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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 08:10

 

 

                                                             LE CHATON

 

R'ga'de, maman !

Ce que brandit Grégoire est à peine plus gros qu'une souris. Ça gigote, ça pousse des cris aigus et c'est plein de poils particulièrement sales.

— Oh, le joli chaton ! s'écrie Rose. Attention, mon chéri, tu le tiens mal.

Elle le lui prend, l'enferme doucement entre ses paumes en conque.

Petit, petit, petit… qu'il est mignon ! Où l'avez-vous trouvé ?

—Dans le souk, répond Rachad. Il s'était réfugié sous une voiture ; d'ailleurs, fais gaffe, il est plein de cambouis. C'est Grégoire qui l'a vu, il tremblait de froid, de peur. Je me suis dit que si on le laissait là, il n'en avait plus pour longtemps à vivre.  Ça ne t'embête pas qu'on l'ait ramené ?

—Bien sûr que non, tu as très bien fait, au contraire.  N'est-ce pas, mon bichon ?

Le petit garçon, ravi, tend ses menottes.

Veux le ssat !

— Tout à l'heure. On va d'abord le laver et lui donner à manger… Tu crois qu'il est sevré ?

La question s'adresse à Rachad.

Je n'en ai pas la moindre idée. Tu sais, moi, les chats…

On va s'en assurer tout de suite.

Elle verse un peu de lait dans une soucoupe, la pose devant l'animal. Celui-ci hésite puis, maladroitement, plonge son museau dans le liquide et éternue.

— Il n'y arrive pas, constate Rose, navrée. Je l'aurais parié : à cet âge-là, ils tètent encore. C'est comme si on essayait de faire boire Olivier au verre.

Cette pensée lui serre le cœur.

— Comment l'alimenter ? Il risque de mourir de faim. À moins que…

Prise d'une inspiration subite, elle déboutonne son chemisier et présente aux minuscules babines son mamelon où perle un peu de lait.

— Oh, Rose, s'indigne Rachad. Tu ne vas quand même pas… C'est dégoûtant !

— Pourquoi ? Un bébé est un bébé, non ? Allez, petit, goûte-moi ce bon niamniam !

Après deux ou trois tentatives infructueuse, la langue rose lape enfin la goutte nourricière.

À la bonne heure, se réjouit Rose. Vas-y, encore une !

Elle rit.

Tu es le frère de lait d'Olivier, maintenant.

Puis, s'adressant à son beau-frère, toujours aussi choqué :

— Tu ne connais pas la chanson de Brassens ? Quand Margot dégrafait son corsa-age, pour donner la gougoutte à son chat…

—Toi aussi, tu te mets à confondre la poésie et la réalité ? coupe Rachad d'un ton sec.

Petite moue d'excuse de Rose.

Des fois, c'est bien, dit-elle. Ça aide à supporter le malheur.

Des fois, ça l'accentue, répond-il sombrement.

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 08:23

 

 

                                   RACHAD, LE RETOUR

 

Un samedi matin, on frappe à la porte. Rose va ouvrir.

—Oh, Rachad ! Que je suis contente !

Elle lui saute au cou, le fait entrer.

—Amir n'est pas là ? s'étonne-t-il.

— Il dort encore. En ce moment, il répète quasiment jour et nuit. Tu veux que je le réveille ?

—Surtout pas, je passais juste vous faire un petit coucou…

        Il a un pauvre sourire.

—Je peux m'asseoir ?

—Cette question ! Tu veux du café ? Il est encore chaud.

Sans attendre la réponse, elle le sert, tout en le bombardant de questions :

— Comment va Omane ? Et la petite ? Et toi ? Tu as bien mauvaise mine… Ce n'est pas la forme, hein ? Pourquoi vous nous fuyez ?

Sous l'avalanche, Rachad courbe l'échine sans rien dire.

— J'aimerais tellement voir Nadège, poursuit Rose, volubile pour deux. Vingt fois, j'ai essayé d'aller chez vous, de vous appeler. Je veux bien croire qu'après le choc qu'elle a subi, ta femme ait besoin de solitude, mais quand même, ce n'est pas une raison pour nous rejeter à ce point-là. On vous aime, nous. Vous nous manquez. Moi, sans Omane, je suis orpheline.

D'un geste las, Rachad l'arrête.

— Je sais tout cela, Rose. Et j'en souffre plus que tu ne l’imagines. Mais je ne peux rien y faire. J'ai essayé, tu penses ! J'ai raisonné, discuté, discouru… Autant m'adresser à un mur.

Il avale une gorgée de café, se brûle. Repose la tasse.

— Chaque jour, Omane se replie davantage sur elle-même. Elle n'existe plus que pour Nadège. Nadège, Nadège, Nadège. L'univers se résume à sa fille, point. Même moi, je suis un étranger — donc, un ennemi. C'est à peine si elle tolère ma présence.

— Oh là là, souffle Rose, effarée. Elle… elle est en train de devenir folle ?

— Folle n'est pas le mot, disons qu'elle s'éloigne. Se retranche dans son monde à elle. Elle a toujours vécu en-dehors de la réalité. Sa tente, ses costumes, ses parents, notre histoire… Tout était embelli, théâtralisé, réinventé pour devenir une sorte de spectacle permanent, et...

—Elle se faisait du cinéma, quoi !

—En quelque sorte.

— Bon… mais il me plaisait bien, à moi, son film.

— À moi aussi, il me plaisait, et pas qu’un peu ! Le problème, c'est que là, elle en est prisonnière.

Un silence. Rose médite. Rachad boit. Le silence se prolonge, brusquement interrompu par un vagissement.

—Ah, c'est l'heure de la tétée, constate Rose.

Au même instant, surgissant du jardin, Grégoire annonce :

— O'ivier pleure, maman !

—J'ai entendu, mon chéri.

—Il a bobo ?

— Non, rassure-toi, il réclame juste son repas.

Tandis qu'elle court chercher le bébé affamé avant qu'il ne perturbe le sommeil de son père, l'oncle et le neveu restent en tête-à-tête. Moment privilégié, s'il faut en croire le tableau qui s'offre à Rose lorsqu'elle redescend. L'un sur les genoux de l'autre, ils se chuchotent à l'oreille.

— Je peux emmener ton fils au marché ? demande Rachad, comme elle se réinstalle auprès d'eux.

—Évidemment !

Puis, s'adressant à Olivier, elle bêtifie :

—Fais une risette à tonton Rachad, mon trésor.

Comme s'il avait compris (!), le nourrisson gratifie son oncle d'un de ces fameux sourire dont il a le secret. Stupéfaction de ce dernier :

— Il m'a souri. 

— Ben.. ouais, s'étonne Rose. Tous les bébés sourient ! Pas Nadège ?

—Non, jamais.

—Elle pleure tout le temps ?

—Non plus.

—Que fait-elle, alors ?

— Rien. Elle nous fixe sans ciller, avec ses yeux tout noirs dans son petit visage maigre. Des yeux d'oiseau, perçants et durs. On dirait qu'elle nous juge.

—Et… à sa mère, elle ne sourit pas non plus ? Tu en es sûr ?

— Omane me l'aurait dit. Chaque progrès de sa fille est une victoire.

         Rose respire un grand coup, histoire d'évacuer la tension qui l'oppresse.

— Ça viendra un peu plus tard, assure-t-elle, avec une conviction qui sonne faux. Les enfants n'évoluent pas tous au même rythme.

Haussement d'épaules accablé de Rachad.

—Les enfants normaux...

Un glaçon dans le dos, Rose suggère :

—Vous devriez vite aller au marché, avant qu'ils remballent.

— Tu as raison, soupire Rachad. On y va, bonhomme ?

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 07:48

 

 

                                            MONA AOUN (SUITE)

 

Elle n'a pas de mari, cette bonne femme ? s'étonne Amir.

Ben… non, je ne crois pas. Elle n'en parle jamais, en tout cas.

Et de quoi elle vit ?

Petite grimace d'ignorance.

Je suppose qu'elle a une fortune personnelle.

Le terme amuse Amir.

— Une fortune! s'esclaffe-t-il. Depuis quand les femmes "fortunées" se tapent-elles le ménage de leurs copines ? 

Oh, ça va, ne joue pas sur les mots, réplique Rose, vexée.

 

Renseignements pris, sa remarque, n'en déplaise à Amir, n'était pas si loin de la vérité. Mona Aoun, sans être "fortunée", a, comme on dit, "de quoi voir venir". Veuve sans enfants, elle a hérité d'un compte en banque assez rondelet pour lui permettre de mener une existence oisive jusqu'à la fin de ses jours.

Dans ces conditions — et pourvu que l'on ait un tant soit peu de cœur —, quoi de plus naturel que d'aider son prochain ?

 

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 02:47

 

 

                                                          SOUS TUTELLE

 

         Deux semaines plus tard, elle remettra au chanteur quinze poèmes — dont une bonne partie, en toute honnêteté, ne vaut pas tripette — qui, à quelques exceptions près (les moins bons, justement) formeront l'essentiel de son répertoire.

Or, durant ce marathon, Rose néglige sa maison. On ne peut pas être à la fois au four et au moulin, créer d'une main et briquer de l'autre. Devant le désordre qui envahit peu à peu les pièces, la vaisselle sale qui s'accumule dans l'évier, le panier à linge qui déborde, elle finit par accepter l'aide que lui offre spontanément Mona Aoun.

— N'ayez aucun souci, le ménage, c'est mon rayon, déclare celle-ci en retroussant ses manches.

Elle la repousse dans sa chambre, ferme d'autorité la porte — « Écrivez, écrivez, moi, je me charge du reste » — et Rose, ronronnante, se laisse faire. Après tout, elle n'a que dix-neuf ans. A cet âge, combien de jeunes filles sont encore sous la tutelle de leur mère ?

          Au terme de ces quinze jours à se côtoyer quotidiennement, elles se tutoient. Mona Aoun, rebaptisée "Nana" par Grégoire, a tout nettoyé de fond en comble, rangé les placards, viré les bibelots (ces ramasse-poussière) et changé le mobilier de place. De sorte que quand, sa "mission" terminée, la serviable voisine réintègre ses pénates, Rose se sent étrangère dans sa propre maison.

         Qu'à cela ne tienne :

         —Si tu as besoin de moi, n'hésite pas à m'appeler, je suis à ta disposition, lui a recommandé Mona Aoun en s'en allant.

         Rose ne se le fait pas répéter. Désormais, pour un oui pour un non, elle la sollicitera. Durant deux semaines, elle a eu l'impression de retrouver sa Têta, comment pourrait-elle s'en passer à nouveau ?

                                                   

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 01:27

 

 

SUR LES AILES D’UN RÊVE

 

         Les paroles écrites par Gaby Askar sont d'une consternante niaiserie, et commencent ainsi :

 

                          D'aéroport en aéroport

                          J'ai rêvé toujours

                          J’ai rêvé encore,

                           De toi que j’adore,

                           Mon amour,

                           Mi amor.   

 

« Il nous fait quoi, la prochaine fois ? pense Rose, atterrée. De gare en gare? D'autoroute en autoroute ?  De station spatiale en station spatiale ? »

Néanmoins — diplomatie oblige — elle feint d'apprécier.

—Très joli, mais…

Le chanteur fronce les sourcils. À l'évidence, ce "mais" lui déplaît.

« Danger ! se dit Rose. La Bête est susceptible, ménageons-la. »     Et, habilement, elle susurre : 

— … à mon avis, ça ressemble un peu trop au texte de Serge Lama. Il risque d'en prendre ombrage et de vous accuser de plagiat.

Bien joué : le chanteur, flatté, se détend.

—Nous avons la même sensibilité, lui et moi, admet-il.

— J'avais remarqué, approuve Rose, imperturbable. Mais ça ne vous empêche pas, tout en restant dans un genre assez proche, de créer votre propre style. D'ailleurs, j'ai apporté un petit texte dans cet esprit…

 

Ton corsage est fermé sur un beau paysage

De collines, de prés et de sources sauvages

Mes mains y font leur nid comme deux oiseaux tristes

Et s'envolent sans bruit le long des douces pistes.

 

Sein de femme et sein de fleur

Ont toujours même couleur…

 

Le thème de l'amour charnel est dans l'air du temps. Au pays de ton corps chantera, un an plus tard, Catherine Le Forestier, tandis que Johnny hurlera Que je t'aime, que je t'aime, que je t'aime, suivi de près par Jean Ferrat, brâmant plus discrètement : Je vous ai-aime, je vous ai-aime.

Gaby Askar ne cache pas son enthousiasme.

— Des paroles de cette trempe, c'est le succès assuré, estime-t-il.

 Le voilà déjà qui fredonne, improvise. Cherche une ligne mélodique.

—Tu vois Amir, il me faudrait là-dessus une musique caressante, tout en demi-teinte ; une musique de chambre à coucher… (petit rire égrillard auquel se joint l'assistance ) qui mette les vibratos de ma voix en valeur.

—C'est comme si c'était fait, répond Amir.

— Quant à toi, Rose, au boulot ! Désormais, tu es ma parolière attitrée. J'ai besoin d'une douzaine de chanson pour dans… disons un mois. Tu crois que c'est possible ?

—Pas de problème, dit Rose qui n'en espérait pas tant.

 

Lorsqu'elle rentre chez elle, juste à temps pour la tétée de neuf heures, elle a des ailes.

 

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 01:12

 

                                               BONNE SOIRÉE !

 

 

Lorsqu'Amir passe chercher sa femme, sur le coup des six heures, elle achève de nourrir Olivier — ce qui lui laisse trois bonnes heures de liberté devant elle — et a ressorti son vieux jean.

Ma Rose, je te retrouve enfin ! s'exclame-t-il.

J'ai eu du mal à le fermer, tu sais. Il ne me boudine pas trop ?

Un sourire très tendre lui affirme que non.

Tu veux me faire plaisir ? ajoute Amir.

…?

Mets ton T-shirt Dingo plutôt que ce chemisier.

Avec mes gros nichons ? Ce sera ridicule, je te préviens.

Elle obtempère, pourtant. Même ridicule, c'est si bon de se sentir à nouveau soi-même.

— Amusez-vous bien, leur crie Mona Aoun en les regardant monter dans la Volvo. Dis au revoir à papa et maman, Grégoire !

Docilement, le petit garçon agite la main. Il ne semble pas affecté par leur départ. Ni pleurs ni grincements de dents, comme Rose le redoutait. Quant à Olivier, il bave paisiblement sur l'épaule de "sa mère de rechange" qui lui tapote le dos pour le faire roter. Le tableau qu'ils offrent tous trois, dans la douce lumière de cette fin d'après-midi, est éminemment douillet et rassurant.

— Celle-là, si je croyais en Dieu, je dirais que c'est la Providence qui l'a mise sur ma route, remarque Rose, tandis que la voiture démarre.

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 07:39

 

 

                                            LA BABY-SITTER

 

Un soir de mars :

— Gaby voudrait que tu viennes à la prochaine répétition, déclare Amir. Il a bien bossé sur la chanson et aimerait avoir ton avis. En plus, il a des trucs à te montrer.

Quel genre de trucs ? se méfie Rose.

— Des paroles qu'il a écrites, je crois.

Ouch !

Elle se mordille les lèvres.

C'est que… je n'ai personne pour me garder les petits, moi.

         — On pourrait peut-être demander à Rachad ? Je l'appelle tout de suite.

Deux minutes plus tard.

Eh bien ?

Il n'est pas libre.

— J'en étais sûre. Il nous fuit, lui aussi. Quand je pense à quel point on était liés, avant.

—Quoi qu'il en soit, il faut trouver une baby-sitter. Renseigne-toi à la boulangerie, ils connaissent peut-être quelqu'un.

— Confier mes enfants à une inconnue ? Ça va pas, la tête?

Amir n'insiste pas, mais dans l'après-midi :

 — Bonjour, Rose, claironne une voix, par-dessus le mur du jardin.

C'est Mona Aoun, plus pétulante que jamais.

Bonjour, dit Rose. Je vous offre un café ?

Avec plaisir.

Les prémices du printemps reverdissent le jardin, couvrant les arbres de bourgeons et le gazon de pâquerettes. La terre, gorgée de pluie, se répand en odeurs sous la caresse d'un soleil encore tiède. 

—Ah, si ce temps pouvait durer toute l'année, lance Mona Aoun en s'asseyant sur la terrasse.

Elles papotent un moment, et Rose, en veine de confidences, en vient à évoquer son problème de garde d'enfants.

—Pourquoi cherchez-vous midi à quatorze heures ? s'écrie son interlocutrice. Moi, je serais ravie de vous rendre ce service. 

« Un miracle ! », pense Rose.

— Euh…je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse, proteste-t-elle mollement. .

—Puisque je vous le propose, c'est que ça me fait plaisir.

— Vous me sauvez la vie. 

Tandis que Rose court téléphoner la bonne nouvelle à son mari, Mona Aoun fait ses premières armes en tant que nounou. En revenant, notre héroïne la trouve à genoux sur la terrasse, ramassant les jouets de Grégoire éparpillés de gauche à droite. 

Laissez, je m'en occupe, proteste-t-elle, toute gênée.

— Ta ta ta ta, allez plutôt vous préparer. Et ne vous tracassez par pour le repas de Grégoire, je lui préparerai de la malhabié*, tous les gosses en raffolent. Avez-vous du lait ?

Il y a quelque chose de si réconfortant dans la manière dont la quadragénaire prend les choses en main, de tellement maternel, que Rose se sent fondre de reconnaissance. Quelqu'un — une femme forte, généreuse, compétente — la relaie un moment. La décharge, le temps qu'elle se détende, du lourd fardeau des astreintes quotidiennes. Bénie soit-elle.

Presque à son insu, l'image de la Têta se superpose à celle de Mona Aoun. Le ciel la doterait-il à nouveau, par faveur extrême, d'une protectrice, d'un ange gardien ?

—Y a une bouteille entamée au frigo, répond-elle, en grimpant, toute légère, dans sa chambre.

 

                * Malhabié : crème de farine de riz à la fleur d'oranger

 

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 04:00

 

 

                                              LE COIN DES PETITS

 

Parallèlement à ça, le Coin des petits se porte bien. Le courrier commence à affluer, et Rose qui, lors des deux ou trois premières publications, s'était vue obligée de mettre Grégoire à contribution — et même, à son grand dam, de bidouiller des "faux" — s'en réjouit.

— La mayonnaise prend,  annonce-t-elle à Amir, en dépouillant les piles de lettres qui, chaque jour, s'amoncellent davantage sur son bureau.

Face à ce franc succès, Alexandre Hélou lui accorde une page supplémentaire et propose d'organiser, juste avant la période des vacances, une distribution des prix coïncidant avec celle des écoles.   

— Ainsi, précise-t-il, même les cancres auront une chance d'être récompensés.

Parmi les artistes en herbe dont les œuvres agrémentent à présent le journal, un garçon et une fille sortent nettement du lot : Toufic Berbérian, auteur d'une remarquable parodie d'Astérix, et Michèle Sfeir, dont le conte intitulé Le petit boiteux et l'âne tirerait des larmes à une pierre. Nous verrons plus tard l'incidence qu'auront ces deux enfants, chacun à sa manière, sur l'avenir de Rose. Pour l'heure, elle lit, classe et assemble avec soin les attendrissantes créations, qu'elle assortit de commentaires flatteurs, en se disant que, finalement, c'est plus reposant de gagner sa vie ainsi qu'en pondant des articles. Et, en tout cas, ça génère moins d'embrouilles.

 

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 00:42

 

                          PAROLES ET MUSIQUE

 

Trois jours plus tard, Amir apporte à sa répétition un poème dactylographié dont voici la première strophe :

 

Un matin, comme au premier matin,

Quand la terre était nue et les ruisseaux sereins,

Un matin à peine devenu, d'ombre à peine effacée,

De liberté.

Un matin de chevaux apaisés où nos corps épuisés

Lentement renaissent à la vie,

Où nos mains trop longtemps attachées se dénouent sans bruit

Pour caresser.

 

Gabriel Askar adore.

        —  Tu as de la chance d'avoir une femme aussi tendre, dit-il à Amir.

Celui-ci s'empresse de rapporter le compliment à Rose qui se rengorge, puis il prend sa guitare et compose une mélodie qui colle fabuleusement au texte.

Tu es un génie, assure Rose, conquise.

Et la maison se remplit de musique.

 

 

 

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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 07:39

 

 

                             ET D’AVENTURE EN AVENTURE

 

Dix minutes plus tard, Rose et Mona Aoun causent comme de vieilles copines. Et lorsque, sur le coup des six heures, cette dernière lève le camp, c'est avec la ferme intention de revenir bientôt.

— J'ai fait la connaissance d'une femme très chouette, annonce Rose, le soir même, à son mari. Une compatriote à toi. Elle habite dans l'ancienne maison du forgeron, tu sais, celle qui est restée si longtemps inoccupée. Vu comment c'est parti, je crois qu'on va se fréquenter…

Elle soupire.

— Ça ne remplacera pas Omane mais bon, au moins, j'aurai de la compagnie.

— Tant mieux, dit Amir, parce que moi, je ne vais pas être très disponible, dans les mois à venir.

Ah ? Pourquoi ?

Tu te souviens de Gabriel Askar ?

 — Le chanteur qui ressemble à un danseur de tango ? Oui, bien sûr !

On a peut-être un plan, avec lui.

Ses yeux brillent comme jamais.

Vous allez le prendre dans le groupe ? devine Rose.

— Mieux que ça : c'est lui qui nous embauche. Tu sais qu'il a eu le grand prix de la ville de Spa, l'été dernier ?

Rose fronce les sourcils.

— Quel grand prix ? Je connais celui de Francorchamps… Il conduit des voitures de course, ce gars-là ? Première nouvelle !

Le rire d'Amir éclate, légèrement vexant.

— Celui de la chanson française, andouille. Pour une journaliste, tu n'es pas très branchée sur l'actualité.

— Ah, le concours du casino ? Pourquoi tu ne l'as pas dit tout de suite ? Je ne savais même pas qu'il y participait.

— C'était pourtant en couverture de L'Hebdo du Liban, en juillet.

Je te signale qu'il y a un an que je n'y travaille plus.

Amir a un geste d'impatience signifiant "peu importe". Sa hâte d'aborder la suite crève les yeux.

— Un producteur l'a contacté, là-bas. Il lui a proposé des tournées à travers la France et la Belgique, débouchant peut-être sur un disque. Mais pour ça, il lui faut un orchestre à la hauteur.

Vous, iani* ?

Yep.

Formidable !

Elle lui saute au cou. Ils s'embrassent. Un p'tit brin de bonheur dans le marasme ambiant, c'est toujours bon à prendre.

— Je vais devoir m'absenter pendant plusieurs semaines, poursuit Amir, une fois les effusions finies.

Là, tout de suite ? sursaute Rose.

— Non, bien sûr, pas avant quelques mois. Mais en attendant, on va répéter à haute dose. Il faut qu'on mette au point un répertoire entier, tu t'imagines ?

Durant un long moment, Rose reste songeuse, partagée entre la joie de voir enfin la chance sourire à son chéri et l'appréhension d'être séparée de lui. Puis une association d'idées aussi subite qu'imprévue détourne le cours de ses pensées, et elle demande :

Il donne toujours dans le Charles Aznavour, ton chanteur ?

— Non, là, il interprète plutôt du Serge Lama. Son gros succès, c'est D'aventure en aventure. Mais il voudrait surtout faire de la création.

Et… il a un parolier ?

— Oh, toi, je te vois venir avec tes gros sabots. Tu veux que je lui propose ta collaboration, c'est ça ?

Pourquoi pas ? J'ai toujours rêvé d'écrire des chansons.

            —  Je pourrais composer la musique, réfléchit Amir. Et à nous deux…

… on révolutionnera le showbiz, achève Rose à pleine voix.

Vendu, ma belle !

Tope-là, mon beau !

C'est si fort, ce qui passe subitement entre eux, si excitant, qu'ils se ré-embrassent. Et encore. Et encore. En riant — ce qui ne leur est plus arrivé depuis des lustres.

Je m'y mets tout de suite, dit Rose.

Un vagissement l'interrompt.

Enfin… dès que j'aurai nourri ce gros gourmand.

Tout en déboutonnant son chemisier, elles fredonne : Et d'aventure en aventure, de train en train, de port en port… 

 

 

             * Iani : littéralement : « c'est-à-dire ». Ce petit mot émaille le parler libanais

 

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