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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 07:10

 

 

                                              ÉTRANGES RETROUVAILLES

 

Dans la cuisine flotte un réconfortant parfum de thé à la menthe.

— Assieds-toi, dit Omane, en versant le liquide chaud dans les tasses. Et raconte-nous.

Rien, dans son attitude, ne laisse supposer de quelconques retrouvailles. Elle se comporte comme si elles s'étaient vues la veille — alors que depuis dix mois, elle vit en recluse. En revanche, elle a beaucoup maigri. Son corps sculptural est devenu longiligne, ses joues se sont creusées. Deux rides, joignant les ailes du nez aux commissures des lèvres, encadrent une bouche curieusement flétrie.

Rose s'exécute de bonne grâce. Parler la soulage. Elle n'omet rien : ni l'extrême amitié qui l'a liée à Mona, les premiers temps, ni le lent basculement de la situation, ni les circonstances de sa prise de conscience, ni les scrupules qui ont suivi. Elle en rajoute, même, se charge un maximum, trouve à "la malheureuse" une foule de circonstances atténuantes. Et finit par avouer, en s'effondrant en larmes, qu'elle est bourrelée de remords.

— Si j'avais été plus vigilante, Bébête ne serait pas morte,  hoquette-t-elle. Amir a raison quand il me traite de godiche.  Même en croyant bien faire, je ne commets que des bourdes.

— Cesse donc de te fustiger, tu n'es pas seule en cause, coupe sèchement Omane. Rien de tout cela ne serait arrivé si je t'avais soutenue, pendant l'absence de ton mari.  

C'est sa première parole de regret.

Ce sera la seule.

 

 

                                                     *

 

 

 

Il est presque trois heures quand Rachad se décide à lever la séance.

Allez, au lit ! Je bosse, moi, demain.

Épuisée par toutes ces émotions, Rose gagne en bâillant la petite chambre aux murs chaulés — celle-là même où, il y a un peu plus d'un an, elle se remettait de ses déboires avec Isis, et que peuplent, à présent, les souffles paisibles de ses deux enfants. Et, sitôt couchée, sombre dans un trou noir.

 

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 07:29

 

 

                                                   AU SECOURS !

 

         Dans l'état d'effroi que l'on devine, Rose se re-barricade et saute sur le téléphone. Il lui faut de l'aide. De l'aide, à tout prix. Or, la seule personne à même de l'aider dans les circonstances présentes, c'est son beau-frère.

Elle l'appelle donc, quitte à rompre la loi du silence instaurée par Omane. Il s'agit d'un cas de force majeure, n'est-ce pas ?

         Durant un bon moment, l'appareil sonne dans le vide. Puis l'on décroche, et une voix ensommeillée bredouille :

Allo ?

Rachad, au secours, crie Rose.

Instantanément, la voix se raffermit.

—Qu'est-ce qu’il se passe ?

 — Il y a une folle qui… qui me harcèle. Elle a tué Bébête.

Une crise de sanglots nerveux l'empêche de continuer.

Tu veux que je vienne ? demande Rachad.

— Oh, oui, s'il te plaît. J'ai peur, tu ne peux pas savoir.

                  Cinq minutes plus tard, il est là et, d'un simple regard, jauge la situation.

Allez, prends tes enfants, je t'emmène à la maison.

Rose ne se le fait pas répéter. Les enveloppant chacun dans une couverture, elle les transfère, tout endormis, dans la voiture de son beau-frère. Puis elle embarque, suivie de Julie.

— Et… Omane, qu'est-ce qu’elle va dire ? interroge-t-elle, tandis que Rachad se gare devant chez lui.

Il y a un bon moment que la question lui brûle les lèvres — depuis qu'elle a téléphoné, en fait —, mais elle se résout seulement à la poser. Avant, elle n'osait pas. Toujours la fameuse politique de l'autruche.

Elle t'attend, répond Rachad. 

— Ah ?

Prends Olivier, je me charge de Grégoire, ajoute-t-il.

Au claquement de la portière, le patio s'ouvre et la haute silhouette d'Omane se profile dans l'encadrement.

— Entre, Rose, dit-elle. La chambre d'amis est prête. Va vite y installer tes gosses.

 

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 02:01

 

                                 LE CADEAU

 

Combien de temps dure cette scène odieuse ? Une demi-heure ? Une heure? Rose est incapable de l'évaluer. Noyée dans sa peur, elle n'a plus qu'une pensée, une seule : QUE ÇA S'ARRÊTE.

         Or, ça finit par s'arrêter. 

         Plus de cris, soudain. Plus de coups. Plus d'aboiements.

Le silence.

            Lentement, elle se relève, s'approche de la fenêtre. Écarte légèrement le rideau.

La silhouette massive est toujours là, dans l'ombre, qui l'apostrophe : 

— Inutile de te cacher, je vois bien que tu m’espionnes.  Mais ne t'inquiète pas, je te laisse : j'ai dit tout ce que j'avais à dire, il ne me reste plus qu'à agir

Et sur ces mots chargés d'on ne sait quelle menace, Mona s'éloigne en trébuchant, pesante, voûtée comme une vieille. Terriblement, effroyablement pathétique. 

Ce n'est qu'un faux départ, hélas. Vingt mètres plus loin, elle fait volte-face et revient sur ses pas.

Ah, j'oubliais mon petit cadeau d'adieu !

Elle jette quelque chose par-dessus le mur, puis s'en va pour de bon. Rose la suit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse, et lorsqu'elle est certaine de n'avoir plus rien à craindre, redescend, déverrouille la porte et se glisse dans le jardin à la recherche du "cadeau".

Julie, plus vive qu'elle, le trouve aussitôt. Et reste à côté, à geindre en le poussant du museau.

Dans la pénombre, Rose se baisse, ramasse la "chose", la relâche dans un cri.

C'est une boule de poil.

Un cadavre encore chaud.

Celui du chaton, étranglé.

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 09:46

 

 

                                 UNE FORME TITUBANTE DANS L’OMBRE

        

         Vingt-deux heures et des poussières. Rose est occupée à changer Olivier, après la dernière tétée, quand un cri résonne dans la rue :

Rose !

La voix qui l'émet est si discordante, si éraillée que, de prime abord, elle ne la reconnaît pas. Surprise, elle couche son fils et se penche à la fenêtre. Dans l'ombre se dessine une forme titubante dont le visage levé grimace sous la lune.

— Mona, c'est… c'est toi ?  

         La réponse lui parvient, sifflante :

Oui, c'est moi, kalba*!

M'enfin, proteste Rose, soufflée.

— Je t'ai attendue toute la journée. Pas un mot, pas un coup de fil. Tu es un monstre, tu entends ? UN MONSTRE.

         Il y a tant de souffrance dans cette accusation que le premier réflexe de Rose est la pitié.

         « Il faut que je descende la réconforter », se dit-elle.

         Mais quelque chose la retient : Mona n'est pas dans son état normal.

Justement, je voulais… se contente-t-elle de répondre.

Un ricanement lui coupe la parole.

— Tu n'as rien à vouloir, petite idiote ! C'est moi qui veux. Et tu sais ce que je veux ? Je veux ta peau, ah ah ah ah.

« Elle est saoule, réalise Rose. Saoule et… dangereuse. »

         Et, ni une ni deux, elle referme la fenêtre.

         Ce geste malencontreux (?) met un comble à la fureur de la quadragénaire. Ses éructations redoublent, passant sans transition du mode rauque au suraigu. Reproches et insultes fusent, dans un français mêlé d'arabe, entrecoupés de rires avinés, de pleurs, de gémissements.

         Rose, terrifiée, tire les rideaux et court se réfugier au fond de la pièce, entre le berceau d'Olivier et le lit de Grégoire (qui, par chance, a le sommeil lourd).

         « Elle est folle, folle à lier, se répète-t-elle. Quand je pense que je l'ai fait entrer dans ma maison et… et… que  je lui ai confié mes enfants ! Je… (Montée d'adrénaline :) Mon Dieu, la clé ! Elle a la clé ! »

          Avec un hoquet d'épouvante, elle dévale jusqu'au rez-de-chaussée, vérifie la bonne fermeture des volets, glisse sa propre clé dans la serrure, et, tant qu'à faire, pousse le canapé devant la porte.

         Dans la rue, le tintouin continue de plus belle, assorti à présent de coups sourds.

          — Salope ! Salope ! Je t'aurai ! glapit Mona, en heurtant des deux poings la petite porte du jardin. Je vous aurai, tous, tes enfants aussi !

Julie aboie à s'en briser les cordes vocales. À proximité, une voix d'homme hurle :

Bas, ia akrou charmouta*!

Airi fik *! » réplique Mona sur le même ton.

 Rose remonte dare-dare, les mains pressées sur les oreilles, et se barricade dans sa chambre.


                                                                                              * Kalba : chienne

·      — Ça suffit, espèce de putain !

·      — Va te faire foutre !

                                         

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 07:36

 

 

                                                           DOUTES

 

         Hélas, ça n'empêche pas de penser, bien au contraire. La couverture sous le menton, un loupiot à droite, un loupiot à gauche, Rose barbote dans ses doutes et ses contradictions. Tantôt, la colère l'emporte : « Non mais qu'est-ce qu'elle s'imagine, cette bonne femme ? Qu'il suffit d'un claquement de doigts pour que je lui tombe dans les bras ? » À cette idée, elle frémit de dégoût. « Décidément, les Nana (!), ce n'est pas ma tasse de thé. »

        Le souvenir de Claire et des soupçons pesant sur elles la distrait un instant.

         « Ah, là, là, les bonnes sœurs, comme fines psychologues ! Mona ne vaut guère mieux, note bien : espérer que je trompe Amir avec elle… Encore, bon, elle serait jeune et belle —style les héroïnes des livres de Colette —, ce serait, sinon possible, du moins plausible. Mais ELLE. Punaise, à croire qu'elle ne s'est jamais regardée dans une glace ! »

         À d'autres moments, son bon cœur prend le dessus :

         « La pauvre, elle a besoin d'amour, comme tout le monde. Et vu qu'elle ne supporte pas les hommes, elle prend ce qu'elle trouve, c'est-à-dire moi. Il n'y a aucune raison que ça me vexe. Je devrais plutôt être attendrie, à la limite. »

— Maman, où l'est, Nana ?

         — Elle est retournée chez elle, mon chéri. Elle avait plein de choses à faire.

« En plus, dans la culture arabe, les relations lesbiennes n'ont pas la même connotation que chez nous. C'est la réponse logique aux harems, à la polygamie, au machisme ancestral. »

— Ne gigote pas comme ça, tu vas faire tomber ton frère.  Allez, descends du lit et va jouer avec Julie.

« Pourquoi j'ai réagi aussi violemment ? Après tout, être désirée n'a rien de dégradant, même par une femme. Est-ce que, par hasard, j'aurais autant de préjugés que mes parents ? » 

— Arrête, Grégoire, on ne tire pas la queue des chiens ! Tu aimerais, toi, qu'on te tire les oreilles ?

« Ceci dit, elle aurait pu garder ses sentiments pour elle, cette grosse bêtasse… Et éviter de passer à l'acte, surtout ! C'est ça, en fait, qui m'a foutue en rogne : quelque part, j'ai ressenti son geste comme une sorte de viol. Rien que d'y penser, tiens, j'en ai la nausée .»

         Bref, la journée se passe en tergiversations. Et le soir venu :

         « Quel capharnaüm ! » se dit Rose, devant sa maison qu'une journée sans Mona a suffi à mettre sens dessus-dessous.

Est-ce ça qui balaie ses dernières réticences ? En tout cas, subitement, sa voisine lui manque. Mais vraiment, hein ! Assez pour qu'elle décide de passer l'éponge.

         « Voilà ce que je vais faire : dès que les enfants seront endormis, je l'appellerai et je lui dirai : « Hier, j'ai été choquée par ton attitude, mais à la réflexion, j'avais tort : si tu as envie de m'aimer, ça te regarde. Moi, je n'ai rien contre, à une condition : qu'il n'en soit plus jamais question entre nous.» C'est vrai, quoi : du moment qu'elle n'attend rien en retour — rien de physique, je veux dire — je ne vois pas pourquoi je me formaliserais. »


         Apaisée par cette sage décision, Rose attend patiemment la nuit.

 

        

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 07:07

 

 

                                   SOMBRE DIMANCHE

 

 

         — Maman ! Où l'est, Nana ?

         Rose, agressée par la lumière, cligne des yeux.

         — Grégoire ? Tu es déjà levé ?

         —Nana l'est pas là, insiste le petit garçon.

         D'un geste automatique, Rose cherche sa montre, posée sur la table de chevet, et la consulte.

—Quoi ?! Dix heures vingt ? Mon pauvre chéri, tu dois être affamé… Et Olivier ? Comment ça se fait qu'il ne réclame pas ?

         Elle saute sur ses pieds, se rue dans la chambre voisine ; le bébé dort à poings fermés.

         — C'est vrai qu'il a eu du rab de tétée, cette nuit, se souvient-elle.

         Et, sans crier gare, une gigantesque déprime lui fond dessus.

 

         Ayant nourri tout son petit monde, ouvert aux animaux et constaté qu'il faisait gris et froid, elle se recouche.

         C'est dimanche.

Un triste dimanche de novembre.

L'un de ces jours où l'idée même d'exister est au-dessus de vos forces. Dans ces cas-là, les ours hibernent.

Les Rose aussi.

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 04:03

 

                                                             L’AVEU

 

           Dès lors, Rose redouble de gentillesse envers cette femme qu'elle a si mal jugée.

           Cependant, la nuit suivante :

Rose…

Mona ? Tu rêves encore ou tu es éveillée ?

Je suis éveillée, et… il faut que je t'avoue quelque chose…

… ?

— Je t'ai menti… Ce n'est pas de l'amour maternel que j'éprouve envers toi, c'est… de l'amour tout court….

Rose avale sa salive, ce qui provoque un «gloups»  incongru — qu'elle est d'ailleurs seule à entendre.

— Les hommes ne m'ont jamais intéressée, poursuit la voix chuchotante, dans le noir. Ils ne savent pas aimer. Ils mutilent, ils possèdent, ils asservissent, mais ils ignorent tout de la tendresse et du don de soi. Leurs baisers sont des morsures, leurs caresses, des coups…

Oh, là, tu exagères, proteste Rose. Amir…

— Amir est comme les autres : il te délaisse, pour la gloire factice d'une carrière, au moment où tu as le plus besoin de lui. Je me trompe ? 

Ben…

— Il est aussi indigne de ton amour que mon mari l'était du mien. Un dévouement absolu et unilatéral, voilà ce qu'ils attendant de nous, ces montagnes d'égoïsme. Nous leur servons de bonnes, d'infirmières —ou de souffre-douleur. Nous tenons leur ménage, préparons leurs repas, élevons leurs enfants, écoutons leurs doléances, et au bout du compte, que nous reste-t-il ? Des rides, le sentiment d'avoir gaspillé nos plus belles années, et un cœur sec comme le désert…

Re-gloups.

Mais… aujourd'hui, tu es libre.

— Et elle me sert à quoi, ma liberté, tu peux me le dire ? J'ai quarante-cinq ans, je n'ai jamais connu le plaisir, et mon univers se réduit à quatre murs où je vieillis peu à peu en attendant la mort. Charmante perspective, non ? Autant vaudrait en finir tout de suite. 

Arrête ! Tu n'as pas le droit de dire ça.

— Et pourquoi donc ? Pourquoi ne pas regarder les choses en face ? Mon destin n'est qu'une lente agonie, à moins que…

À moins que quoi ?

… que tu me rendes le goût de vivre.

Silence. Rose donnerait n'importe quoi pour disparaître. À défaut, elle arrête de respirer, histoire d'être moins là . Et ferme les yeux, selon la bonne vieille politique de l'autruche.

         Quand elle les rouvre, le visage de Mona n'est qu'à quelques centimètres du sien.

Rose… Ma Rose…

Comme en rêve, des bras l'enlacent, deux lèvres s'avancent vers les siennes. Un souffle se mêle à son souffle. Et elle, comme dans les rêves — dans les cauchemars, plutôt — demeure paralysée devant l'inéluctable.

         Un baiser passionné lui rend brutalement le sens des réalités.

Eeeeh ! crie-t-elle, en sautant sur ses pieds.

D'un bond, elle est dans la chambre des enfants dont elle claque la porte — au risque de les éveiller. Adossée au chambranle, le cœur houleux, les jambes en coton, elle s'essuie frénétiquement la bouche.

— Rose, qu'est-ce qui te prend ? entend-elle, à travers la parois. Pourquoi réagis-tu ainsi ? Viens, je vais t'expliquer…

Et elle, crispant les poings :

— Il n'y a rien à expliquer, Mona. Tout est parfaitement clair. Va t'en, s'il te plaît. Rentre chez toi, on discutera de tout ça demain, à tête reposée.

 La réponse de Mona est couverte par les pleurs d'Olivier, dérangé dans son sommeil. Rose s'empresse de le sortir du berceau.

Tttt, c'est tout, mon trésor, c'est tout…

        Elle marche à travers la pièce en lui tapotant le dos et finit, de guerre lasse, par lui donner le sein — ce qui, enfin, le rendort.

Lorsque, l'ayant recouché, elle se décide enfin à regagner sa chambre, Mona est partie. En laissant juste un mot, sur le lit : Pardon.

 

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 07:20

 

 

                                                      SUR LA SELLETTE

 

Tout quoi ? Les repas, tu veux dire ?

— Les repas et le reste : tu nous prends en charge, les enfants et moi, tu tiens ma maison, tu te tapes tout le boulot sans jamais rechigner…

Nouveau sourire de Mona. Un peu implorant. Presque un sourire d'excuse.

— Je ne pouvais pas te laisser tomber, dans ta situation, commence-t-elle.

—Tu ne files pas de coup de main à toutes les bonnes femmes seules de la région, tout de même !

Ne te compare pas à…

— Bien sûr que si.  Quelle différence y a-t-il entre moi et la vieille Souham qui habite près de chez toi, par exemple ? Elle aussi a besoin d'aide, et pourtant, tu ne lui consacres pas tout ton temps.

Ce n'est pas pareil.

Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai de plus qu'elle ?

Euh…

Allez, dis-le, Mona ! Dis-le !

Rose a-t-elle conscience, à cet instant précis, de mettre son interlocutrice au supplice ? N'y aurait-il pas une pointe de sadisme dans son insistance ?

La quadragénaire baisse les yeux… pour les relever aussitôt et les planter droit dans les siens.

Tu veux vraiment le savoir, Rose ?

Elle prend une large inspiration.

— Eh bien, tu es la fille que j'aurais aimé avoir. En "me tapant tout le boulot", comme tu dis, j'agis dans mon propre intérêt : je me donne l'illusion d'être mère et grand-mère, tu comprends ?

Un tombereau de remords se déverse sur Rose.

— Ta… ta fille ? ânonne-t-elle, tout en s'insultant mentalement :  « Saleté puante ! Crétine ! Don Juanne à la manque ! Faut-il que tu sois d'une malveillance crasse pour avoir prêté je ne sais quelles intentions à cet ange de bonté ! »

Si elle s'écoutait, elle se giflerait.

— Oh, je ne me compare pas à ta véritable mère, rassure-toi,  poursuit Mona, prenant son trouble pour de la désapprobation. Et je ne cherche pas à lui voler ton affection. J'essaie juste de la remplacer un peu, dans la mesure de mes faibles moyens.

Rose secoue la tête, sincère cette fois :

— Tu la vaux largement ! Elle et moi, on ne s'entend pas très bien, tu sais. En fait, je ne corresponds pas du tout à sa notion de "fille idéale". Je suis même exactement l'inverse.

— Comment ça ? s'indigne Mona. Mais tu ES la fille idéale, ma Rose. On a envie de te dorloter, de te protéger…

— Ma belle-sœur disait la même chose, avant que… enfin, avant d'avoir un enfant à elle. Et quelqu'un d'autre, aussi : une handicapée que j'ai connue, il y a bien longtemps…

« C'est fou le nombre de nanas dont je fais vibrer l'instinct maternel, réalise-t-elle, tout en parlant. En fait, je ne suis pas une séductrice comme je me plais à l'imaginer, mais une petite fille attardée… Autant pour moi ! »

         Et, ne trouvant rien à ajouter à cet affligeant constat, elle s'en retourne à ses occupations, tête basse, sous le regard pensif de Mona.

 

 

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 12:05

Sortie de "Grands moments de solitude" prévue moments01.jpg

chez Rivière Blanche, en avril !

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 07:14

 

 

 

                        TROUBLANT CONSTAT

 

On ne peut pas toujours nier l'évidence. Suite à ce qu'elle a, bien malgré elle, surpris, Rose se pose des questions qui, jusque là, ne l'avaient pas effleurée (ou à peine). Qui est réellement Mona Aoun ? Pourquoi s'obstine-t-elle à lui rendre service, alors que rien ne l'y oblige ? Quelles sont les véritables motivations de cet altruisme aussi suspect que débordant ? En mettant bout à bout des remarques lancées au hasard, des bribes de conversation, des regards furtifs — mais si éloquents, pour peu que l'on prenne le temps de s'y attarder — et surtout les paroles de cette nuit, la conclusion s'impose d'elle-même : Mona est amoureuse d'elle.

Enfin… amoureuse n'est peut-être pas le mot exact, mais en tout cas, son attachement dépasse largement le cadre de la simple amitié.

              « Ni Têta, ni madame Izmirlian, ni même Omane ne se sont comportées comme ça vis-à-vis de moi, raisonne-t-elle. Elles m'aimaient, certes, mais pas d'une manière aussi exclusive, aussi… extrême ! »

Cette prise de conscience la consterne et la trouble à la fois. Comment elle, la Rose si farouchement indépendante, a-t-elle permis que s'installe une telle situation ?

« J'ai laissé Mona s'approprier ma maison, mes enfants et moi-même sans rien faire pour l'en empêcher, se reproche-t-elle. Je la remerciais, au contraire. Je lui livrais mes pensées les plus intimes, mes désirs les plus secrets… Gourde que je suis ! Pas étonnant qu'elle ait cru que "c'était arrivé". Et pour m'en dépêtrer, maintenant…»

               En proie à une parano galopante, la voilà qui en rajoute, qui extrapole. Qui devient aussi suspicieuse qu'elle s'était montrée confiante auparavant. Qui se sent prisonnière du cocon de bien-être tissé autour d'elle par celle qu'elle surnomme à présent l'(a)mante religieuse…

« Il faut que je réagisse, et vite, avant qu'il soit trop tard, décide-t-elle. Sinon, on s’en mordra les doigts, comme dirait ma mère ! »  

Et, illico presto, elle va trouver Mona. Celle-ci l'accueille d'un sourire :

— Je t'ai préparé du kebbé*.

Rose tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant d'interroger :

Mona, pourquoi fais-tu tout ça ?

 

                                                                                    * Kebbé : pain de viande au boulgour

 

 

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