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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 00:24

LE RETOUR DU VOYAGEUR

 

Le télégramme arrive le vendredi suivant : Rentre samedi 20 h 16 stop Tendres baisers stop Amir. Enfin ! Rose en pleurerait de joie.

       —Il faut remettre ma maison en ordre, déclare-t-elle à son beau-frère.

Dès l'aube, donc, tous deux retroussent leurs manches, chargent la voiture et réinstallent chaque objet à son emplacement d'origine. Avec le retour imminent d'Amir, les angoisses de Rose se sont envolées, au point que même l'éventualité d'une rencontre avec celle qu'elle surnomme à présent "l'étrangleuse de chat " la laisse de marbre. Pour autant que son beau-frère soit à proximité, bien entendu. Prêt à s'interposer entre elles deux.

Conscient de son rôle de protecteur, Rachad ne la quitte pas d'une semelle. En pure perte, d'ailleurs : l'étrangleuse de chat ne se manifeste pas.

En fin d'après-midi, la maison Tadros brille comme un sou neuf. Rien ne permet de soupçonner qu'un quelconque drame s'y soit déroulé — hormis, peut-être, dans un coin du jardin, le petit monticule de terre fraîchement remuée qui abrite la dépouille de Bébête.

 —On a jute le temps de casser la croûte avant de filer à l’aéroport, annonce Rachad en regardant sa montre.

Rose acquiesce, radieuse. L'activité fébrile qu'elle déploie depuis le matin lui a permis de tromper son impatience, mais maintenant que le moment tant attendu approche, elle ne tient plus en place.

—Papa sera bientôt là ! Papa sera bientôt là ! serine-t-elle à ses fils sur tous les tons.

Et rejaillissent en elle les forces vives mises en stand by depuis des semaines.

—Tu as l'air d’une jeune fille avant son premier rendez-vous, la taquine Omane, assise en tailleur sur le lit du salon, sa fille sur les genoux.

—Toi, occupe-toi de tes carottes et pas de mes oignons, rétorque Rose en riant.

Depuis quelques jours, en effet, Omane essaye de faire absorber à Nadège autre chose que son lait (en l'occurrence, une ou deux bouchées de la purée de légumes qu'Olivier, pour sa part, dévore gloutonnement). Mais l'expérience ne s'avère guère concluante. La mâchoire soudée, le regard plus noir que jamais, Nadège résiste, opposant aux sollicitations de sa mère un refus aussi muet qu'obstiné.

— Quelle patience tu as, ma chérie, admire Rachad.

 C'est ma fille, habibi *!

Alors, lui, doucement :

Non, la nôtre.

Ils se regardent. Pour la première fois, sans doute, depuis longtemps. Un mystérieux dialogue s'échange avec les yeux, au terme duquel Omane tend la cuillère. En réponse, Rachad prend l'enfant et, à son tour, tente l'impossible. 

— Viens préparer le repas, dit Rose, entraînant sa belle-sœur vers la cuisine.

La diva s'éloigne à regret. Lorsqu'elle revient, un quart d'heure plus tard, chargée d'un plateau quelle pose sur la table basse, Nadège a des carottes tout autour de la bouche.

— J'y suis arrivé, triomphe Rachad — comme il annoncerait : "J'ai gagné le tour de France".

Omane, stupéfaite : 

Comment as-tu fait ?

Autorité paternelle, répond-il, l'œil de velours.

Et, posant la cuillère, il enlace sa femme.

 

 

                                                                        * Habibi : chéri

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 23:47

Vient de sortir aux éditions Nathan :

 

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 00:02

 

 

                             DOUBLE PRODIGE

 

 

Rose…

Mmm ?

Tu peux me garder Nadège cinq minutes ?

              Rose ouvre des yeux ronds. A-t-elle bien compris ? Sa belle-sœur lui tend le petit corps immobile qu'elle reçoit dans ses bras comme s'il s'agissait du Saint Sacrement. Et Omane s'éloigne, non sans se retourner deux ou trois fois, le regard anxieux

                — Faut-il qu'elle ait confiance en moi, se dit Rose, toute remuée.

                 Omane ne se sépare jamais de sa fille. Elle l'emmène partout, même aux toilettes. Et ne laisse à personne le soin de s'en occuper.

                  Enfin, ne laissait… jusqu'à cette seconde précise.

                  — Ça, c'est un événement,  dit Rose à sa nièce. Ta mère vient de franchir un grand pas, là. Tu ne t'en rends pas compte, mais c'est très important pour moi, pour elle… et pour toi.

                    Tandis qu'elle parle, les yeux de l'enfant la sondent, avec cette fixité glaçante à laquelle, maintenant, elle s'est habituée. D'un index léger, elle effleure le nez fin, les joues d'une pâleur quasi-translucide, la bouche sévère.

                    — Quand vas-tu me faire une risette, hein ? Une jolie petite risette pour tante Rose.

                    Olivier et Grégoire, en plein "parcours d'obstacles" avec la batterie de cuisine (c'est leur jeu favori, depuis quelques jours : sortir casseroles et poëles de l'armoire sous l'évier et les disséminer partout dans la cuisine, pour les contourner à quatre pattes) ; Olivier et Grégoire, donc, apercevant leur mère avec la petite cousine, rappliquent aussitôt.

Rose s'accroupit pour mettre Nadège à leur portée, tout en recommandant:

                    — Doucement, les garçons ! Doooucement !

                       Or, la douceur n'est pas la principale qualité de Grégoire, loin s'en faut. D'autant que la "casserole-party" l'a passablement excité. Il fond sur sa mère qui, sous cet assaut inattendu, perd l'équilibre, part en arrière… et lâche Nadège.

                        La petite fille atterrit sur carrelage —pas de bien haut, heureusement.

                       —T'es pas un peu malade de me bousculer comme ça ? hurle Rose en s'empressant de la ramasser. Regarde ce que tu as fait.

          Tombée, Adège,  constate placidement le coupable.

                          Rose, affolée, examine sa nièce sous toutes les coutures, et constate avec soulagement qu'elle n'a pas de marque. En revanche…

                           En revanche, avec un temps de retard, le visage impassible se froisse, les paupières qui ne cillent jamais se plissent, la bouche s'entrouvre… ET NADEGE ÉMET UN SON.

                            Rose, estomaquée, se rue vers la porte qui conduit à l'étage.

             Omane ! Omaaaane ! La petite a crié !

                            Entre-temps, le cri s'est mué en un pleur tremblotant. Avec une exclamation étouffée, Omane dégringole les marches et, partagée entre la joie et une inquiétude folle, arrache littéralement le bébé à Rose.

                              — C'est tout, ma gazelle… Mon amour… Ma fleur des sables… C'est tout, maman est là.  

Mais elle a beau faire, l'enfant ne se calme pas.

— Chante–lui une berceuse, suggère Rose, c'est le meilleur moyen.

En désespoir de cause, la diva s'exécute. Et l'enfant se tait.

 

              Le soir, quand Rachad rentrera du travail; Rose lui annoncera, avec une fierté non dissimulée :

Tes deux femmes ont donné de la voix, aujourd'hui.

L'une et l'autre l'utiliseront, désormais.

 

 

 

 

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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 00:24

 

                           LA FIN DE L’EXIL

 

Qu'est-ce que tu fais, Rachad ?

           — Je range mes tableaux dans le cagibi. Tu me files un coup de main ?

              Avec autant de répulsion que s'il s'agissait d'une peau gangrénée, Rose empoigne une toile — par l'arrière, pour ne surtout pas toucher la face peinte — représentant un bébé galactique, hurlant dans les profondeurs obscures de l'infini. Elle ne fait aucune commentaire, se contente de ranger l'effroyable chose, face contre le mur, dans le placard ad hoc. Puis va chercher la suite.

              Sous leurs efforts conjugués, la pièce est vidée en deux temps trois mouvements.

            — Où on met le lit ? interroge Rose, une fois tout le reste débarrassé. Dans ta chambre ?

           La tête de Rachad oscille de gauche à droite.

             — Pour ça, il faudrait qu'Omane démonte sa tente, et à mon avis, ce n'est pas gagné.

              En effet : la diva, consultée, refuse tout de go. Le cocon de Nadège, bien que déserté en journée, reste indispensable pour les siestes et la nuit. C'est là que mère et fille partagent leur sommeil. Là qu'elles se cajolent, se retranchent, se préservent des atteintes extérieures.

               Rose n'insiste pas. Rachad non plus. Mais ils s'emploient à rendre la pièce du bas joyeuse et accueillante, comme elle l'était jadis. Un plaid de couleur vive et des coussins transforment le lit en un canapé confortable ; tapis, table basse, poufs et fauteuils complètent l'ensemble. Désormais, l'ex-atelier aura la double fonction : salon le jour, chambre la nuit. Et les miasmes de son mal-être n'empoisonneront plus le repos de Rachad.

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 08:00

 

 

                                         LES RUMEURS DE LA VIE

 

Un mois plus tard, Rose est toujours là. Et s'en porte bien.

Rachad, qui fait régulièrement la navette entre les deux maisons, a quasiment transféré tout le contenu de l'une dans l'autre— hormis les meubles, et encore ! Le lit de Grégoire et le berceau d'Olivier ont pris place dans la petite chambre chaulée, ainsi que la machine à écrire de Rose, ses dossiers et ses documents. De sorte que celle-ci continue son roman — mais vaille que vaille, histoire de dire que. (Le cœur n'y est plus vraiment : question "face cachée", elle a eu sa dose, et se demande si, en fin de compte, elle ne préfère pas écrire des contes pour enfants, nettement moins glauques.)

Par ailleurs, si Rachad, au cours de ses nombreuses allées-et-venues, a rencontré Mona Aoun, il n'en a pipé mot, conformément aux directives de sa belle-sœur. En revanche, il lui a conseillé avec fermeté de ne pas remettre Grégoire à l'école jusqu'au retour d'Amir.     — Inutile de tenter le diable, a-t-il précisé, sans entrer dans les détails.

Rose a obtempéré de bonne grâce, trop contente d'être prise en charge, de sorte qu'à présent, du matin au soir, le patio résonne de rires et de baragouins d'enfants. S'y  ajoutent, selon l'heure du jour, les jappements de la chienne, les gronderies maternelles, les interpellations des femmes entre elles — bref, les rumeurs de la vie. —, de sorte que s'éloigne, jusqu'à n'être plus qu'un mauvais souvenir, le spectre du cloître muet où Rachad errait, comme dans un cimetière.

N'y manque que la voix mélodieuse d'Omane, car depuis la naissance de sa fille, la diva ne chante plus.

 

 

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 08:33

 

 

                           UN RAYON DE SOLEIL DANS LE CŒUR

 

           — Omane et moi, on ne vivait quasiment plus ensemble, confie Rachad à Rose, un peu plus tard. La naissance de la petite l'a fait rentrer dans sa coquille d'une manière insensée.

Pincement de lèvres désabusé de Rose.

J'avais remarqué.

              — Je m'y attendais un peu, note bien : j'avais lu des articles sur la relation fusionnelle entre la mère et l'enfant, l'exclusion du père, etc. Mais pas à ce point ! Pas au point de rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre confinée dans sa tente, sous prétexte de  protéger sa fille du monde extérieur, pendant que moi, je crevais de solitude.

               Un profond soupir lui échappe, plus explicite qu'un long discour.

               — Ah, j'ai dérouillé, tu peux me croire. Je me sentais partir à la dérive. Heureusement qu'il me restait la peinture.

Baissant d'un ton :

J'ai beaucoup peint, ces derniers temps…

Ah ?

              Rose ne signale pas qu'elle est au courant. Vu la teneur de la peinture en question, elle ne s'en sent pas le courage. Des fois qu'il lui demanderait son avis, hein ?

              — Tu aurais pu passer à la maison, se contente-t-elle de murmurer.

Je ne voulais pas vous embêter avec mes problèmes.

              —Tu es vraiment le roi des cons, toi ! Et, tiens, à propos de problème, ce serait sympa que tu solutionnes le mien… en passant chez moi, justement. J'ai besoin d'un tas de machins que je n'ose pas aller chercher.

Inutile d'entrer dans les détails, Rachad comprend à demi-mot.

File-moi ta clé, j'y vais tout de suite.

Tu ne veux pas que je t'accompagne ?

              — Pas la peine, reste avec Omane. Tu as une excellente influence sur elle, ce n'est pas le moment de laisser retomber la mayonnaise. Grâce à toi, j'entrevois le bout du tunnel. Qu'est-ce que je te rapporte ?

              — Tout ce que tu trouves comme fringue et comme jouets, dans la chambre des gamins. Ah, le panier du chien, aussi. Et un peu de linge pour moi.

             — Bon, je ferai de mon mieux… Au fait, si je rencontre ta foldingue, qu'est-ce que je lui dis ?

             — Rien. Ou alors, ce que tu veux mais ne me le répète pas. Je tiens à l'oublier le plus vite possible.

           —  A tes ordres, belle-sœur !

             Ce ton moqueur… Il y avait bien longtemps que Rose ne l'avait entendu. Dix mois, exactement.

            « Ça y est, j'ai retrouvé mon Rachad », pense-t-elle, un rayon de soleil dans le cœur.

 

 

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 08:04

 

 

                                          PREMIERS SOURIRES

 

 

Quand Rachad rentre du travail, en fin d'après-midi, il les trouve tous les cinq dans la cuisine. Rose prépare le repas. Grégoire, à quatre pattes, donne des cours de reptation à son frère, sous la surveillance attentive de Julie. Et Omane, assise en tailleur à même le sol, berce Nadège dans le "hamac" formé par le tissu de sa robe tendu entre ses genoux.

La scène le fige d'étonnement sur le pas de la porte.

Omane, tu… tu as sorti la petite ?

Sa femme incline lentement la tête. 

Une chose inimaginable s'est passée, tout à l'heure, dit-elle.

Et de lui raconter la rencontre magique entre les deux bébés.

— Mais alors… Nadège est peut-être moins atteinte qu'on ne le craignait ? articule Rachad, la gorge serrée.

Rose, à nouveau gagnée par l'émotion, s'éclaircit la voix avant de remarquer :

— Elle fait des progrès, quoi. C'est bien naturel, à son âge, hein, pitchounette ! 

Aucune réaction. La petite fille a retrouvé son masque marmoréen. L'exemple d'Olivier, gesticulant sur le carrelage, ne l'inspire guère, et pour cause : son retard est tel qu'elle ne tient pas encore assise.

Qu'importe : ce soir, pour la première fois depuis sa naissance, ses parents ont le sourire.

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 08:40

                                             LE COCON

 

En attendant le réveil d'Omane, tu resteras cul nu, mon trésor.

Par chance, cette attente ne dure pas trop longtemps. Un demi-heure plus tard, la diva sort de sa chambre, vêtue de la tunique rouge de La Tosca — dans laquelle, maintenant, elle flotte.

— Tu n'aurais pas des langes à me prêter ? demande Rose, avant même de la saluer.

— Si, répond Omane, en regardant son neveu d'un air songeur.

Se sentant observé, Olivier sourit, bavouille et tend les bras. Omane hésite, puis craque.

Bonjour, petit mamour, dit-elle en le soulevant.

              En dépit de la contenance qu'elle s'efforce de garder, Rose perçoit son émotion. Et, du coup, craque aussi.

— Et Nadège ? s'enquiert-elle.

Omane ne bronche pas. Elle rend calmement Olivier à sa mère, met l'eau à chauffer, sort le thé du placard.

« Elle n'a pas entendu, se dit Rose. Ou alors, elle fait semblant.»     Mais elle n'ose pas répéter sa question.

Un long moment plus tard :

Tu veux la voir ? murmure Omane.

Sourire incertain de Rose. 

— Oh, oui, s'il te plait.

Sans un mot, sa belle-sœur l'emmène dans sa chambre où, surprise ! la tente bédouine, retirée du patio pour cause de mauvais temps, a été dressée, à l'exclusion de tout autre mobilier.

Un doigt sur la bouche, Omane soulève le pan de toile et s'insinue à l'intérieur, en faisant signe à Rose de la suivre.

         Dans l'univers de tissu règne une paix idéale.

         « C'est un nid, pense furtivement Rose. Non, plutôt un cocon. Omane a tissé un cocon autour de sa larve, comme les insectes… » Puis elle réalise tout ce qu'évoque le mot "larve", dans ce contexte particulier, et frémit.

         « Mon Dieu, comment est cette petite pour qu'Omane éprouve à ce point le besoin de la cacher ? »

         Son désarroi s'accentue, au fur et à mesure que s'écartent les draperies.

         — Voilà ma nursery, annonce Omane, parvenue au cœur du cocon.

         Cette "nursery" se résume à un vaste matelas, couvert de coussins précieux.

         Dessus, vêtue d'or et de pourpre, l'enfant endormie.

         Petite. Frêle. Très pâle.

         Ravissante.

Ooooh, chuchote Rose. On dirait une princesse . 

— C'en est une, répond sourdement Omane. Ma petite princesse du désert.

Sentant confusément une présence étrangère, Nadège ouvre les yeux et scrute les intrus. Son regard est d'une intensité, d'une gravité inhabituelles. En revanche, pas un muscle de son visage ne bouge. Et elle ne profère aucun son.

Coucou, Nadège, roucoule Rose.

Aucune réaction. La petite fille semble plongée dans un rêve éveillé dont rien ne peut la distraire.

— Elle est toujours… comme ça ? souffle Rose, se souvenant des confidences de son beau-frère.

Omane hoche la tête.

Elle ne sourit jamais ?

Omane secoue la tête, puis tend la main vers les langes empilés dans un coin.

Tu peux changer Olivier, si tu veux.

Ici ?

Oui, il y a tout le nécessaire.

Elle désigne un panier où s'entassent des produits d'hygiène.

         Rose allonge donc son fils sur la couche princière. Comme à son habitude, il gigote, babille. Puis avise sa cousine.

         Un autre bébé ! Voilà qui est bigrement intéressant. Tandis que sa mère le talque et l'emmaillote, toute son attention est captée par la petite fille. Il lui parle, avec force bulles et "areu", puis entreprend de la toucher.

         Vu sa position — sur le dos, jambes en l'air —, ce n'est pas simple, mais il s'obstine. Étend la main le plus loin qu'il le peut. S'étire, se contorsionne. Et, victoire! finit par atteindre, du bout des doigts, le visage convoité.

Attention ! s'écrie Rose, en le ramenant à elle.

Non, laisse-le faire, dit Omane.

                À présent, tournés l'un vers l'autre, les bébés s'examinent avec curiosité. Nadège, immobile et sévère, Olivier, bavard et entreprenant. Si entreprenant qu'à peine débarrassé de l'entrave maternelle, il rampe vers sa cousine — qui, de son côté, ne perd pas un seul de ses gestes, l'œil écarquillé, la pupille dilatée — et, maladroitement, lui tripote le nez, puis la bouche.

Tu n'as pas peur qu'il lui fasse mal ? s'inquiète Rose.

               Omane, fascinée, ne répond pas. Elle observe leur manège en retenant son souffle.

Et c'est alors que le miracle se produit. Sous les patouillis d'Olivier, les traits de Nadège s'animent imperceptiblement. Oh, ce n'est pas un sourire, non. Ni même une mimique. Juste une légère, très légère crispation qui s'accompagne d'un semblant de soupir. 

Devant ce spectacle, Omane ne peut retenir ses larmes.

C'est la première fois ? comprend Rose.

               — Oui, elle n'a jamais réagi aux caresses, ni aux paroles, ni aux sollicitations d'aucune sorte. Comme si rien n'atteignait son cerveau. Et là… là…

Sa voix se brise.

              — Elle a peut-être besoin d'un compagnon de son âge… Et elle l'aurait eu plus tôt si tu ne nous avais pas fuis comme la peste, siffle Rose pour faire diversion.

Puis, sa pique lancée, elle ramasse son gamin, coupant ainsi court à une tension qu'elle n'assume pas.

Je vais voir si Grégoire ne fait pas de bêtises.

              Omane la regarde s'éloigner, bouleversée. Un changement fondamental est en train de s'opérer en elle. Une fois de plus, par sa seule présence, Rose a balayé toutes ses certitudes. Elle hésite, fixe le drap mouvant par où sa belle-sœur vient de disparaître, puis, se décidant brusquement, saisit sa fille et sort à son tour.

 

 

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 11:52

 

 

                                   L’ATELIER

 

         Elle chasse aussitôt cet affreux soupçon.

         « Je le saurais, voyons ! Rachad me l'aurait dit, hier. N'empêche que… »

         Elle tend l'oreille.

         « … c'est tout de même étrange que je ne l'aie même pas entendue pleurer, cette petite. »

         En proie à une perplexité qui va croissant, elle poursuit son exploration. Et pénètre dans le salon.

         Ce qu'elle y découvre lui coupe la respiration.

         Car le salon n'en est plus un. Table basse et fauteuils ont disparu. À leur place, un lit — pas fait — et des tableaux, des tableaux, des tableaux… 

Rose a un mouvement de recul involontaire. Oh, elle reconnaît la griffe de Rachad, ses obsessions cosmiques. Mais le rêve galactique a viré au cauchemar. Les boules de couleur qui, jadis, évoquaient des constellations disséminées dans l'espace, se regroupent à présent pour former des visages. D'immenses faces de bébés au regard vide, posées, telles des planètes, au fond du firmament. Le tout dans une gamme de couleurs sourdes, à dominante de noir et de vert vénéneux.

         Quelles monstrueuses angoisses son beau-frère, si peu enclin à se plaindre,  a-t-il exorcisées ici ? De quels tourments morbides s'est-il débarrassé ? Rose l'imagine, à la nuit tombante, halluciné, écumant, extirpant de ses tripes les démons qui le rongent pour les jeter sur la toile.

         Peut-être crie-t-il de douleur, durant cet "accouchement"? Lui dont le stoïcisme est proverbial, peut-être se roule-t-il par terre en hurlant ?

         L'insoutenable vision arrache une plainte à Rose. Elle referme aussitôt la porte, avec le sentiment d'avoir, telle la femme de Barbe-Bleue découvrant le charnier de son époux, surpris un secret atroce. Et, le cœur en déroute,  elle s'empresse de retourner à ses si rassurantes préoccupations matérielles.

         « Tout ça, c'est bien joli, mais en attendant, mon pauvre Olivier a le derrière trempé. Et après, bonjours les rougeurs ! Il faudrait que j'aille chez moi chercher quelques affaires, mais je n'oserais jamais. Mona m'y attend peut-être, et après ce qui s'est passé… »

Elle frissonne.

« … l'affronter est au-dessus de mes forces. »

Que faire alors ?

 

 

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 06:27

RÉVEIL EN TERRE ÉTRANGÈRE

 

         La maison est silencieuse. Très. Trop. Un silence de cathédrale, de lieu inhabité. Un silence qu'on entend.

Rose n'avait pas souvenance que l'atmosphère, ici, pèse un tel poids. C'était une habitation riante, jadis. Pas un mausolée !

— Maman, ze peux aller dehors avec Zulie ? réclame Grégoire en montrant le patio.

En dépit d'une brume matinale persistante, elle leur ouvre, mais recommande : 

— Pas de bruit, hein ! Oncle Rachad et tante Omane dorment peut-être encore.

         Elle-même se rend dans la cuisine, afin de préparer le petit déjeuner.

Sur la table, du café encore chaud, du pain, du beurre l'attendent.

« Rachad est déjà parti au travail, constate-t-elle. Quant à Omane… je suppose qu'elle n'est pas levée. »

         Voilà qui est bien ennuyeux, car Rose se trouve confrontée à un problème de taille : les changes. Dans leur fuite précipitée de la veille, ni elle ni son beau-frère n'ont pensé à emmener le nécessaire. D'autant qu'en principe, il y a tout ce qu'il faut ici…

         Oui, mais où ?

         « Dans la salle de bains, évidemment. Que je suis bête ! »

         Mais Rose a beau fouiller étagères et placards, elle n'y dégote ni talc, ni lait de toilette, ni pommade pour les fesses. Quant aux langes, il n'y en pas la moindre trace.

         « Bizarre, ça ! Chez moi, les produits pour bébés débordent de partout. Où Omane peut-elle bien ranger tout son bordel ? »

         Elle passe de pièce en pièce, et son étonnement va croissant.

         « Incroyable ! Il n'y a pas un jouet qui traîne, pas un chausson, pas un biberon… Comme s'il n'y avait pas d'enfant, dans cette maison. »

         Un froid glacial l'envahit.

         « La petite Nadège n'est quand même pas… morte ? »

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