale, les rassemblements de cette sorte ne sont pas rares. C'est la queue de la comète, minimisent les journaux, pointant du doigt les "agitateurs" qui, régulièrement, descendent dans la rue pour provoquer les forces de l'ordre.

Mais Rose, pour sa part, n'a jamais assisté à ces affrontements, pourtant banals.

Son premier réflexe est d'aller voir, son second de prendre la fuite — partagée qu'elle est entre deux sentiments contradictoires : une curiosité dévorante et un sens aigu des responsabilités.

Ce dernier l'emporte (à regret). Et tandis que le barouf prend de l'ampleur, tandis qu'éclatent cris, imprécations, explosions, etc, elle évacue sa marmaille et, du plus vite qu'elle le  peut, regagne son domicile.

Or, en chemin, qui rencontre-t-elle, venant en sens inverse ?

Mme Irène.

— Ah ! s'écrie cette dernière. Justement, je vous cherchais.

Je rentre, dit Rose. Ça barde, là-bas.

— Je sais, des clients m'ont prévenue et je me rongeais les sangs de vous avoir envoyée dans cette galère.

Rose a un petit sourire qui signifie : ce n'est pas grave.

         —Tant pis pour le feu d'artifice, ajoute-t-elle, à l'intention de ses fils.

Une pointe de déception perce dans sa voix.

À mon avis, il n'aura pas lieu, dit Mme Irène.

Puis, fine mouche :

Vous auriez bien aimé rester, hein !

— Ben… au mois de mai, j'étais en Belgique, s'excuse Rose. J'ai suivi les événements par les journaux, mais, quelque part, j'aurais bien aimé assister à tout ça.

La troquetière, compréhensive, hoche la tête :

— C'est de votre âge. Voulez-vous que je garde les enfants pour que vous puissiez y aller ? 

Rose avale sa salive.

Et Béchir ?

— Il dort. Je lui ai donné un calmant : les bruits de pétard le rendaient nerveux. Et puis…(petit rire) à son âge, il peut se passer d'une baby-sitter.

C'est tellement gentil de votre part. Je ne voudrais pas…

— Allons, allons, je vois bien que vous en mourez d'envie. Donnez-moi votre clé : je coucherai les enfants, et je resterai près d'eux jusqu'à votre retour. 

Ravalant ses scrupules, Rose obtempère.

Maintenant, filez. Et bonne soirée !

 

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 23:28

MADAME IRÈNE (BIS)

 

 

 

         Amir téléphone tous les jours, ou presque. Et, insensiblement, son ton change. D'enthousiaste qu'il était au départ : « On a un succès fou ! Autographes, interviews, télés, la totale ! Ton mari est une star, habibté  », il se mitige, virant petit à petit au désaveu total. Si bien qu'au bout d'une semaine, le jeune homme craque et vide son sac. En fait, il frime depuis le début. Ce qui aurait dû être une tournée triomphale s'avère un plan minable. Des petites animations dans les maisons des jeunes, les campings, les centres commerciaux, pour des cachets de misère qui payent à peine leurs chambres d'hôtel et leurs sandwiches.

         Rose est atterrée.

Laisse tout tomber et rentre, dit-elle.

— Je voudrais bien, tu penses, mais ce serait dégueulasse vis-à-vis des copains. Et de notre agent, surtout. Il ne s'en relèverait pas, le pauvre. On s'est engagés pour un mois, faut qu'on aille jusqu'au bout, que ça nous plaise ou non.

Devant tant d'abnégation, Rose monte sur ses grands chevaux.

— Et moi ? revendique-t-elle.

C’est qu’elle s'en contrefiche, elle, de l'agent, de Gaby et des autres ! Si elle a accepté de se mettre en stand by, c'était pour qu'Amir vole vers la gloire, pas pour qu'il se couvre de ridicule.

— Tu te rends compte de tout ce que je lui ai sacrifié, à ta foutue carrière ? Le Liban, j'y serais bien restée, figure-toi ! J'étais mille fois mieux là-bas que dans cette banlieue pourrie. Et tout ça pour quoi, tu peux me le dire ? Pour que tu te mines le moral en allant faire le guignol dans les supermarchés. Avec ton talent ! Non mais je rêve !

         Mauvaise réaction.

         Très mauvaise. 

On ne tire pas sur une ambulance, dirait Suzanne Vermeer, et, pour une fois, elle aurait raison.

         —Bonjour le réconfort, siffle Amir, avant de raccrocher.

         Et Rose reste là, toute seule, avec une barre de plomb sur l'estomac, ses yeux qui s'humidifient lentement et, dans l'oreille, le  bip…bip… cynique de l'écouteur.

 

         Réflexe immédiat : chercher des bras où se réfugier, féminins de préférence. Elle est comme ça, Rose : incapable de garder sa souffrance pour elle seule. Les larmes, estime-t-elle, ça se partage ou on en crève.

         Le problème, c'est qu'ici, des bras compatissants, il n'y en a pas des masses. Sa mère est en Belgique — et comme consolatrice, elle ne vaut pas un clou —, tante Ida également. Têta est morte. Quant à Omane, Mme Izmirlian, ou même Mona, elles font partie de ce que Rose, de plus en plus, considère comme "le paradis perdu" …

         Et Grégoire ? Olivier ?

         On ne mêle pas des gosses à ça, voyons. Qu'y a-t-il de plus insécurisant, pour un petit enfant, que de voir pleurer sa mère ?

         En désespoir de cause, Rose se rejette sur l'unique personne qu'elle connaît en France : Mme Irène.

—Vous voulez une glace, les mômes ?

          À cette heure-ci, ils devraient déjà être au lit, mais on peut faire une exception : ce n'est pas tous les jours la fin du monde.

Ouiiiiii  ! répondent-ils d'une seule voix.

Mme Irène est sur le point de fermer quand le trio déboule, les gosse en pyjama, la mère en larmes. Sans hésitation, elle charge Béchir de baisser le volet de fer et de ranger les tables tandis qu'elle pare au plus pressé : sortir deux glaces du congélo et une bouteille de gnôle de sous le comptoir.

Qu'est-ce qu’il vous arrive, ma petite ?

Rose raconte tout, sans rien omettre. Et quand elle a fini :

        — Ah là là, les hommes, soupire Mme Irène en lui resservant un verre.

On peut avoir horreur de l'alcool et, dans certaines circonstances, en apprécier les bienfaits. Petit à petit, Rose se réchauffe — elle était gelée, malgré la température estivale —, sa douleur s'estompe, se réduit comme peau de chagrin. N'en reste qu'une boule sourde au fond de sa poitrine, gênante mais supportable.

— Faudrait qu'il essaye la Fête de l'Huma, votre artiste, dit Mme Irène.

— De quoi il s'agit-il ? s'enquiert Rose, larguée.

—Une grande fête communiste qui se déroule chaque année à La Courneuve. Pendant deux jours, des milliers de visiteurs défilent, et il y a des spectacles : chanteurs, musiciens…

          Vous voudriez qu'Amir joue dans une kermesse ? s'indigne Rose. Pfff, ça ne vaut guère mieux que les campings et les supérettes, ça !

       — Détrompez-vous, "ils" engagent de très grosses vedettes : Jean Ferrat, Léo Ferré, Jacques  Dutronc, Antoine, Michel Polnareff… Sans compter les débutants bourrés de talent. L'année dernière, j'ai été applaudir un p'tit gars, Yves Simon il s'appelle. On entendra parler de lui, je vous le prédis.

 —Au Liban, Amir se produisait dans les plus grandes salles, signale Rose.

— Même les plus grande salles n'ont pas autant de public que la fête de l'Huma.

C'est ainsi que Rose apprend que Mme Irène milite au P. C.

— Nous luttons pour un monde meilleur, plus égal, plus juste, lui explique-t-elle.

— Ça, c'est bien, approuve Rose qui, pour l'instant, a d'autres sujets de préoccupation.

Elle cherche ses fils des yeux.

Qu'est-ce qu'ils font, mes monstres ? On ne les entend pas.

Et pour cause : ils somnolent sur les genoux de Béchir qui leur fredonne des mélopées. Rose, tout à sa conversation, a loupé ça. Elle en éprouve un regret furtif.

— C'est beau, cet air, dit-elle, en récupérant Olivier endormi et Grégoire qui ne vaut guère mieux. Merci monsieur.

Selon son habitude, le petit homme ne répond pas, mais darde sur elle de profonds yeux noirs, parfaitement inexpressifs.

— Bonne nuit, s'esquive Rose. Et excusez-moi de vous avoir retenus si tard.

— Y a pas de mal, répond Mme Irène. Si vous avez encore le cafard, n'hésitez pas : je suis à votre disposition.

Portant un loupiot, traînant l'autre, Rose rentre, en s'efforçant de ne pas zigzaguer. Et, arrivée chez elle, elle vomit. Elle en sera quitte pour un bon mal de crâne, et la résolution ferme et définitive de ne plus jamais boire une goutte d'alcool de sa vie.

 

                                  

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