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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 09:27

 

 

                                            LA HONTE !

 

 

— Allez, viens, on s'en va, dit Rose, repoussant le chawarma à peine entamé.

Elle essuie la bouche et les mains de Grégoire à l'aide d'une serviette en papier, constate qu'il colle toujours autant, plonge la serviette dans le verre d'eau, réitère la manœuvre — ce qui ne fait qu'aggraver les choses, car sous l'effet de l'humidité, le papier se décompose.

— Bon, ça suffit comme ça, finit-elle par soupirer. on te lavera chez l'oncle Henri.

Puis elle paie et hèle un taxi-service.

Lorsque ce dernier la dépose sur les hauteurs d'Achrafieh*, elle est aussi poisseuse que son fils. De plus, le sucre mêlé à la transpiration maculent son corsage fripé, de sorte que la robe d'Omane, déjà passablement décalée à l'état neuf, ressemble à présent à une vieille serpillière.

— Ça nous fera du bien de nous rafraîchir un peu, mon pauvre bichon, constate Rose, en franchissant le perron de la "maison Vermeer".

         Elle sonne. Zénab ouvre, un sourire accueillant aux lèvres. Sourire qui s'éteint aussitôt qu'elle aperçoit sa nièce.

Ah, c'est toi.

De l'intérieur parviennent des rires et des applaudissements. Puis une drôle de voix s'élève : « Bonzour les p'tits nenfants ! » Grégoire, intéressé, dresse l'oreille.

— Tu tombes mal, poursuit la tante, visiblement embarrassée. Ton oncle est absent, et moi, j'organise un goûter d'anniversaire pour le fils d'une amie…

Chouette, apprécie Rose. Il y a un clown ? Grégoire va adorer.  

Elle ébauche un pas vers l'avant, mais Zénab lui barre la route.

Je préférerais que tu ne viennes pas.

Pourquoi ?

D'un regard éloquent, la tante jauge sa tenue.

— Je reçois des gens importants : la femme d'Abou Hallal, le ministre de la Justice, celle du juge Pharaon… Elles ne comprendraient pas.

         Bien qu'elle ait parfaitement saisi de quoi il retourne, Rose n'en laisse rien paraître. D'autant que Grégoire, attiré par les rumeurs de la fête, se trémousse dans ses bras pour qu'elle le pose à terre.

— Qu'est-ce qu'elles ne comprendraient pas ? interroge-t-elle avec une feinte candeur.

— Que ma nièce ait une allure de pauvresse, réplique sèchement Zénab.

Sous l'insulte, Rose se cabre.

—J'aime mieux ressembler à une pauvresse qu'à une petite bourgeoise coincée !

Et, en dépit des protestations de Grégoire, elle fait volte-face, drapée dans une dignité de reine offensée.

         Mais une fois dans la rue, sa colère retombe, la laissant désemparée et subitement honteuse de son apparence. C'est ma foi vrai qu'elle a une dégaine pas possible. « Tu es attifée comme l'as de pique » dirait sa mère, qui aime les formules lapidaires. Seule la beauté sculpturale d'Omane peut, sans dommage, se parer de la sorte. Sur elle, c'est somptueux ; sur Rose, navrant.

—Et Amir qui ne vient me chercher que dans deux heures, se morfond-elle. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire en l'attendant ?

Elle s'éloigne cahin-caha et, par un hasard qui n'en est pas un, se retrouve devant l'impasse de Mme Izmirlian*.

— Tu sais quoi, mon poussin ? On va aller chez une très gentille dame.

         Un peu réconfortée par cette perspective, elle gagne d'un pas allègre l'immeuble aux volets verts.

Son ancienne logeuse l'accueille à bras ouverts.

Rose, quel bonheur ! J'en connais un qui va être content.

À ces mots, Rose s'illumine.

Habib est là ?

Nous prenions justement le café ensemble.

L'instant d'après, encadrée par ses deux amis — sa famille arménienne — Rose ronronne. Ici, au moins, on l'aime, on la dorlote. On l'admire !

J'adore ta tenue, assure Habib avec ferveur.

 Ah bon ? Tu ne trouves pas que j'ai l'air d'une pauvresse ?

— Quelle idée ! Tu as un côté princesse guerrière, au contraire. Jeanne d'Arc en position intéressante.

Elle rit.

— Mon mari dit "Gavroche déguisé en reine de Saba". 

         — Il a de la jugeote, cet homme-là, en plus d'être beau gosse, assure sentencieusement Habib.

— Le problème, ajoute Rose, c'est que nous sommes dégoûtants, le petit et moi. Il a mangé de la glace et m'en a fichu partout.

—Tu veux que je te prête quelque chose de propre ? propose Mme Izmirlian.

—  Ce n'est pas de refus, si ça ne vous dérange pas.

         D'un signe, la logeuse montre la salle de bains.

—Va vite prendre une douche, je t'apporte le nécessaire.

 

Dix minutes plus tard, toute fraîche et ayant récuré son fils de fond en comble, Rose réapparaît dans une blouse à fleurs d'une laideur extrême, qui sent bon la lavande et le savon de Marseille.

Appréciation mitigée d’Habib :

Décidément, tout te va.

Mais sa lippe dément.

Rose s'en fiche. Dans les yeux de ce gros-là, elle se sent toujours belle. Ne lui a-t-il pas déclaré un jour : « Si je virais ma cuti, tu serais la seule femme capable de me séduire » ?

 

         * Achrafieh : quartier chrétien de Beyrouth

         * Mme Izmirlian : logeuse de Rose dans « Soleil Rose »

 

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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 03:38

 

 

                                                                  PHOBIE

        

Tout en tentant vainement de lui glisser en bouche un petit morceau de viande, de pain ou de tomate entre deux cuillerées de crème à la fraise, Rose regarde autour d'elle. Dans le calme de Zouk, elle a perdu l'habitude de la foule, si bien que celle-ci lui donne un peu le vertige. D'autant que les coups de klaxon, dont usent et abusent les automobilistes, créent un bruit de fond assourdissant.

— Pfiou, on est mieux sous nos arbres et dans nos chants d'oiseaux, hein, dit-elle à son fils.

Soudain, un passant attire son attention. Grand, probablement jeune — une belle silhouette, en tout cas —, il a la tête entièrement couverte de gaze blanche, hormis une étroite fente pour les yeux.

Rose, qui dévorait son chawarma avec entrain, en perd aussitôt l'appétit

         « Mon Dieu, pense-t-elle, subitement glacée. Quelle atrocité cache donc ce pansement ? »

         Si une chose au monde la terrifie, c'est bien la défiguration. Elle se rappelle, adolescente, être sortie précipitamment du cinéma où l'on projetait un film de chevalerie, parce qu'au cours d'une scène de bataille, l'un des protagonistes avait fourré une torche allumée sous le heaume de son adversaire. Personne n'avait compris sa réaction, à l'époque, même pas elle. Mais c'était plus fort que sa volonté, plus fort que sa raison. Insurmontable.

         D'ailleurs, n'est-ce pas en menaçant de vitrioler Monique que Louis de Backer l'a eue ?*

         Elle s'est souvent demandé d'où lui venait cette phobie. Et, à force, a fini par comprendre.

         Elle devait avoir six ou sept ans, par là. À cent mètre de chez elle, rue Wiertz, se trouvait Le Calvaire, une institution religieuse accueillant — elle l'apprit plus tard — des cancéreuses de la face en phase terminale. On n'apercevait jamais personne, dans le jardin dominé par une grande Vierge en pierre. Suzanne Vermeer, cependant, s'y rendait régulièrement, chargée de fleurs ou de pralines. Cela intriguait Rose, d'autant qu'à ses questions, sa mère répondait, évasive : « Je vais rendre visite à mon amie Adeline ». Or, "Adeline" était un nom de princesse, dans l'imagination déjà féconde de la fillette. De là à considérer la mystérieuse inconnue comme une héroïne de conte de fées, prisonnière d'un quelconque sortilège, il n'y avait qu'un pas. Rose le franchit allègrement. Mais à ses demandes réitérées de l'accompagner, sa mère objectait à chaque fois : « Tu es bien trop petite », ce qui exacerbait encore son désir.

Un jour, pourtant, devant son insistance, Suzanne céda. Main dans la main, elles sonnèrent à la grille du jardin silencieux. Une bonne sœur en cornette vint ouvrir, et les introduisit dans un parloir aux fenêtres occultées par des vitraux lie-de-vin, à la mode flamande. Le lieu était étrange, l'atmosphère pesante. Une grosse horloge ronflait dans un coin et, sur la cheminée, trônait une gravure du Christ exhibant en souriant son cœur percé d'épines. Rose, dans sa logique d'enfant, jugeait ce sourire parfaitement déplacé. Les épines, ça fait mal. Lorsqu'on s'en enfonce une dans le doigt, c'est très douloureux, alors, pensez, dans le cœur ! À la place de Jésus, elle, elle aurait pleuré…

Elle en était là de ses réflexions quand Adeline entra. Sa mère se leva, la salua d’un air enjoué et l' embrassa. Rose, pour sa part, resta muette d'épouvante. Car Adeline n'était pas une princesse, ah,  ça non ! C'était une femme très maigre, aux cheveux gris, dont le visage difforme se dissimulait vaguement derrière des lunettes noires.

         — Je vous ai amené ma fille, dit Suzanne en se tournant vers Rose. Allons, viens donner un bisou à Adeline, ma chérie.

         Et comme la fillette se rétractait sur sa chaise.

—N'aie pas peur, elle ne va pas te manger, ajouta-t-elle.

Les deux femmes rirent de la plaisanterie, puis la défigurée tendit sa joue. Ce qui se passa ensuite, Rose ne s'en souvient pas. Son esprit a tout effacé. Sauf le hurlement. Un hurlement à ébranler les murs. Mais l'a-t-elle réellement poussé ou seulement imaginé ? Et cette scène digne d'un film d'horreur, l'a-t-elle vraiment vécue ou simplement rêvée ?

 

                                                                                                              * voir "La vie en Rose"

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 01:57

 

                                                    ALLÉCHANT PROJET

 

Une heure plus tard (dont la moitié d'embouteillages), Rose débarque rue Hamra, devant l'imposant immeuble d'Orient-Magazine. L'ascenseur émerveille Grégoire qui applaudit, et proteste au moment d'en sortir.

— Chut, lui recommande Rose. On va chez mon patron, celui qui nous donne des piastres pour acheter à manger. Alors, sage, hein ! Sans quoi…

Elle ne précise pas la menace, mais son doigt levé et son froncement de sourcils sont assez éloquents par eux-mêmes. Suffisamment, en tout cas, pour que l'enfant se tienne tranquille… oh, cinq minutes, au moins.

L'accueil est chaleureux, d'autant que Rose apporte un projet qu'elle concocte depuis un bout de temps. Son état actuel ne la prédisposant pas au stress des reportages, elle cherchait une rubrique peinarde et l'a trouvée. Le Coin des petits ça s'appelle, et c'est inspiré du Coin des artistes de la Semaine de Suzette, hebdomadaire belge auquel, enfant, elle était abonnée.

— Le principe est simple, explique-t-elle à Alexandre Hélou. Nos lecteurs ont des enfants qui dessinent, écrivent, bricolent, bref s'expriment. On lance un appel pour qu'ils nous envoient leurs "œuvres", on les publie et on récompense les meilleures.

Bien qu'elle y mette du cœur, sa proposition ne suscite pas un enthousiasme débordant, loin s'en faut. Le directeur d'Orient-Magazine fait la moue.  

Nous ne sommes pas un journal pour les jeunes, rétorque-t-il.

L'Hebdo du Liban non plus, et pourtant, les contes qu'ils publient ont augmenté leurs ventes. Leur revue n'est plus seulement celle des parents, mais intéresse toute la famille. Et si les adultes oublient de l'acheter, ce sont les mômes qui la réclament.

Sensible à l'argument concurrentiel, Alexandre Hélou hoche la tête.

—Soumettez-moi une page-pilote que je puisse juger sur pièce. Je consulterai mon équipe, et si l'idée leur plaît, on lance l'opération.

         Il sourit à Grégoire, lui tapote la joue.

— Voici sans doute notre premier candidat ?

         — Pourquoi pas ? roucoule Rose. Ses gribouillis sont très jolis, hein, mon bichon ! Hier, il a fait un portrait de son papa, vous seriez étonné de la ressemblance.

Il tient de sa mère, rétorque aimablement le directeur.

Rose sort de là regonflée à bloc.

— Si nous allions manger un chawarma ? propose-t-elle à son fils, en lui indiquant une terrasse.

         — Awama ? répète Grégoire.

         — Oui, les bons sandwichs de viande qui tournent, là, sur le gros machin…

         Elle s'approche de la plaque électrique où rôtissent les lamelles de mouton, tassées en un cône compact. Un fumet succulent s'en dégage. Mais si elle espérait tenter le petit garçon, c’est loupé : il n'a d'yeux que pour les glaces des autres consommateurs.

— Veux ça ! exige-t-il, le doigt pointé vers une table voisine.

Va pour la glace, cède Rose. C'est jour faste, aujourd'hui.

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 08:59

 

 

                                             VIRÉE EN VILLE

 

Fin septembre.

— Je descends à Beyrouth, annonce Amir un beau matin. On a rendez-vous avec l'orchestre pour un nouveau contrat à l'hôtel Saint-Georges.

Rose, qui rêvassait dans son hamac, saute sur ses pieds.

— Je vais avec toi : ça fait une éternité que je ne suis pas passée au journal, ils doivent se demander ce que je deviens. Et puis… il faudrait quand même que j'aille voir mon oncle et ma tante.

Pfff, pour ce qu'ils s'intéressent à toi.

—Oh, de son côté à lui, pas de problème.  C'est elle… Mais bon, j'ai pitié d'eux : il y a si longtemps qu'ils n'ont pas vu Grégoire.

Sa grossesse l'emplit de mansuétude à l'égard de l'humanité tout entière, Zénab comprise.

— Grouille-toi, alors, conclut Amir en consultant sa montre. On part dans cinq minutes.

OK, boss.

Rose se rue sur son fils, le change à toute vitesse, se recoiffe, empoigne son sac… non sans trébucher une demi-douzaine de fois dans l'ourlet de sa robe.

— Faudrait que je la raccourcisse, grogne-t-elle, en installant Grégoire à l'arrière de la voiture. Je vais finir par me casser la figure, maladroite comme je suis.

Elle prend place à son tour.

— Mais j'ai peur que ça laisse une marque dans le tissu.

Bien loin de ces considérations pratiques — et éminemment féminines —, Amir démarre.

Tu en auras pour longtemps ? s'enquiert Rose.

— Je ne sais pas exactement. Le directeur du Saint-Georges nous invite à bouffer. Le temps de discuter, on devrait avoir fini vers trois heures et demie-quatre heures, je suppose.

— Ce sera parfait pour moi. Je grignoterai un morceau près du journal et j'irai prendre le café rue Abdel-Wahab. On se retrouve à quatre heures et demie chez mon oncle ?

— D'accord, mais je te préviens, je n'entre pas. Je me gare devant chez lui et je t'attends dans la voiture. Tâche d'être exacte.

— Promis-juré. De toute façon, je ne compte pas m'attarder : au bout d'un moment, Grégoire devient pénible.

Sentant qu'on parle de lui, le petit garçon se manifeste :

— Veux gâteau !

Rose plonge dans son sac, en sort un petit-beurre qu'elle lui tend, tout en remarquant :

Tu vois, il commence déjà.

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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 08:10

 

 

                                       GROSSESSE LIBANAISE

 

Désormais, lorsque Rose et Omane, de plus en plus imposantes au fil des semaines, se promèneront dans les rues de Zouk, c'est tout l'opéra classique qui défilera à travers elle. Ce qui ne troublera personne, l'habillement féminin, dans cette population en majorité musulmane —djellabas richement brodées, tchadors, babouches multicolores —, étant somme toute assez proche du costume de théâtre. Mieux : son renoncement (provisoire) aux modes européennes, jugées provocatrices et impudiques, rapprochera Rose de la tranche la plus radicale des villageoises qui, jusque là, voyait d'un mauvais œil l'incursion d'une franzawia * dans leur communauté. Dès lors, n'ayant plus d'inquiétude pour la vertu de leurs hommes, elles s'intéresseront avec bienveillance aux phases d'une grossesse dont leur regard aiguisé jaugera, mois après mois, les progrès. Les pronostics quant au sexe du bambin à venir iront bon train, ainsi que les conseils — assez fantaisistes, au demeurant — pour modeler ce dernier à sa convenance. À savoir : manger exclusivement de la viande pour un garçon et des fruits pour une fille, ou s'exposer soit aux rayons du soleil, soit à ceux de la lune. D'autres recettes viendront compléter ce "parfait manuel de la future mère" : fixer durant trente minutes, chaque matin et chaque soir, la photo de la personne à laquelle on souhaite que ressemble l'enfant. Se laver les parties avec du lait de chèvre afin qu'il ait la peau bien blanche. Se masser le ventre à la purée de mangue pour que sa chevelure soit claire et abondante. Et, surtout, avoir de fréquents rapports avec le père car cela facilite l'accouchement.

En-dehors de la dernière, dont elle apprécie le bon sens et qu'elle suit à la lettre, Rose considère toutes ces suggestions comme des balivernes de sous-développés. Omane, que l'arrogance des "européens bouffis de certitudes" insupporte au plus haut point, lui en fait souvent le reproche, ce qui donne lieu à des discussions sans fin. Entre le cartésianisme de l'une et les superstitions de l'autre, Rachad et Amir se gardent bien de prendre parti. Ils se contentent de sortir, qui son pinceau, qui son Nikon, et portraiturent les harpies sur le vif. Croquis et instantanés, dignes des commères de Brive-la-Gaillarde chères à Brassens, serviront, par la suite, à illustrer un sketch intitulé : Disputes de grosses bonnes femmes dont Rose sera très fière et qui, quelques années plus tard, adapté par deux humoristes (mâles) en vogue, récoltera un franc succès au Théâtre du Liban.

 

 

                                                     * Franzawia : française

 

 

 

 

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 22:21

 

 

                          GAVROCHE DÉGUISÉ EN REINE DE SABA

 

 

— Regarde, j'ai encore grossi.

Plantée devant la glace, Rose s’obstine à fermer la braguette de son jean.

­ —Eeeh, ne force pas comme ça, la rabroue Amir. Tu vas étouffer le bébé.

Elle rit.

— Tout de même pas. Normalement, ce pantalon est trois fois trop large.  

Mets autre chose, je ne sais pas, moi. Tu as bien une robe ?

— Elles me boudinent toutes. Il me faudrait des vêtements adaptés.

Tu veux qu’on aille en acheter à Beyrouth ?

Rose grimace.

Par cette chaleur ?

En fait, le shopping, elle a horreur de ça. Le souk et ses joyeux grouillements, ses palabres, ses odeurs, OK, pas de problème (pour autant que la température soit supportable, évidemment, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui). Mais les boutiques de fringues… Avec ces vendeuses qui vous embobinent, tentent de vous fourguer des marques hors de prix — et, généralement, y réussissent, si bien qu'après trois quarts d'heure d'essayage, on finit, de guerre lasse, par acheter un truc affreux, qui vaut la peau des fesses et qu'on ne porte jamais —, non merci !

— Qu'est-ce que tu vas faire, alors ? Tu ne peux quand même pas te balader à poil.

— Si j'avais du tissu, je me la fabriquerais moi-même, ma robe de grossesse.

C'est au tour d'Amir de rire.

Je vois ça d'ici. Ce serait du joli.

Ben quoi, je sais coudre. Ma mère m'a appris.

Avec un froncement de nez ironique, Amir suggère :

Dans ce cas, adresse-toi à Hassan.

Le tisserand ? Tu veux que je taille ma robe dans un tapis ?

— Il tisse des toiles plus fines, aussi. Ou alors, demande à Omane. Elle a des coffres remplis de soieries de toutes les couleurs.

Ah, oui, Omane, c'est une bonne idée.

Sitôt dit, sitôt fait : Rose enfile à la va-vite une chemise d'Amir sur son pantalon dont elle garde la fermeture-Éclair ouverte, et court frapper à la porte voisine.

Elle en ressort une heure plus tard, nantie d'une somptueuse tenue — celle de La Tosca*, pourpre rehaussée d'or —, assez large pour y enfouir trois ventres comme le sien. Sa belle-sœur, qui n’entre plus dedans, la lui prête jusqu'à l'accouchement, ce qui, tout compte fait, est nettement plus pratique que de manier l'aiguille.

— Tu as une de ces allures, ma pauvre, s'esclaffe Amir. Gavroche déguisé en reine de Saba.

Flattée par la comparaison — qui, pourtant ne l'est pas, flatteuse, mais Rose a des critères très personnels en matière d'élégance —, elle se rengorge.

Je te plais ?

Un long baiser lui prouve que oui.

 

    * Omane ne porte, comme vêtements de ville,  que ses anciennes parures de scène

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 23:12

 

 

                                             REMORDS & TRAUMAS

 

 

Après avoir déposé les femmes et le blessé à Zouk, les deux frères repartent vers la crique, afin d'y récupérer leurs affaires. Lorsqu'ils rentrent, c'est pour trouver Rose berçant son enfant endormi dans le hamac, et Omane nettoyant une poussette hors d'usage, trouvée dans la cave.

Il faudrait revisser les roues, dit-elle à son mari.

Ce dernier s'exécute. Durant toute la semaine, Rose trimbalera Grégoire dans ce "fauteuil roulant" improvisé, en ruminant ses remords. Avec, tournant en boucle dans sa tête, la voix sans concession de Suzanne Vermeer *: Un enfant de cet âge, il faut constamment le tenir à l'œil. Ta distraction aurait pu lui être fatale.

Puis le blessé guérira. Le médecin du village lui retirera ses points. La vie reprendra son cours. Et Rose cessera d'y penser.

Pas Grégoire.

Cet épisode, pourtant bien anodin, déterminera dans son inconscient une peur panique et définitive des piqûres. Ainsi naissent les traumatismes.


                                                         * Suzanne Vermeer : mère de Rose

 

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 22:24

                                                L’ACCIDENT (SUITE)

 

      Par chance, il y en a un. Un petit interne timide et maladroit, trop novice encore pour établir un diagnostic mais assez dégrossi pour recoudre une blessure.

      Ayant longuement examiné celle de Grégoire, il le fait allonger sur une table et prépare son matériel. Le petit garçon qui, fatigué de pleurer, s'était assoupi sur l'épaule de sa mère, se remet aussitôt à brailler.

      — Qu'allez-vous lui faire ? se méfie Rose, agressée par la vue des pinces, seringues et autres instruments de torture.

      — Ne vous inquiétez pas, il ne sentira rien, ment l'interne qui n'en mène pas large.

       De toute évidence, la perspective de travailler sous le regard suspicieux d'une mère l'affole. Il en perd ses moyens. Ce que voyant, Amir ordonne à sa femme :

      — Va t'asseoir dans la salle d'attente.

      — Pas question, s'insurge Rose.

      — Fais ce que je te dis. Omane, emmène-la !

      Subjuguées par son ton sans réplique, les deux femmes obéissent. Durant le petit quart d'heure que dure l'opération, elles n'échangent pas un mot. Mais Rose se ronge les ongles au sang et Omane fixe le vide, droit devant elle. Par chance, les murs sont insonorisés. Ni l'une ni l'autre n'entend les hurlements de l'enfant que l'on recoud.

      Enfin, la porte s'ouvre et Amir paraît, très pâle, portant un Grégoire encore secoué de sanglots et la jambe couverte d'un énorme pansement.

      — Mon bébé ! s'écrie Rose, en fonçant sur son fils.

      Elle le prend, le cajole. L'embrasse tout partout.

      — Mon pauvre petit trésor… Ça va ? Le docteur ne t'a pas fait trop mal ?

      — Il ne faut surtout pas qu'il plie le genou, recommande Rachad.

      Rose approuve d'un hochement de tête, puis se tourne vers son mari.

      — Amir, est-ce que… ?

      Elle s'arrête, médusée. Le visage dans les mains, Amir pleure à chaudes larmes.

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 00:02

 

 

                                             L’ACCIDENT

                                  

La récolte s'avère, au sens propre du terme, prodigieuse.

Je ne pourrai jamais manger tout ça, proteste Rose, effarée.

Et nous, on compte pour du beurre ? la taquine Rachad.

Contrairement à elle, il adore les oursins. Amir et Omane aussi. Comme accompagnement des samboussèks, ce sera parfait.

Un heure plus tard, rassasiés et même bien au-delà, ils digèrent, allongés à même la roche, lorsque des hurlements stridents leur parviennent.

Grégoire ! bondit Rose, brutalement arrachée à sa béatitude.

Elle saute sur ses pieds, le cherche des yeux.

—Grégoire, où es-tu ?

Amir a été plus prompt qu'elle. En trois enjambées, il a rejoint l'enfant qui jouait quelques mètres plus loin, et le ramène dans ses bras.

Sur la petite jambe, une longue estafilade qui saigne abondamment…

Mon Dieu, il s'est blessé, s'étrangle Rose. Donne-le moi !

Devant l'émoi de sa mère, Grégoire beugle de plus belle. Éperdue, elle le berce en retenant ses larmes.

—Mon bichon… Mon pauvre chéri… C'est tout, c'est tout, calme-toi. Montre-moi ton bobo.

— Prends une serviette pour arrêter l'hemorragie,  intervient Omane.

— Nan ! trépigne Grégoire en se débattant comme un beau diable.

En vain sa mère tente-t-elle d'éponger la plaie.

— Je… je n'y arrive pas, finit-elle par souffler. En plus, je lui fais mal.Tiens-toi tranquille, Grégoire, nom d'un chien ! Comment veux-tu que je te soigne ?

La sentant à cran, Amir intervient :

—Laisse, je m'en charge. On va se débrouiller entre hommes, hein, fiston!

Il sépare doucement la mère de l'enfant et emporte ce dernier tandis qu'Omane entraîne sa belle-sœur.

—Mais, c'est à moi de m'occuper de mon fils, se défend celle-ci d'une voix rauque.

— Tttttt, tu es bien trop impressionnable. Tu lui communiques ton angoisse. Aie confiance dans ton mari : je le connais, il va arranger ça en un tournemain.

Pas si sûr. En dépit des exhortations apaisantes d'Amir — « Allons, allons, ce n'est rien du tout. Juste une égratignure. Un grand garçon comme toi ne pleure pas pour si peu ! » —, les cris de Grégoire redoublent.

Je vais lui filer un coup de main, s'empresse Rachad.

L'instant d'après, il réapparaît.

Je crois qu'il vaudrait mieux l'emmener à l'hôpital.

Au mot "hôpital", Rose blêmit :

C'est… c'est vraiment nécessaire ?

— A mon avis, oui. Il va avoir besoin de deux ou trois points de suture. L'entaille est très profonde.

— Il a dû glisser sur une roche coupante, commente Omane. Ce sont de vraies lames de rasoir, par endroit.

C'est ma faute, s'effondre Rose. J'aurais dû le surveiller.

Arrête, c'est notre faute à tous !

Le retour s'effectue dans une ambiance fébrile. Abandonnant le matériel sur place, les deux couples escaladent à la hâte les rochers, Amir en tête, portant son fils.

Où y a-t-il un hôpital ? halète Rose.

Bien que dopée à l'adrénaline, elle est si peu encline à ce genre d'exercice que ses forces la trahissent.

— À Jounieh, répond Omane. La clinique où j'ai fait mes examens.

Pourvu qu'ils aient un médecin de garde, espère Rachad.

Ça, malheureusement, rien n'est moins sûr.

 

                                                            

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 11:04

 

 

                                                       LES OURSINS

 

 

         La route reliant Jounieh à Beyrouth longe la mer sur une trentaine de kilomètres. C'est là que se trouvent les "bons plans" d'Amir et Rachad qui connaissent les reliefs de la côte comme leur poche.

         Un simple regard suffit pour que les deux frères se comprennent. La voiture, conduite par Rachad, ralentit, se range sur le bas-côté. Amir en jaillit, se penche au bord du précipice, fait demi-tour en hochant la tête.

C'est pris !

Deux kilomètres plus loin, rebelote. Et le rituel se poursuit, immuable, jusqu'à ce qu'enfin :

— Ah, ici, c'est libre ; gare-toi. Passez-moi les paniers, les filles ! Grégoire, tu viens sur mes épaules ?

Commence alors une périlleuse descente sur les petits sentiers de chèvres, en contrebas. Rose et Omane s'aident l'une l'autre, tandis que les hommes, chargés comme des bourricots, transportent parasol, serviettes et repas — plus la chaise longue d'Omane que sa grossesse alourdit à vue d'œil et qui ménage son dos.

— Quand je pense qu'après, il faudra remonter, soupire Rose, en nage.

— Chaque chose en son temps, rétorque sagement Omane. Ne gâche pas ton plaisir à l'avance.

         Cahin-caha, elles atteignent l'anse rocheuse que leurs maris, plus rapides, ont déjà investie.

Grégoire, quant à lui, n'a pas perdu de temps : débarrassé de ses tongs, il court en direction de la frange d'écume blanchâtre qui lèche les galets.

—Ne tombe pas, hein ! lui recommande sa mère. Et regarde bien où tu mets les pieds !

Omane s'installe sur la chaise longue, à l'ombre du parasol. Pour elle, point de maillot mais une ample tunique blanche qui laisse deviner son corps sculptural, par transparence. Elle ferme les yeux. N'y est plus pour personne, repliée sur son bonheur comme un huître sur sa perle.

— Le premier qui ramène des oursins a gagné ! crie Rachad, envoyant valdinguer son T-shirt et ses jeans.

— Des-our-sins, des-our-sins, scande Rose. Quelqu’un  a pensé à prendre les ciseaux ? 

               Elle a lu quelque part que l'iode contenu dans les fruits de mer était souverain pour les fœtus. Cela leur évite, précisait l'article, tout problème de thyroïde futur. Elle s'en gave donc avec acharnement, dimanche après dimanche, bien que la pratique consistant à découper l'animal tout vif pour absorber sa chair arrosée de citron lui semble de la dernière barbarie. Sans compter que cette crème orangée et puante la révulse. Mais l'amour maternel ne s'encombre ni de dégoûts, ni de scrupules. « Pour le bébé », pense-t-elle en se bouchant le nez. Et, en dépit des haut-le-cœur qui lui pétrifient l'œsophage, elle avale bravement l'horrible panacée.

             Sans perdre de vue Grégoire qui barbote dans les flaques, Rose se déshabille. Le bikini révèle avec impudeur son petit ventre replet, ses seins gonflés débordant généreusement du soutien-gorge. Une chance qu'elle soit en famille, sans quoi, jamais elle n'oserait se montrer dans cette tenue.

             En se tordant les chevilles sur les galets, elle rejoint son fils, lui retire ses vêtements, pénètre avec lui dans le flot limpide.

Bras, maman ! réclame-t-il, un peu inquiet.

             Elle le soulève, avance encore. Le niveau de l'eau atteint ses genoux, ses cuisses, ses hanches. Alors, elle plie les jambes et s'immerge jusqu'au cou, à la grande joie-terreur de Grégoire qui s'agrippe à elle avec un rire tremblant.

             — Frappe les vagues, recommande-t-elle. Tu verras comme c'est amusant.

             Il s'exécute, y prend vite goût. Sous ses petites paumes explosent de grandes gerbes liquides qui scintillent au soleil.

Paf, paf, crie-t-il, ravi de sa performance.

Eh, doucement, proteste Rose.

Il s'en est fallu de peu que, dans sa frénésie, il ne les fasse chavirer tous deux.

Regarde qui voilà !

A quelques mètres, Amir vient de surgir des profondeurs marines, exhibant fièrement, dans la nasse de fil de fer prévue à cet effet, trois magnifiques oursins d'un mauve presque fuschia.

À table, habibté* !

Le cœur au bord des lèvres, Rose contemple la provende. « Beurk », pense-t-elle, avant d'applaudir stoïquement :

Tu n'en as jamais pêché d'aussi gros !

J'ai trouvé une mine. J'y retourne.

             Il dépose ses trophées sur la roche et replonge. En soupirant, Rose gagne la rive, installe Grégoire près d'Omane qui somnole, puis part à la recherche des ciseaux. Consciente d'être héroïque. Et même un tantinet stupide.

                 

                                                             *Habibté : chérie

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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