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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 02:29

 

                                                       GABRIEL ASKAR (SUITE)

 

L'appartement de Gaby est, en fait, un studio minuscule, pourvu d'une kitchenette à l'américaine. Vingt-cinq mètres carrés très clairs donnant sur les arbres du parc, au troisième étage d'un immeuble Hausmann, le tout dans un indescriptible désordre.

— Désolé, je n'ai pas eu le temps de ranger avant votre arrivée, s'excuse le chanteur.

— Pas grave, répond Rose, avec un regard désemparé qui affirme le contraire. Euh… on s'installe où ?

— Où vous voulez… J'ai emprunté un matelas pneumatique au locataire du dessus, il suffit de le gonfler. Moi, je dors sur le canapé convertible. C'est un lit double, Amir peut le partager avec moi, éventuellement.

Merci, dit Amir, pas vraiment enchanté.

Ses yeux croisent ceux de Rose.

À la guerre comme à la guerre, hein, habibté !

Elle hoche la tête — le moyen de faire autrement ?

— Je coucherai par terre avec les enfants… On t'envahit, mon pauvre Gaby.

— Bah, entre compatriotes, il faut bien s'entraider. Et puis, c'est provisoire.

« Heureusement, pense Rose, parce je ne tiendrai pas longtemps, dans ces conditions. »

Rappelée à l'ordre par les ronchonnements d'Olivier, elle s'enquiert :

Tu n'aurais pas un truc à manger, pour les petits ?

Moue perplexe de Gaby Askar.

 — Il ne me reste pas grand-chose… Jette un coup d'œil dans le frigo.

« Pas grand chose », c'est un euphémisme. À part une bouteille de Vodka à moitié entamée, un yaourt périmé et un fond de nouilles dont n'aurait pas voulu Julie…

Julie.

Les voilà bien, les pièges de la mémoire ! Au moment le moins opportun, le regard canin vrille les neurones de Rose qui sent ses yeux s'humidifier.

—Laissez-la-nous, s'il vous plaît, a imploré Omane, une semaine avant leur départ.  Entre elle et  Nadège, le courant passe ; je ne voudrais pas les séparer. Et puis, ce sera comme si une partie de vous restait à Zouk.

— Excellente idée ! s'est écrié Amir. Ça me retirerait une sacrée épine du pied.

— Mais… a bêlé Rose, éperdue.

Et lui de renchérir :

— Franchement, tu nous vois trimbaler cette bête, en plus des deux enfants ?

— D'autant que la plupart des hôtels n'acceptent pas les animaux, est intervenu Rachad, tandis qu'Omane précisait, avec une perfidie qui ne pouvait être dictée que par l'amour maternel :

— Sans compter qu'en avion, les chiens voyagent dans la soute à bagages. Certains grattent tellement les barreaux de leur cage qu'ils s'arrachent toute la peau des pattes. Tu imposerais une épreuve pareille à Julie qui n'a jamais connu ni collier, ni laisse ?

 Bref, face au consensus, Rose a cédé, la mort dans l'âme.

D'un mouvement de tête, elle chasse ce douloureux souvenir.

— Où y a-t-il une épicerie ? s'informe-t-elle.

— À cinquante mètres, répond Gaby. Dis-moi de quoi tu as besoin, j'irai le chercher.

Je t'accompagne, s'empresse Amir.

Nantis d'une liste sommaire — lait, œufs beurre, fromage, pâtes ; le tout-venant, quoi ! — les deux hommes s'éclipsent, laissant Rose et ses enfants en tête-à-tête avec le foutoir.

— Au travail ! grogne cette dernière en retroussant ses manches. Où est le produit-vaisselle ?

Lorsque les deux hommes reviennent, chargés des provisions (plus un énorme pain et une tarte aux fraises), la cuisine a retrouvé un aspect civilisé. Olivier, à plat ventre sur la moquette, s'efforce d'attraper un rayon de soleil couchant, pénétrant par la fenêtre ouverte, et Grégoire patouille dans les piles de disques posées un peu partout.

— Eeeh, ma collec' de quarante-cinq tours ! s'étrangle Gaby Askar en se ruant vers lui.

Il lui arrache l'objet du litige qu'il examine minutieusement avant de siffler :

Khara *, il me l'a rayé !

Vilain garçon, tu n'as pas honte ? gronde Amir, bien embêté.

Puis, se tournant vers Rose :

Pourquoi tu ne l'as pas surveillé ?

— Je ne peux pas être partout à la fois, figure-toi. Tu n'avais qu'à l'emmener faire les courses avec vous.

Résultat de la subite montée de stress : Grégoire pique une crise de larmes, suivi de près par Olivier — solidarité fraternelle oblige.

Le moins qu'on puisse dire est que tout cela n'est guère au goût de Gaby Askar.

— Quel boucan, râle-t-il. Fais taire tes gosses, Rose !

—Allez au parc pendant qu'on prépare la bouffe, souffle Amir à sa femme qui n'en mène pas large.

— Vous vous en sortirez, sans moi ?

— Pas besoin d'avoir fait l'école hôtelière pour cuire des nouilles. Allez, va, qu'on ait la place de se remuer !

L'instant d'après, mère et enfants se dirigent avec soulagement vers le périmètre de verdure.

À cette heure, le bac à sable est vide. Tant mieux : Grégoire l'aura pour lui tout seul.  Il va pouvoir se défouler avant de regagner "sa prison"…

Le terme s'est imposé de lui-même à Rose. L'exiguïté du studio l'oppresse. Vivre à cinq là-dedans, même pour un temps très bref, c'est de la folie. Un coup à se fâcher pour de bon avec Gaby — qui n'est pas un modèle de patience, loin s'en  faut.

Tout en "faisant marcher Olivier"qui adore la station debout (pour autant que les mains maternelles le soutiennent), elle évoque son jardin de Zouk, ce havre de bien-être.

—Vivement qu'on se dégote un logement bien à nous,  soupire-t-elle. Vivre chez les autres, c'est vraiment l'horreur.

         Elle ne croit pas si bien dire.

 

 

                                                                                 * Khara : merde

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 10:19

 

 

                                            GABRIEL ASKAR

 

 

Une vingtaine de minutes plus tard, ils débarquent tous les quatre sur le territoire français. Le soleil est de la partie, c'est déjà ça.

Une fois les formalités de douane accomplies et les bagages récupérés, Amir, qui visiblement cherchait quelqu'un des yeux, pousse une exclamation :

Ah, le voilà !

Rose suit son regard. Derrière la grande vitre qui donne sur le hall de l'aéroport, une silhouette familière : celle, haute et cambrée, d'un danseur de tango.

Cette vision lui procure une bouffée de joie inattendue : c'est un peu  du Liban qui ressurgit sans crier gare. Dès lors, ce lieu inconnu perd son hostilité.

­ — Houhou, Gaby ! roucoule-t-elle en pressant le pas.

Les panneaux de verre s'écartent. Gaby Askar s'avance, les bras tendus :

Welcome to Paris, les amis ! Vous avez fait bon voyage  ? 

Un peu fatigant… Tu est gentil d'être venu nous accueillir.

 — Penses-tu, c'était la moindre des choses !

Le mentor prend d'office la tête de la troupe — c'est-à-dire qu'il s'empare du chariot à valises sur lequel trône Grégoire, et fonce vers l'ascenseur.

­— Ma voiture est au troisième sous-sol, précise-t-il, en appuyant sur le bouton.

Qu'est-ce que tu as, comme bagnole ? s'enquiert Amir.

Une Peugeot de location.

C'est une marque, ça ? susurre Rose.

Ils rient. Tout comme le temps, l'humeur est au beau fixe.

 

Le tronçon d'autoroute, puis la traversée de Paris, captive tout ce petit monde. Captive… et déçoit, en ce qui concerne Rose, du moins. Bien qu'ayant passé les seize premières années de sa vie à trois cents kilomètres à peine de la "ville lumière", elle n'y a jamais mis les pieds. Mais elle en a si souvent rêvé… Nourrie d'une littérature début de siècle qui mythifiait la "capitale des arts et des lettres", éblouie par les mouvements impressionniste, surréaliste, existentialiste qui y ont vu le jour, et dont elle a pêle-mêle avalé le folklore (à défaut d'en assimiler les rudiments), elle s'est forgé de Montmartre, Pigalle, les stations-de-métro-entourées-de-bistrots, les caves de Saint Germain-des prés et les Champs Elysée où flânait Yves Montand, une image ultra-fantasmatique. Rien à voir avec la réalité, bien entendu.  D'autant que pour se rendre chez leur hôte, ils empruntent le boulevard périphérique dont le moins qu'on puisse dire est qu'il manque singulièrement de pittoresque.

— Où l'est, la touréfèle ? réclame Grégoire, le nez écrasé contre la vitre arrière.

Amir réitère sa promesse :

— Je t'y emmènerai demain, si tu es sage. Tu as vu toutes les autos ?

Vroum, vroooum, approuve le petit garçon.

Rose pousse un bref soupir de désapprobation.

Tu parles d'une circulation. Pire qu'à Beyrouth !

— Mais plus disciplinée, signale Gaby Askar. Ici, au moins, les conducteurs s'arrêtent aux feux rouges. On ne risque pas sa vie chaque fois qu'on traverse.

Porte de Bagnolet. La voiture ralentit, oblique à droite. S'évade de l'infernal circuit pour s'engager enfin dans les rues parisiennes.

Aaah ! apprécie Rose.

Un square, à droite. Devant, une avenue bordée d'arbres. Des terrasses de cafés bondées de consommateurs en tenues estivales. Et ce ciel couleur de lavande sur lequel se découpent, en ombre chinoise, les vieux toits de zinc peuplés de moineaux…

— J'habite dans un quartier très vert, très calme, reprend Gaby. Enfin… si l'on peut parler de calme en ce moment, rectifie-t-il aussitôt. Parce que ça va plutôt mal, ici…

Qu'est-ce qui va mal ? s'étonne Amir.

—Il y a un mécontentement général, une espèce de marasme qui s'installe de plus en plus. Les Français sont incroyables : ils vivent dans le pays de la liberté et n'arrêtent pas de se plaindre de leur gouvernement, de faire des manifs, de se mettre en grève. Comme s'ils cherchaient à rompre ce bel équilibre, et…

Il s'interrompt pour désigner les grilles d'un gigantesque parc.

—Les Buttes-Chaumont. Maintenant, il s'agit de se garer, et ça, ce n'est pas le plus simple.

Tandis que la voiture longe les grilles à la recherche d'une place de parking aléatoire, Rose glisse à l'oreille de son fils aîné :

Tu as vu les balançoires ?

S'il a vu !

— Ze veux aller là-bas, exige-t-il, le doigt tendu en direction de l'aire de jeux qui se devine entre les buissons fleuris.

— Tout à l'heure, promet Rose. On dépose nos bagages, on mange un petit morceau et je vous y conduis, toi et ton frère.

Voilà une perspective qui va faire tenir Grégoire tranquille, oh ! cinq  minutes, au moins !

 

 

 

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 08:13

 

 

                                                     PARIS

 

Nous amorçons la descente vers l'aéroport d'Orly, annonce une voix feutrée dans le haut-parleur. Veuillez regagner vos places et boucler vos ceintures.

­— Ouf, il était temps qu'on arrive, s'exclame Rose, à bout de nerfs. Je n'en peux plus, moi. Voyager dans ces conditions, quel enfer !

 Les enfants sont littéralement déchaînés. Grégoire trépigne dans l'allée et Olivier martèle la tablette en poussant des cris de goret qu'on égorge.

— Pauvres gamins, mets-toi à leur place, compatit Amir. Se tenir tranquille cinq heures d'affilée, à leur âge…Viens vite t'asseoir, Bichon, l'avion va atterrir !

Mais le "bichon" a une tout autre idée en tête. Au lieu d'obéir, il file droit devant lui, direction : le cockpit.

— Eeeh, il se sauve, crie Rose. Amiiir ! Rattrape-le vite, qu'est-ce que tu attends ?

— Que tu me laisses passer, tiens. Je ne peux quand même pas vous enjamber, Olivier et toi.

Le temps que Rose s'extirpe de son siège, le fugueur est déjà loin.  Par chance, l'hôtesse venant en sens inverse lui barre la route et, d'une poigne de fer, le ramène à ses parents.

— Ne laissez pas cet enfant courir partout, voyons. C'est dangereux.

Je voudrais vous y voir, proteste Rose.

— Encore un petit effort, on est presque à Paris, déclare Amir, en récupérant le trublion qu'il s'empresse d'attacher sur son siège.

Et comme ce dernier se débat, il promet :

Si tu es bien sage, je t'emmènerai visiter la tour Eiffel.

 

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 05:41

 

 

                                                    

 

                                   UNE PAGE SE TOURNE

 

 

         Dans l'avion qui l'emporte vers un nouveau destin, Rose tente en vain de démêler l'écheveau de ses sentiments. Tout a été si rapide. Le départ de ce pays où elle avait creusé son nid lui semble appartenir au domaine du jeu. De la simulation. Elle ne peut pas réellement avoir fait ça ! Lorsqu'on a une once de bon sens, quitte-t-on ceux que l'on aime, son pays, sa maison, son travail — bref les quatre points cardinaux de sa vie — ainsi, sur un coup de tête ? Tourne-t-on, pour une raison aussi futile, le dos à son bonheur ?

         « Je suis folle, se répète-t-elle, une fois de plus. Folle à lier. »

         Près d'elle, Grégoire sur les genoux, Amir sourit. Depuis que Rose, impulsivement, a annoncé : « On part ! », déclenchant le processus qui maintenant la dépasse, il arbore cette expression d'homme comblé.

« Folle de lui… » rectifie-t-elle, émue.

À la réflexion, est-ce vraiment la passion ravageuse de Mona qui a motivé sa décision, ou cette "fuite" n'était-elle qu'un prétexte ? Une fausse bonne raison pour tout abandonner et repartir à zéro, comme le souhaitait son mari ? Ce coup de tête qu'elle se reproche, à présent, était-il autre chose qu'une immense preuve d'amour ?

Le nez collé au hublot, joue à joue, Grégoire et Amir contemplent la mer de nuages. Après avoir longuement rechigné, Olivier s'est endormi sur l'épaule de sa mère.

« Bah, du moment que nous sommes tous les quatre », se dit Rose, en couvant sa famille des yeux.

Et elle s'efforce, elle aussi, de sourire. Mais ses lèvres tremblent car, en arrière-plan, se profilent le souvenir des larmes d'Omane, le regard plein d'incompréhension de Julie, Rachad, Nadège-la-silencieuse, le jardin en fleurs, les petites rues de Zouk. Et l'horizon bleu du Liban s'estompant peu à peu dans la brume…

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 19:34

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 05:48

 

            QUI EST TA MÈRE, PETIT GARÇON ?

 

Mona !

              Premier réflexe de Rose : faire semblant de rien. Le parvis de l'école étant noir de monde, l'étrangleuse de chat ne peut rien contre eux. Donc, inutile de paniquer…

Tandis qu'elle s'éloigne d'un air faussement indifférent, Rose sent un regard peser sur sa nuque. Insupportable sensation ! D'autant que pour rentrer chez elle, il lui faut, soit traverser l'orangeraie déserte, soit la longer par le petit chemin, désert aussi.

À tous les coups, Mona va en profiter pour l'aborder. Mieux vaut régler le problème tout de suite.

               Dans un sursaut de courage, Rose fait volte-face et se dirige vers l'ombre, toujours en faction dans sa cachette. Mal lui en prend : comme elle s'apprête à l'interpeller, Grégoire, plus rapide qu'elle, lâche la poussette et court, bras tendus, en criant :  

Nana !

Grégoire, reste ici ! hurle Rose.

              Trop tard : l'enfant s'est jeté dans les bras de Mona qui le soulève de terre et le serre contre elle.

Lâche mon fils ! ordonne Rose, dans tous ses états.

La réponse de la quadragénaire la laisse sans voix :

Pourquoi tu me persécutes ?

              — MOI, je te persécute ? Ça, c'est la meilleure ! Tu tues mon chat et c'est MOI qui te persécute ?

               — J'étais saoule. J'ai commis un acte de désespoir, tu aurais dû le comprendre. Toi, par contre, tu agis froidement. Tu me prives en toute lucidité de ce qui donnait un sens à ma vie. Tu es un monstre !

L'ahurissement cloue de nouveau le bec à Rose.

Ah ben ça… bredouille-t-elle. Ah ben ça…

Puis, sans préambule, elle sort de ses gonds :

               — Non mais je rêve, là ! T’as pas l’impression d’inverser les rôles ? Je ne te demandais rien, moi. Tu me tombes dessus sans crier gare, tu t'incrustes, tu profites de l'absence de mon mari pour me draguer, et comme je refuse, tu tues mon chat. C'est qui le monstre, à ton avis ?

Mona lui décoche un regard venimeux.

               — Pourquoi m'empêches-tu de voir ton fils ? Lui, il m'aime, et contre ça, tu ne peux rien.

               « Qu'est-ce que je fais ? panique Rose. Je lâche ma poussette et je lui arrache Grégoire ? Mais dans ce cas, elle peut en profiter pour me prendre Olivier… Et ce petit imbécile qui se cramponne à elle… Oh là là, dans quelle situation me suis-je encore fourrée ? »

                — Bon, écoute, Mona, reprend-elle, en s'efforçant de juguler sa colère. On discutera de tout ça à tête reposée ; maintenant, je n'ai pas le temps. Pose Grégoire à terre, s'il te plaît, et je…

Les lèvres de Mona s'étirent en un rictus.

              — Tu veux aller avec ta maman, Grégoire ? Ou venir manger des gâteaux chez Nana ?

  Manger des gâteaux chez Nana, répond Grégoire, sans hésiter.

               —Tu as entendu, Rose ? Il me préfère à toi, ton gosse. On y va, to oboriné * ?

               — Mon enfant ! hurle Rose en se jetant sur elle. Au secours, on kidnappe mon enfant !

               Son cri provoque un sacré remue-ménage dans l'assemblée de mères. Celles-ci, toutes affaires cessantes, se précipitent vers les deux femmes, dont l'une, l'étrangère, échevelée et écumante, se cramponne à l'autre, l'Arabe, qui reste très digne.

                La confusion naît de cette double attitude.

             — Min mama, ia saabé ? * interroge une grosse dame en djellaba.

Grégoire — à qui s'adresse cette question — cache son visage dans le cou de Mona.

Ana*, répond celle-ci sans hésiter.

 Ne la croyez pas, elle est folle, beugle Rose.

              S'ensuit un embrouillamini sans nom. Tout le monde parle en même temps, prend parti au hasard — en majorité pour la "mère" arabe, nettement plus crédible que son adversaire. Deux clans se forment, on se bouscule, on s'insulte, on va même jusqu'à s'empoigner, et il faut l'intervention de l'institutrice, puis du directeur, pour ramener un peu d'ordre dans l'hystérie ambiante.

                Lorsque Rose, ayant enfin récupéré son fils, s'en retourne chez elle, tremblant de tous ses membres, sa décision est prise.

On part, dit-elle à Amir.

 

       Un mois plus tard, ils débarquent à Paris. Grégoire vient d'avoir quatre ans.

         Nous sommes en avril 68.

 

 

* To oboriné : expression attendrie que l'on dit aux enfants

 

* Min mama, ia saabé ? : Qui est ta mère, petit garçon ?

 

* Ana ! : moi !

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9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 08:22

 

 

      UNE GRANDE DAME BRUNE ASSEZ FORTE

 

Les choses en sont là, lorsqu'un beau jour, en revenant de l'école :

Qu'est-ce que tu manges, Grégoire ? s'étonne Rose.

Un bonbon.

Qui te l'a donné ? La maîtresse ?

Non, Nana.

Un froid glacial envahit Rose.

Crache ça tout de suite !

L'enfant refuse avec indignation.

Crache ou je me fâche, s'énerve sa mère.

Et, joignant le geste à la parole, elle le secoue comme un prunier. Grégoire, surpris, s'étrangle et, dans une quinte de toux, obtempère malgré lui.

Où as-tu vu Nana ? tempête Rose, hors d'elle.

En pleurnichant, l'enfant montre le grillage du doigt.

— Elle t'a glissé le bonbon à travers les trous pendant que tu étais à la récréation, c’est ça ?

Grégoire hoche la tête en reniflant.

Elle vient souvent te voir ?

Second hochement de tête qui met Rose hors d’elle.

Pour me faire des bisous, précise l’enfant en montrant sa joue.

— Et la maîtresse n'intervient pas ? Elle laisse n'importe qui embrasser les gosses sous sa surveillance ? Eh bien, elle va voir de mes nouvelles, celle-là !

Rose rentre en courant prévenir son mari.

Celui-ci commence par relativiser.

— Du calme, habibté. Donner un bonbon à un enfant, ce n'est pas un crime.

— Et s'il était empoisonné, hein ? Ce ne serait pas la première fois qu'un adulte barjot refilerait des saletés à un môme : il y a des morts chaque année, aux Etats-Unis, pendant Halloween.

— D'abord, nous ne sommes pas aux Etats-Unis, et ensuite, tu sais aussi bien que moi que Mona ne ferait aucun mal à Grégoire. Elle doit juste avoir eu envie de le revoir. Elle s'est quand même occupée de lui pendant des mois. Logique qu'elle se soit attachée, non ?

—Sa logique à elle, je m'en méfie, figure-toi. Et si tu avais assisté à sa crise, tu réagirais comme moi.  Elle a tué notre chat, merde ! Pourtant, à lui aussi, elle était "attachée" : le soir, elle passait des heures à le caresser.

Il y a une différence entre un chat et un enfant.

         — Mouais… N'empêche qu'on devrait appeler le toubib, pour être sûrs.

— Arrête, Grégoire se porte comme un charme !

— Je te préviens : s'il a mal au ventre, je saurai d'où ça vient. Et là, je te jure, je… 

Rose n'explicite pas sa menace, mais à son expression, il est évident qu'elle ne plaisante pas. Fort heureusement, Grégoire ne présente aucun symptôme d'intoxication, et l'incident demeure sans suite. Rose lui doit néanmoins une recrudescence d'anxiété, si bien que le lendemain :

— Ne laissez personne d'extérieur approcher mon fils, recommande-t-elle à la maîtresse. En particulier une grande dame brune, assez forte, la quarantaine, les cheveux mi-longs… Elle lui a donné des bonbons, hier. Il ne faut surtout pas que cela se reproduise.

L'institutrice promet, et Rose s'en va, rassérénée. Mais le soir même…

Comme elle sort de l'école, la poussette d'Olivier en proue, Grégoire agrippé à celle-ci, une ombre furtive attire son attention. Quelqu'un, visiblement, l'observe, dissimulé derrière l'un des grands arbres de la place. Et ce quelqu'un n'est autre que…

 

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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 07:32

 

                                       LA GUERRE DES ÉPOUSES

 

Avec le printemps, Zouk s'emplit de parfums et de chants d'oiseaux. Mais en dépit des charmes de la belle saison, Amir et Rachad n'en démordent pas, se heurtant —­ et le mot n'est pas trop fort — à l'opposition farouche des deux femmes.

— Font chier, ces branques, avec leur lubie, râle Rose, suite à une prise de bec plus éprouvante encore que de coutume.

Son mari lui a annoncé de but en blanc que Gabriel Askar avait sauté le pas. 

— Il vient de louer un grand studio derrière le parc des Buttes-Chaumont et propose de nous héberger le temps qu'on trouve un logement, a-t-il précisé, mine de rien.

Et Rose de siffler, furibonde :

Il peut toujours attendre.

       — Merci de tenir compte de mon avis, a rétorqué Amir, piqué au vif. 

Vas-y si tu veux mais je te préviens, sans moi.

Le ton est monté, forcément.

C'est du chantage, criait Amir.

— Non, de la raison,  répliquait Rose. Tu ne m'entraîneras pas dans cette aventure, et les enfants non plus. L'émigration, j'ai déjà donné, figure-toi, et je n'ai pas l'intention de rempiler. J'ai fait ma vie ici, j'ai un job, une maison, une famille, pas question de repartir à nouveau à zéro.

Et mes aspirations à moi, qu'est-ce que tu en fais ?

Je m'assois dessus.

Égoïste !

— L'égoïste, c'est toi. Ta femme et tes gosses, tu t'en fous. Il n'y a que ton ambition qui compte.

Si tu m'aimais, elle compterait aussi pour toi.

Si tu m'aimais, tu ne me demanderais pas de tout quitter.

À la fin, Rose a pris Olivier sur ses bras et s'en est allée en claquant la porte, suivie d'une Julie, la queue basse.

 

                                             *

 

Font chier, font chier, font chi…

— Parle au singulier, coupe sèchement Omane. Mon mari a beau être influencé par le tien, il ne s'opposera jamais à ma volonté.

Tu as bien de la chance : ma volonté à moi, Amir s'en fout. 

Omane, souveraine :

Refuse-toi à lui, c'est une bonne tactique.

Alors Rose, outrée :

—Ça va pas, la tête ? Tu voudrais que je me punisse, en plus?

 

 

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 01:33

 

                                                      AH ! PARIS !

 

Dès lors commence — si Rose s'attendait à ça ! — un bras de fer entre eux deux. Parce que, lorsqu'Amir parle de s'installer en Europe, ce ne sont pas des propos en l'air.

— Tu comprends, ici, je n'ai pas d'avenir, argumente-t-il. Il n'y a aucun débouché, aucune carrière possible. Tu me vois continuer les petits concerts dans les hôtels jusqu'à la fin de mes jours, franchement ? Tandis qu'à Paris ! Ah, Paris ! C'est de là que tout part, là que tout aboutit.

— Mais on ne connaît personne, proteste Rose. Ici, au moins, on a une famille, une maison... On existe, tu comprends ?

— On n'existe pas, on stagne. Ton roman, quand tu l'auras fini, qui le publiera, hein ? Tu ne trouveras même pas une maison d'édition digne de ce nom dans tout le Moyen-Orient.

D'un geste désinvolte, Rose réfute l'argument.

— Il y a plus important que la publication d'un roman, figure-toi. Omane et Rachad ont besoin de nous.

Ils n'ont qu'à émigrer, eux aussi.

Quitter Zouk, dans leur situation ? Tu rigoles ?

— Ça ne leur ferait pas de mal, pourtant.  Et d'un, Nadège serait mieux soignée en France que partout ailleurs ; et de deux, Omane, avec sa voix, ferait un malheur à l'Opéra ; et de trois, question galeries de peinture, le Quartier Latin, c'est autre chose que la rue Hamra.

Rose lève les yeux au ciel.

— Tu nages en pleine utopie, mon pauvre vieux.  Primo, Omane n'acceptera jamais qu'on "soigne" sa fille : le corps médical, depuis l'accident de la maternité, elle ne peut plus le sentir, alors, la France ou le Liban, pour elle, c'est du pareil au même. Deuzio, le succès, elle s'en fiche : elle a décidé de se consacrer uniquement à Nadège, et s'il lui arrive encore de chanter, ce n'est que pour elle. Troizio, si tu voyais les dernières "œuvres" de ton frère, tu ne le pousserais certainement pas à les exposer.

— Et la situation politique, tu y as pensé ? Le Moyen-Orient est une poudrière. Le jour où ça pètera, Beyrouth sera en première ligne.

—Beyrouth, peut-être, mais pas Zouk. Zouk est un havre de paix, et quoi qu'il arrive, je veux y rester.

Cette conclusion clôt— provisoirement — le débat.

Jusqu'à ce qu'Amir revienne à la charge.

Et, se heurtant à un "non" sans appel, finisse, de guerre lasse, par prendre le problème à rebours en tentant de convaincre son frère.

Plus perméable que Rose, en fait. Ou, du moins, plus sensible au chant des sirènes…

 

Ne reste à Rose et Omane qu'un seule alternative :  faire front commun. D’où le titre du chapitre suivant : "La guerre des épouses".

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 08:09

 

                                            HOME SWEET HOME

 

Les effusions dans un aéroport, c'est toujours affreusement frustrant. Un fils sur les bras, l'autre accroché à ses basques, sa femme serrée contre lui, Amir, qui a mille chose à raconter et autant à entendre, ne sait par quel bout commencer.

— Rentrons vite, intervient Rachad qui s'est, d'office, chargé des bagages. Nous serons mieux chez vous pour parler.

Les câlins familiaux occupent le trajet, ponctués d'un échange d'informations en vrac : Omane va mieux, Nadège fait des progrès, Gaby va peut-être enregistrer un disque, Rose a commencé un roman, la Belgique, c'est bien, mais alors, la France ! Olivier court à quatre pattes, Amir adooore Paris et rêve d'y vivre…

— C'est quand même agréable de se retrouver chez soi, déclare-t-il néanmoins, en franchissant le seuil de sa maison.

Il hume à pleins poumons l'atmosphère familière.

Tiens, où est Bébête ?

Rose se rembrunit.

Je t'expliquerai.

— Moi, je vous abandonne, annonce Rachad. Vous venez déjeuner chez nous, demain ?

—Avec joie. Je suis drôlement content que vous ayez repris contact en mon absence. Comment ça s'est passé ?

Je t'expliquerai, dit Rose.

 

Elle explique, en effet. Avec force détails. Amir s'indigne, vitupère sur l'Orient et sa barbarie, assure qu'en Europe, les gens sont plus civilisés (!)

 — C'est là-bas qu'il faut aller s'installer, ma chérie, je t’assure.       — N'importe quoi ! J'en viens, moi, d'Europe, et je peux te certifier que ce n'est pas mieux qu'ici.

         Bref, entre caresses et discussions, la nuit file comme le vent. Et le réservoir paroles-tendresse n'est pas épuisé quand se lève le jour.

— Je revis, conclut Rose, en se lovant entre les bras de son mari, tandis que l'aurore inonde la chambre d'un ruissèlement d'or. Sans toi, chaque minute est une corvée, avec toi, c'est une partie de plaisir.

Et sur ces paroles définitives qui résument, ô combien, les deux mois écoulés, elle s'endort, le sourire aux lèvres.

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