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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 18:06

Chapitre 120

  

Résumé des chapitres précédents : Tiens ? Bobo a changé de numéro. Au lieu de cracher du feu, il supplie qu’on l’aime. Ça marche, ce genre de truc ? 

 

         Bobo scrute toujours le petit visage impénétrable qui lui fait face. Lèvres ardentes et hermétiquemet closes, mèches dans les yeux. Ivoire des pommettes anémiées. Cou d'une précarité pathétique. Sans compter ce déhanchement qui la fait tanguer jusque dans l'immobilité.

         — Aimez-moi ! hurle-t-il en tombant à genoux.

         Il joint les mains.

         — Je vous en supplie, je suis au bord du gouffre. Rien qu'un peu de tendresse, une miette, une aumône. Par pitié !

         Nora, toute droite. Les pièces s'amoncellent. Les chants sont à leur comble. La lune, d'une rondeur parfaitement implacable. Quelques personnes se marrent. Nora toute droite, figée, glacée. Hypnotisée.

         Bobo, ratatiné en position fœtale :

         — Aimez-moi !

         De plus en plus faible et vagissant.

         — Aimez-moi.

         Presque inaudible.

         — Aimez-moi, je vous en supplie.

         Les gens :

         — Bravo !

         Bobo ne bouge plus mais son œil, vitreux, est planté dans Nora.

         Au bout d'un moment :

         — C'est fini, disent les gens.

         Et ils s'en vont.

         Nora, immobile. Bobo, immobile aussi. Ça pourrait durer des heures, des siècles. Un Black, en solo, chante un blues. Insensiblement, on a changé de rivages. Non loin coule le Mississipi.

         Nora pense à Yvette, à Florida, à miss Monde, à Ave Maria. À Benjamin. À Charlie. Charlie, Charlie, tes bras autour de moi et fermer les yeux.

         Dieu, qu'il fait froid !

         Tes bras autour de moi, Charlie, et avoir chaud.

         Elle tend la main à Bobo.

         — Viens.

         Il se relève.

         — Où on va ?

         Sans répondre, elle l'entraîne. Le froid insupportable. L'angoisse. Elle tremble de la tête aux pieds. Les chants continuent sans eux.

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 11:11

Chapitre 119

 

Résumé des chapitres précédents : Sur le parvis de Beaubourg, une groupe de musiciens noirs  psalmodie en frappant dans les mains. Il n’en faut pas plus pour que Nora décolle. Soudain, comme elle s’approche du groupe en transe : «  Tiens, quelle est cette flamme, dans l'obscurité ? »

 

    Bobo !
    Bobo qui donne une représentation devant une demi-douzaine de noctambules attardés !
    Abandonnant les chants, elle bifurque aussitôt vers lui. Il s'envoie une gorgée de benzène, l'éjecte, en approche sa torche. Se transforme, une fraction de seconde, en dragon — le temps pour Nora d'évoquer Florida, un hurlement à fleur de peau.
    Les badauds en redemandent.
    Nora, toute droite, prise en tampon entre sa chair de poule et une fascination de papillon. Bobo l'aperçoit, s'essuie la bouche.
    — Aimez-moi, dit-il.
    — Chouette, un nouveau numéro ! s'esclaffe quelqu'un.
    — Tant mieux, l'ancien commençait à dater.
    Nora, debout, figée, son sac entre les pieds. Les rythmes africains s'accentuent. Bobo la dévisage de plein fouet.
    — Aimez-moi, répète-t-il.
    Rumeurs approbatrices.
    — Allez, Bobo !
    Nora ne cille pas.
    — Aimez-moi, je vous en supplie, je vous en conjure. J'ai besoin d'amour, j'en crève. J'en crève, vous entendez, j'en crève !
    Des applaudissements.
    — Il est fort ! lance quelqu'un.
    — Criant de vérité !
    — C'est du happening.
    — Ho, t'as trente ans de retard, mon vieux ! Du happening... Pourquoi pas du hard-core, tant que t'y es ?
    — Un monologue no future, si tu préfères.
    — Vos gueules, les spécialistes !
    — Bo-bo ! Bo-bo !
    — Il en rajoute une tonne, c'est à la limite du crédible !
    — On m'en a parlé, dit une fille. Paraît qu'à la fin, le public pleure.
    — Vous vous en branlez, d'avoir ma mort sur la conscience, éructe Bobo. Qu'est-ce que je suis, pour vous ? Un déchet, un étron! Je ne mérite même pas d'exister. Regardez-moi, je me désagrège sous vos yeux, je me dissous, je me putréfie.
    — Bien dit ! crie l'assistance en lui jetant des pièces. Mets-nous la tête dedans, Bobo, on ne mérite que ça !
    «  C'est du flan ou il souffre vraiment ? se demande Nora. Est-ce à moi qu'il s'adresse ou à eux ? En général ou en particulier ? »
    Elle ne bronche pas. Là-bas, les litanies deviennent assourdissantes. À Marne-la-Vallée, les habitants des tours peuvent-ils dormir, la nuit ?

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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 11:49

Chapitre 118

 

Résumé des chapitres précédents : Après l’éprouvante séance de révisionnisme, Nora se retrouve seule au bord de la Seine nocturne.

 

    Le pont Marie... Châtelet... Beaubourg... Le parvis du centre Pompidou, sous la Lune, c'est du surréalisme. Le Moyen-Age sur toile de fond futuriste.
    Des personnages s'agitent dans la pénombre, on rit, on chuchote. Assis en rond sur le pavé, un groupe de Blacks psalmodie en frappant dans les mains. Le griot va parler, se dit Nora. La tradition orale est une grande et belle chose, l'Afrique envoûtante s'insinue jusqu'à nous. Une assistante sociale m'a raconté un jour qu'à Marne-la-Vallée, dans les prétentieuses arènes néo-antiques de Ricardo Bofil, conçues pour magnifier l'architecture contemporaine pur produit du capitalisme, la nuit, c'est le Zaïre. O sublime imbrication des civilisations qui se chevauchent à l'infini : la jungle investit les temples aztèques, en fait éclater les structures, est rasée pour laisser place à des builings. Fermons la parenthèse, nous parlions du Zaïre, parqué en cet endroit par la fantaisie de quelque technocrate. Chaque nuit, donc, le Conseil des Anciens se réunit dans la cité modèle. Au sein des colonnades doriques de l'agora postathénienne, des incantations fusent, rythmées par le djumbé. On danse, possédés jusqu'à la démence par des démons ancestraux dont le dépaysement n'affadit pas le pouvoir. De l'autoroute A4 s'élève le barrissement des poids-lourds et, regagnant l'aéroport Charles-de-Gaulle d'un vol majestueux, de grands rapaces sillonnent les airs...
    « C'est beau ! s'extasie Nora. Faut que j'aille m'installer là-bas. Vive les incohérences du système qui transforment contre toute logique un sinistre haut-lieu affairiste en village africain — les géniteurs de paperasses ont parfois du génie. Mais, pour commencer, joignons-nous aux libations de la tribu ici présente ; à Marne-la-Vallée, à Beaubourg ou ailleurs, béni soit le continent noir de me recueillir en son sein. »
    Soudain, comme elle se rapproche du groupe en transe :     «  Tiens, quelle est cette flamme, dans l'obscurité ? »

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 10:19

Chapitre 117  

 

— T'as un endroit où dormir ? s'inquiète Yvette, qui a récupéré Benjamin au passage.
    Nora, à qui s'adressait cette question, hésite. En un flash, elle visualise le couple endormi, pépète et pochard sur Dieu sait quelle paillasse, marinant dans des relents vineux.
    Il ne pleut plus, la nuit est clémente, le ciel dégagé. Dans son harem d'étoiles, la lune fait la roue. Pourquoi s'empuantir ?
    — Pas de problème, sourit-elle.
    Les cinq femmes se dit au revoir, bisou ma chérie, au mois prochain, faut que je rentre en banlieue et, à pince, j'en ai pour deux plombes. Nora, ce fut un grand plaisir. Si t'as besoin d'un coup de pouce, on est là, demande nos adresses à Yvette.
    — On h'emhrasse ? revendique Florida.
    Allez, on s'embrasse. Surmontant les remous qui lui soulèvent la tripe, Nora effleure l'écharpe des lèvres. Sacré steack trop cuit, va, t'as drôlement besoin de mamours !
    Elles s'éparpillent tous azimuts. On ne voit déjà plus, quai des Grands-Augustins, qu'une silhouette accorte surmontée d'un chapeau, et, vers Notre-Dame, une grosse religieuse qui se hâte. En direction du Luxembourg, un fort des Halles perché sur des talons aiguilles et, remontant jusqu'à Saint-Germain, une petite vieille en minijupe qui houspille un ivrogne.
    Nora, assise sur son sac au pied de la fontaine, les regarde s'éloigner, disparaître, puis se demande : qu'est-ce que je fais ? Les rares passant lorgnent vers elle : la grande bouche écarlate et la crinière d'ébène ne manquent pas d'attraits, pour qui s'en tient aux apparences. De la femelle en bonne et due forme, désœuvrée, disponible peut-être. Peut-être même en manque ! Bref, un trou à combler. À certaines heures de la nuit, une homme sur deux est un terrassier en puissance.
    Un souffle précipité à portée de son oreille tire Nora de sa torpeur.
    — Vous attendez quelqu'un ? Me voici.
    — Va te faire ! aboie-t-elle.
    Elle saute sur ses pieds, jette son sac sur l'épaule et se dirige vers la Seine à grandes enjambées.

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 23:46

CHAPITRE 116

 

Résumé des chapitres précédents : La séance est terminée. Il était temps : le désespoir hystérique atteint son paroxysme.

      — Les filles, je ne voudrais pas vous speeder, mais il est une heure vingt et le métro va bientôt fermer, déclare Yvette qui, en toutes circonstances, garde la tête sur les épaules. 

La sarabande, déjà sur le déclin, s'achève en eau de boudin. Ave Maria consulte sa montre. 

— Par sainte Cunnilingue, t'as raison ! On a intérêt à se magner! 

— La dernière fois, je me suis trop attardée et j'ai dû dormir ici, signale miss Monde. Résultat : des courbatures toutes la semaine. 

— Tu m'étonnes ! compatit Nora. Et encore, t'as eu de la chance : avec cette humidité, tu aurais pu choper une fluxion de poitrine ! 

Miss Monde rigole, comprime dans ses battoirs les pauvres petites rondeurs dont un traitement hormonal l'a pourvue à grand-peine, et tonitrue : 

— Pas de risque, y a rien à fluxer. Pas comme Florida, hein, ma poule ! 

La paluche atterrit sur les avantages de Florida qui s'esclaffe, chavirée.

— Dépêchons, mesdames ! s'énerve Ave Maria. 

Trajet en sens inverse pour rejoindre la station Saint-Michel. Moins éprouvant qu'à l'aller, pour Nora : les trains sont rares, à cette heure, rien ne trouble leur cortège. De plus, elle est saoule — donc, désinhibée — et se répète dans le noir que passer l'arme à gauche en bonne compagnie n'a rien de déshonorant. C'est sans doute la morale qu'elle tire de cette soirée ; ce n'est pas plus con qu'autre chose.

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 23:36

Cliquez ici :

Truc chez Mélusine

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 21:16

Chapitre 115

 

Résumé des chapitres précédents : C’est au tour de Nora de réviser son histoire. À contre-cœur, je précise. Mais les révisionnistes ne lui laissent pas vraiment le choix.

 

    Nora se concentre quelques instants.
    — Au printemps dernier, avant que Boris ne passe au théâtre d'Auxerre, j'ai pris deux billets d'avion pour une île déserte, dans le Pacifique. On est partis avec Charlie, le chat et le poney, et depuis, on vit là-bas, sous les palmiers. On dort sur la plage, on se baigne dans les lagons, on fait l'amour où et quand ça nous chante...
    — Hien ! apprécie Florida.
    — Tu tiens le bon bout ! affirme miss Monde.
    — Je l'aime, il m'aime, rien ne nous sépare. Le monde civilisé est à des milliers de kilomètres. Peut-être même n'existe-t-il plus. Peut-être a-t-il été détruit par une explosion nucléaire, et nous sommes les seuls survivants. Les nouveaux Adam et Eve...
    — Bravo, c'est superbe ! s'exclame Ave Maria.
    Les spectatrices commenent à trépigner. La voix de Nora monte d'un cran :
    — Boris et tous ses acolytes ont été pulvérisés, pfuit, réduits en poussière. Personne n'a jamais dit et ne dira jamais que je suis une entrave à l'avenir de Charlie, que le couple est maudit et les femmes des sangsues. La culpabilité, je sais même pas ce que c'est. Je vis par lui, il vit par moi, et le reste de l'univers, on s'en tape !
    — Bravo ! Bravo ! crie miss Monde, frénétique.
    — D'ailleurs, l'univers, pfuit ! Notre lagon flotte dans l'espace infini et vide, vide, vide...
    — Hraho ! hurle Florida.
    — Et on baise sans arrêt ! clame Nora.
    — H'est le harahis herehtre !
    — Qu'est-ce qu'elle dit ?
    — Que c'est le paradis terrestre.
    — Un paradis terrestre sans ange, surtout ! glapit Nora. Juste Charlie et moi, Charlie et moi, Charlie et moi !
    — Charlie et toi, Charlie et toi, Charlie et toi ! scandent les autres.
    — Nous deux en une seule personne, tellement étroitement enlacés qu'on se fond l'un dans l'autre. Son sang, c'est mon sang, sa chair, c'est ma chair. Rien ne nous séparera puisqu'il est dans mon ventre !
    — Comme à la Communion ! suggère Ave Maria.
    — Comme les chromosomes X et Y dans le spermato ! renchérit miss Monde, euphorique.
    — Comme une mère et son fœtus, pontifie Yvette qui a expérimenté la chose.
    — On a fusionné ! beugle Nora qui ne sait plus où donner de la tête.
    — Hi ont huhionné ! Hi ont huhionné ! gueule Florida en faisant des bonds sur son siège.
    — Ils ont fusionné ! Ils ont fusionné ! reprennent ses compagnes en chœur.
    — Dans l'accouplement, la mante religieuse dévore son mâle ! stridule Nora, dominant le brouhaha. Il n'existe pas de plus grande preuve d'amour !
    — IL N'EXISTE PAS DE PLUS GRANDE PREUVE D'AMOUR !
    — Nora, tu es la meilleure d'entre nous ! assure miss Monde. Je propose qu'on t'élise présidente à vie !
    Déchaînés, des bras se tendent vers la lauréate, la portent en triomphe. Les chandelles qui achèvent de se consumer projettent sur les murs d'hallucinantes formes gesticulantes. Un sabbat hystérique. Et un chant barbare s'élève, bramé par quatre voix  dont un baryton :

        Elle est des nô-ôtres !
        Elle a truqué l'passé comme les au-autres !
   
    C'est un moment grandiose, tragique, un moment de désespoir tellement absolu que Nora se dit :
    « Si un train passait ici, maintenant, je me jetterais dessous sans hésiter, et à mon avis je ne serais pas la seule. »
     Mais les révisionnistes ont tout prévu, la voie est désaffectée. Il est des risques qu'on ne prend pas avec ses déchirures, sous peine de suicide collectif ; elles ne les ont pas pris.

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 19:23

Chapitre 114

 

Résumé des chapitres précédents : La seconde version de Miss Monde remporte tous les suffrages.

 

    — Très bien ! crie Yvette, excitée comme une puce.
     — Héhial ! approuve Florida.
    Miss Monde quitte la tribune, les sourcils froncés, et regagne son banc en silence.
    — Ça va ? lui glisse Nora.
    — Non. Je déteste cette version des faits. Elles m'ont gâché ma soirée, les morues !
    — Allons, allons, s'immisce Ave Maria, l'essentiel est d'aller de l'avant. D'explorer de nouvelles voies. À force de rabâcher, on devient neurasthénique.
    — À Hora, haintehant ! réclame Florida.
    — Pardon ? sursaute Nora.
    — Oui, affirme Yvette, c'est ton tour. Monte sur le podium.
    — Mais j'ai rien à dire, moi !
    — Allons, allons, pas tant de manières, intervient Ave Maria. Tu fais partie du club, maintenant, tu dois participer. J'ajouterais même que tu es le clou de la soirée : nous sommes toutes follement impatientes de t'entendre.
    — En assistant à la séance, tu as été intronisée, précise Yvette.
    — Eh, ho, j'ai rien demandé, moi, se défend Nora. C'est vous qui...
    — Tututu, cesse de te faire prier !
    Sans trop savoir comment, Nora se retrouve hissée sur la caisse. Qu'elle le veuille ou non, va falloir qu'elle y passe.
    Regard affolé sur l'assistance. À l'aide, on me voyeurise, on me viole, on m'écartèle ! On veut se repaître de mon intimité ! Charlie, Charlie, au secours !
    — J'ai quitté mon mari, hésite-t-elle, parce que j'étais un boulet pour lui. Je l'aimais trop. Il me fallait pour moi toute seule vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais il avait des ambitions professionnelles. Pour qu'il puisse les réaliser en toute tranquillité, j'ai décidé de disparaître.  C'était la meilleure solution.
    — Elle est nulle, ton histoire, grogne Yvette. T'as rien compris au fonctionnement du club, ma parole ! D'abord, il faut que tu sois victime d'un homme, c'est la règle — or toi, d'après ce que tu racontes, tu n'es pas victime, tu fous le camp, ça n'a rien à voir ! Ensuite, tu dois transformer la réalité à ton profit pour obtenir une happy end.
    — Ah bon ? s'étonne Nora. C'est obligé ? Moi aussi ?
    — Évidemment !
    — Héhisionnishe ! revendique Florida.
    L'assemblée frappe dans ses mains :
    — Révisionnisme ! Révisionnisme !
    Puis scande, les pieds au sol :
    — RÉ-VI-SION-NISME ! RÉ-VI-SION-NISME !
    — Bon, bon, concède Nora à contrecœur.

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 11:35

Chapitre 113

 

Résumé des chapitres précédents : Aïe, aïe, aïe, le récit de Miss Monde fait un flop. Ces auditrices sont sans pitié !

 

    — Si on votait ? intervient Ave Maria, conciliante.
    — Haccord !
    — Puisque vous insistez... grogne Yvette.
    — Ceux qui sont pour que miss Monde continue, levez la main !
    Il n'y a que Nora.
    — Les contre, à présent.
    Toutes les autres. Écrasée par la majorité, Miss Monde ronge son frein et ne va pas, c'est sûr, tarder à exploser. “ Gare au grabuge! prémonitionne Nora en s'éloignant prudemment. Si elle abat son poing sur le carton, les bouteilles et les verres voleront en éclats, et il y aura peut-être des blessés. À moins qu'elle n'étripe quelqu'un — auquel cas il y aura des morts. ”
    — Calme-toi, la grosse, glousse Yvette, en tapant dans le dos du transsexuel. Je suis sûre qu'en réfléchissant un peu, t'as une autre solution.
    — Mais oui, Bibiche, renchérit la sœur. Tu sais bien que, dans la vie, il existe toujours plusieurs débouchés. Toi, tu t'obstines à prendre systématiquement le même ; c'est de la paresse intellectuelle, ça ! Creuse-toi la cervelle, que diable ! (Oups, ça m'a échappé, pardon Jésus !) Ton imagination, elle te sert à quoi ? À pisser dedans ?
    Bon gré mal gré, miss Monde se rend à leurs raisons. Fera-t-elle une nouvelle tentative ?
    — Oh, oui ! l'incite Nora avec ardeur.
    Complaisamment, Florida se lève, furète trois secondes dans un tas de détritus, en ramène une planche qu'elle pose sur la caisse, pour colmater le trou. La charmante attention emporte les dernières réticences de miss Monde, qui remonte sur son perchoir.
    — À douze ans, j'étais ce qu'on appelle un beau garçon : sportif, costaud, débordant d'énergie et de vitalité. Mes parents m'adoraient, ils avaient toujours rêvé d'avoir un fils. Ma mère  ne portant pas de lingerie fine, je n'ai eu, pour ce genre de textile, aucune trouble attirance, et jamais il ne me serait venu à l'esprit de lui piquer combinaisons et porte-jarretelles pour m'en affubler en cachette. Je collectionnais, au contraire, les photos de John Wayne et les maquettes d'armes à feu. Puis j'ai grandi, commencé à draguer les filles. Ah, j'étais un fameux luron ! Il me les fallait toutes ! À quatorze ans, j'ai jeté ma gourme entre les draps d'une grande mondaine, friande d'éphèbes. Elle s'est employée à faire de moi un mâle, dans toute l'acception du terme. D'ailleurs, par la suite, j'ai eu mon heure de gloire dans le cinéma porno : Freddy Sirocco, surnommé Le Membre, vous connaissez ?    
    Applaudissements.
    — Bref, inutile de préciser que jamais au grand jamais l'idée d'un quelconque mutation ne m'a effleuré. Le monde appartient aux hommes dignes de ce nom, ce que je me targue d'être. Si une démonstration vous tente, mesdames...
    Miss Monde se tapote vulgairement l'entrejambes.
    — ... la Bête est à votre disposition. Je commence par qui ?

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 21:38

 

Chapitre112

 

Résumé des chapitres précédents : Chaude ambiance, dans le club d’Yvette ! Le récit d’Ave Maria récolte un franc succès !

 

    Miss Monde, sanglée dans son tailleur de dentelle, le chapeau crânement incliné sur l'oreille et le mollet tendu sous le bas à couture, se dresse de toute sa hauteur.
    — Je voudrais me reporter quarante ans en arrière, énonce-t-elle de sa voix de baryton. M. et Mme X, mes parents, viennent d'avoir un enfant. Une délicieuse petite fille, avec une mignonne fente toute lisse entre les jambes : moi. Ma naissance est une joie sans pareille pour toute ma famille qui désirait, justement, une fille. Je suis menue et frêle, blonde et bouclée. Je porte des robettes à fleurs et des petits souliers vernis. À douze ans, deux jolis nichons tout neufs pointent sur mon buste, ma taille s'affine, des hanches arrondissent mon bassin fluet. Puis c'est la tache de sang au fond de ma culotte : moment de joie intense. Consécration suprême de mon identité. Je me développe harmonieusement, on me trouve charmante et les premiers garçons commencent à me tourner autour...
    — Encore cette rengaine ? proteste Yvette. Tu nous l'as déjà racontée cent fois ! 
    — C'est toujours pareil, faut varier un peu ! renchérit Ave Maria.
    — On en a harre de hon hishoihe : on la honnait har hœur !
    Miss Monde, un instant décontenancée, prend son visage des mauvais jours. Elle est aussi soupe au lait que forte en gueule. On l'agresse, elle riposte. On bafoue ses pulsions les plus intimes, elle casse tout, c'est mathématique. Mathématiquement, donc, elle s'emporte, tape du pied, défonce la caisse, tombe dans le trou. Et file son bas, ce qui la fait beugler de plus belle.
    Les autres rigolent.
    Seule Nora, sensible par nature au désarroi d'autrui, vole à son secours.
    — Moi, je ne la connais pas, votre histoire, et je veux bien l'écouter, assure-t-elle. Je suis même très impatiente de savoir la suite !
    Tout en parlant, elle retire les copeaux de bois fichés dans l'énorme mollet, imprègne la maille de salive afin de limiter les dégâts (un petit truc de femme que lui a transmis sa mère et dont miss Monde, toujours à l'affût de réflexes identitaires, prend bonne note malgré sa fureur), puis, impavide, affronte l'assemblée:
    — Je propose que miss Monde reprenne son récit, afin que...
    — Pas question ! l'interrompt Yvette. Il est bien stipulé dans les statuts du club que l'histoire doit changer CHAQUE FOIS. Nous sommes des révisionnistes ACTIVES !

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