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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 20:27

Chapitre111

  

 

   Résumé des chapitres précédents : Après Yvette, c’est Florida qui modifie sa destinée. Et c’est pas triste (contrairement à la réalité) !

 

 

 

         — À mon tour, maintenant ! réclame Ave Maria.

 

         Elle se hisse en soufflant très fort et, tandis qu'Yvette ressert tout son petit monde, commence :

 

          Mesdames, je ne vous ferai pas de boniment. Je suis aujourd'hui à cette tribune pour rendre hommage à un éminent homme d'église, notre bien-aimé pape Vlady 1er.

 

         — Qui ça ? demande Nora qui pédale dans la semoule.

 

         — Vlady 1er, notre bien-aimé pape, lui chuchote miss Monde.

 

         — Doté d'une sensibilité toute slave, ce prince de la chrétienté, dans une bulle datée du premier janvier 2001, a interdit l'accès des couvents aux novices de moins de cinquante ans, les jugeant inaptes, de par leur manque de maturité, à l'accomplissement de leur fonction religieuse. Dieu étant, par définition, un vieillard, il lui faut des épouses posées, sages, réfléchies. Ce sont les vertus de l'âge. À la vie laïque, les donzelles ! Qu'elles aillent danser, se faire sauter et torcher les moutards — c'est leur rôle social —, ou entrent dans la vie active, travaillent, militent et se politisent, au choix. Mais surtout qu'elles arrêtent d'accaparer le Seigneur ! Qu'elle cessent de l'émoustiller avec leurs verts appas !

 

         — Parfaitement ! approuve Yvette qui frétille sur son siège.

 

         — Je propose un ban pour Vlady 1er, crie miss Monde. Hip hip hip !

 

         — Hourra !

 

         — Pour un Dieu enfin gérontophile, hip hip hip !

 

         — Hourra !

 

         — Pour que soient reconnus les droits mystiques du troisième âge, hip hip hip !

 

         — Hourra !

 

         On se croirait dans un meeting. Nora applaudit à tout rompre.

 

         — Merci, mes amies, merci, s'écrie Ave Maria, sincèrement émue. Je n'en attendais pas moins de vous, vaillantes supporters ! Chère miss Monde, je te cède le crachoir.

 

         — Je bois à ta santé, cocotte ! clame Yvette, pas mal émêchée. Et au pape, sacrénom ! Et même au Saint-Esprit, le plus fouteur des trois ! Qu'on le fristouille à l'ail et aux petits oignons, ce visiteur de pucelles ! Nom d'un chien de p'tit salopiot 

  

  

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 08:18

Chapitre110

Résumé des chapitre précédents : Yvette a entraîné Nora dans une réunion de club révisionniste. Mais ce n’est pas l’Histoire avec un grand « H » que ces quatre femmes revisitent, c’est leur propre histoire....

         Quelques bravos crépitent.

         — 1962, reprend Yvette, une fois le calme revenu. Marylin Monroe est la reine de la chanson française. À « Salut les copains », elle écrase les pauvres yéyés de ses roucoulements ravageurs. Mon fils, bien entendu, ne jure que par elle. Pour la distribution des prix de son certificat d'études, je reçois une convocation : on m'invite à présider la cérémonie en compagnie du directeur, de l'adjoint au maire et de quelques notables. Mon fils est classé dans les premiers, il s'agit de lui faire honneur. Pour l'occasion, je m'offre donc la tenue de scène de sa star préférée : fourreau noir, talons aiguille, écharpe en lamé. Et ainsi vêtue, je me présente au collège. Une ovation m'accueille. Mon fils, fou de fierté, me saute au cou ; on nous porte en triomphe. À partir de ce jour, son amour filial ne fait que croître et embellir. Soumis et affectueux, il ne vit que pour moi, me couvre de cadeaux. Et jamais au grand jamais, ne jette les yeux sur la moindre moto : je ne supporte que les limousines. D'ailleurs, ce soir, c'est en Cadillac rose qu'il m'a accompagnée, afin que j'aie le plaisir de vous conter ceci.

          Un tonnerre d'applaudissements salue cette conclusion. Modestement, la conférencière remercie et descend de son piédestal, cédant la parole à sa successeuse.

         — Hédahes, he herai hrève.

         — Elle dit qu'elle sera brève, traduit Yvette.

         Nous ne rapporterons pas ici les propos de Florida en V.O., ce serait fastidieux pour le lecteur. Aussi nous contenterons-nous des sous-titres.

         — …

         — Elle a rencontré Jean-Michel un matin de printemps. Il était pâtissier, spécialisé dans les meringues en forme de cœur, avec de la crème Chantilly et des p'tites fleurs en sucre rose. Séduite, elle est entrée dans sa boutique pour en acheter une. Il la lui a offerte.

         — …

         — Il l'a invitée au bal du samedi soir, elle a accepté. Elle portait une robe bleu pâle à volants et des rubans dans les cheveux. Ils ont dansé toute la nuit. En la quittant, il l'a embrassée. Il avait les yeux du bonheur.

         —…

         — Trois mois plus tard, il l'a demandée en mariage.

         Ici, Florida hésite, réfléchit. L'auditoire est suspendu à ce qui lui tient lieu de lèvres.

         — Du cran, ma belle ! murmure Ave Maria.

         — On est avec toi ! insiste miss Monde.

         Forte de ces encouragements, Florida reprend son récit au moment crucial.

         —…

         — Elle a répondu : “ Tu me veux ? Prends-moi ici, telle une bête. Je suis à toi, grand fou, use de mon corps comme il te plaira et en toute illégalité. ”

         —…

         — Il lui a arraché ses vêtements, l'a culbutée parmi les gâteaux, et ils ont copulé jusqu'à plus soif.

         — …

         — Le matin, il est parti en déclarant : “ Une greluche qui s'offre au premier venu n'est pas digne de moi ”. Et elle ne l'a jamais revu.

         — …

         — Comme elle était très jolie et qu'une ribambelle de prétendants la sollicitaient, elle s'est vite consolée. Elle a collectionné les aventures, est même devenue la maîtresse d'un ministre et le modèle favori d'un peintre célèbre, sans jamais faire don de sa liberté à quiconque. Elle prendra de l'âge, seule, certes, mais indépendante et toujours désirable : les rides n'enlaidissent pas les femmes.

         C'est un franc succès. Florida réintègre sa place sous les ovations. Son visage n'exprime rien : béances et rabouts, c'est assez inexpressif, en général. Par contre, ses yeux de lapin luisent comme des escarboucles.

                                                                          (A suivre)

 
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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 09:14

chapitre 109

Résumé des chapitres précédents : Le symposium révisionniste commence. Yvette est la première à prendre la parole. 

         Yvette toussotte pour s'éclaircir la voix. 

         — Nous sommes en 1959, déclare-t-elle sans préambule. Johnny Stark, l'imprésario bien connu, organise une audition : il veut lancer une nouvelle vedette, quelqu'un qui incarne, aux yeux de toute une génération, la "petite fille de Français moyen" idéale. Françoise Hardy débute, mais ne convient pas : trop grande, trop molle. Sylvie Vartan chante comme une casserole. Il y a donc une place à prendre. Dans la salle d'attente, outre le menu fretin sans intérêt, deux candidates : Sheila, gnangnan, jupe écossaise, couettes. Et Marylin Monroe...

         — Mais c'est impossible, ce n'est pas la même époque, proteste Nora.

         Des « chut » s'élèvent dans l'assistance. Miss Monde se penche à son oreille :

         — C'est du révisionnisme, lui chuchote-t-elle.

         — Oups, pardon, j'avais oublié.

         — Interruption nulle et non avenue, tranche Yvette, agacée. Marylin, donc, disais-je, le corsage en avant (elle mime), gironde dans son maillot de lumière (elle mime encore), un boa tirebouchonné autour de sa jambe gainée de résille.

         Quelqu'un gargouille. Florida. Le portrait lui a plu, elle le manifeste bruyamment.

         — Jonnhy Stark hésite. Qui va-t-il choisir ? La pépète ou la vamp ? Pour des sucès pleins d'entrain et de joie de vivre, Sheila fait parfaitement l'affaire : youpi, youpi, chanteront les teenagers dans son sillage. En revanche, le sex-appeal exacerbé de Marylin ratisse plus large. Les hommes  raffolent des pin-up, qu'ils aient sept ou soixante-dix-sept ans. Or, avec le ralongement de l'espérance de vie, il serait malvenu de négliger les retraités !

         Yvette prend l'auditoire à témoin :

         — Cruel dilemme, non ?

         — Très, admet Nora.

         — À sa place, je jouerais ça à pile ou face, s'écrie miss Monde.

         — Excellent suggestion, apprécie Yvette. Pile, on débilise les foules, face, on les fait triquer.

         Geste de lancer une pièce en l'air, de la rattraper, de vérifier dans sa paume.

         — Face ! Mademoiselle Sheila, on vous écrira. 59 sera l'année poupoupidou, ça va chauffer au hit-parade !

                                                                                 (A suivre)

 
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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 11:21

chapitre 108

 

 

Résumé des chapitres précédents : Avec Ave Maria, la sœur qui a perdu la foi, le club est au complet. 

 

— Mais, réfute Nora, effarée, Thérèse d'Avila avait cinquante ans quand Dieu l'a « visitée ». 

— Elle ne les faisait pas, elle a toujours été mince. 

— N'empêche qu'elle aussi était ménopausée.

— C'était au XVIème siècle, Il a vieilli, depuis. Ils sont tous pareils : en prenant de l'âge, ils ne s'intéressent plus qu'aux tendrons. 

Elle foudroie la voûte du regard. 

— Et dans quelques temps, qu'est-ce qu'il te faudra ? Des premières communiantes ?  

— H'as hien haison ! approuve Florida en terminant son verre — dont, malgré ses efforts, elle renverse la moitié, pour cause anatomique.

— Mesdames, intervient Yvette, puisque nous sommes toutes là, je propose que nous commencions la séance. 

— Honne ihée ! 

Une caisse en bois est tirée au milieu de la station, face au blanc valide. 

— Qui prend la parole la première ? demande Ave Maria. 

— Moi, si vous voulez, propose Yvette. 

Approuvé à l'unanimité.

Elle se lève, grimpe sur la caisse. 

«  Drôlement agile, pour son âge, admire Nora. La plupart des vieux sont rhumatisants, faiblards, impotents ; elle, encore un peu, elle sauterait à la corde . » 

— Vas-y, Yvette ! l'encouragent miss Monde et la sœur. 

— Has-y, on h'éhoute ! 

Applaudissements auxquels se joint Nora, à tout hasard.

                                                                                                   (A suivre)
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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 13:05

Chapitre 107

Résumé des chapitres précédents : Après Florida, voilà Miss Monde, une transsexuelle au physique de lutteur de foire. Encore une qui n’a pas eu de chance !

         — Bonsoir, les filles !

         Ah, la quatrième laronne.

         Une bonne sœur.

         — Salut, Ave Maria ! lance miss Monde, toute contente.

         — Hahut !

         — Viens vite, ma grande, on n'attendait plus que toi, s'empresse Yvette.

         Joviale, joufflue à damner un saint et pleine de truculence, la religieuse prend place. Et trinque.

         — Que fichez-vous avec celles-là ? lui glisse Nora, méfiante. Vous vous occupez d'elles ? Vous le évangélisez ?

         — Du tout, je fais partie du lot.

         — Ah bon ? Je croyais qu'il fallait avoir souffert pour être admise.

         La bonne sœur sourit.

         — J'ai souffert, affirme-t-elle.

         — Ah ?

         — J'ai perdu la foi.

         Devant l'ahurissement de son interlocturice, elle éclate d'un rire franc.

         — Chacune d'entre nous a eu maille à partir avec les hommes. Le fils d'Yvette est mort dans des circonstances que tu dois connaître, Florida s'est fait plaquer après son accident, miss Monde a été trahie par ses chromosomes : le mec qui était en elle a déserté un beau matin. Quant à moi, Dieu m'a mise au rebut après ma ménopause.

         — Mais... Dieu n'est pas un homme !

         — Et comment que c'est un homme ! Le plus viril de tous. Des harems de petites religieuses, il se tape, toutes plus éprises les unes que les autres. Et quel amant, quel amant, nom de Lui ! L'exaltation mystique, c'est l'orgasme suprême. Regarde cette grande garce de Thérèse d'Avila (Dieu ait son âme et le reste) : ses pâmoisons sont restées légendaires. Les étreintes terrestres, en comparaison, crois-moi, c'est du pipeau. 

         Son visage poupin, encadré par le voile noir et la minerve blanche, s'est empourpré d'un coup.

         «  Ça doit être hormonal », suppose Nora, sans pouvoir discerner s'il s'agit d'une lacune de progestérone (communément appelée « bouffée de chaleur ») ou d'un excès dû à l'excitation, les deux causes ayant le même effet.

         — Pourquoi dites-vous qu'Il vous a quittée ? 

         — Parce que rien n'est plus vrai. Tant que j'étais jeune et fraîche, ce fut la passion. Les nuits qu'on a passées, les extases, les visions ! Si je n'ai pas lévité, c'est parce que je suis trop lourde, mais je peux bien t'assurer que le septième ciel, j'y ai grimpé plus souvent qu'à mon tour ! Et puis un beau jour, sans prévenir, pouf, plus rien. Rideau. Dieu était parti voir ailleurs. (ricanement désabusé) Des gamine, Il n'avait qu'à se baisser pour en ramasser à la pelle, pourquoi Il se serait privé, hein ? Moi, Il m'a balancée aux ordures, flac, trente ans d'amour à la poubelle.

         Elle tend le poing vers la voûte :

         — Pour des minettes ! Pour des minettes, Il m'a jetée ! 

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 19:41

Chapitre 106

 

Résumé des chapitres précédents : Triste destinée que celle de Florida. Son mari l’a quittée le jour même de ses noces. Juste après l’incendie, oui, c’est ça. Pour une nuit d'amour, elle n’avait plus le physique. 

 

Nora respire à fond, pour tenter d'apaiser son grelottement interne, puis signale : 

— Moi, j'ai un copain, il a vécu un peu le même truc. Mais il s'est nettement mieux comporté : il n'a pas largué sa nana, au contraire, elle lui rapporte. Y a une clientèle pour les anatomies difficiles. Si tu veux, je te donne son adresse. 

— He huis houjours hierge, avoue gravement Florida.  

— Dans ce cas, se rétracte Nora, ce n'est pas du monde pour toi. Tu aurais tort de griller les étapes, n'en parlons plus. 

Deux minutes de silence pour cette carrière brisée dans l'œuf. Tip tap, perçoit-on dans le lointain. 

— Voilà miss Monde, s'exclame Yvette. 

Elle se lève, Florida également, et toutes deux courent à la rencontre de l'arrivante. Embrassades, congratulations. 

— T'as maigri, toi ! dit une voix bizarre. 

— Hrois hilos ! répond fièrement Florida. 

Le trio réintègre le cœur de la station. 

— Miss Monde, Nora, présente la vieille. 

La quarantaine bien sonnée, le mètre quatre-vingt dix, une carrure d'hercule de foire, une tronche de boxeur. Et un charmant petit ensemble en dentelle noire agrémenté de roses pompon. 

Miss Monde est un travelo. 

— Un transsexuel ! rectifie-t-elle. 

Là, la nature a été vache. Cette quintessence de mâle a une âme de jeune fille. 

— Enchantée, fait Nora tout en pensant : sincères condoléances. 

Elle serre la paluche qu'on lui tend, et dont les doigts couverts de bagues bon marché émergent de délicates mitaines. Cette personne a d'office toute sa sympathie. L'énorme  faciès est affable, les lèvres mal carminées pleines de cordialité. La chevelure, surmontée d'un bibi, plus drue que de la soie de sanglier mais fort joliment mise en plis. 

— J'adore votre coupe, assure Nora. 

Ses terreurs de tout à l'heure se sont évaporées. Rien de malsain dans cette assemblée féminine, rien de louche. Que des êtres comme vous et moi, que la vie a davantage malmenés que la moyenne et qui se serrent les coudes devant l'adversité. 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 06:10

Chapitre 105

Résumé des chapitres précédents : Florida n’a plus rien d’humain. Ni nez, ni oreilles. Comme bouche, un trou. Comme joues, un patchworck de chairs mal raboutées, offrant toutes les nuances du rose ardent au blême. Les yeux sans paupières, noirs, d'une profondeur extrême, évoquent à s'y méprendre ceux d'un lapin écorché.

         Nora avale son apéro d'une traite, histoire de se donner du cœur au ventre. Puis, prenant son courage à deux mains, elle s’informe :

         — Que vous est-il arrivé ?

         — H'ai crahé.

         — Elle dit qu'elle a cramé, traduit Yvette.

         — J'avais compris, merci.

         — Son voile a pris feu le jour de ses noces, précise Yvette.

         — À hause des hougies.

         — Des quoi ?

         — Des bougies. C'est complètement idiot de foutre des bougies sur un gâteau de mariage.

         — Comment ça s'est passé ?

         — Elle se penchait pour les souffler quand son voile s'est enflammé. Le nylon, c'est une vraie cochonnerie : ça colle à la peau, ça s'incruste. En moins d'une seconde, sa gueule a fondu.

         — Et personne ne l'a éteinte ?

         — Si, bien sûr. Mais comme il n'y avait pas d'eau à table, ils ont employé du champagne.

         — H'ai eu très hal ! confirme Florida.

         — Sans compter qu'elle était jolie, cette poulette ! Montre ta photo, Florida !

         Florida s'exécute. Elle ouvre son sac à main, en sort un portrait de mariage. Deux pigeons heureux joue à joue. Elle, frimousse rondelette, tout en fleur. Une peau de pêche veloutée dans un écrin de tulle blanc. Lui, plutôt beau gosse, l'air fichtrement épris.

         — Comment a-t-il réagi ? souffle Nora.

         — Pfuit ! Disparu de la circulation.

         — Il l'a quittée dans cet état ?

         — Eh oui : pour une nuit de noces, elle n'avait plus le physique.                                                                  

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 06:37

Chapitre 104

         Yvette, ayant terminé les préparatifs, rejoint son invitée — que, paradoxalement, sa présence réconforte.

         Soudain, un bruit de pas résonne dans les profondeurs du tunnel.

          Ça doit être Florida, devine Yvette. Je te préviens, elle a une sale tronche !

         Venant d'elle, le mot prête à sourire. C'est l'hôpital qui se moque de la charité !

         Quelques secondes plus tard, la nouvelle-venue débouche à l'air libre. La silhouette est belle, l'allure jeune et pulpeuse, le sein arrogant, la croupe altière. Un chapeau, une écharpe, masquent le haut.

         — Salut, lui crie Yvette.

         — Heho !

         Elle s'approche, se découvre. Un crâne sans cheveux apparaît, couturé, bardé de cicatrices. L'écharpe tombe. Vision d'épouvante.

         Le visage n'a plus rien d'humain. Ni nez, ni oreilles. Comme bouche, un trou. Comme joues, un patchworck de chairs mal raboutées, offrant toutes les nuances du rose ardent au blême. Les yeux sans paupières, noirs, d'une profondeur extrême, évoquent à s'y méprendre ceux d'un lapin écorché.

         — Florida, Nora, présente Yvette, très femme du monde.

         Nora avale sa salive, tente de discipliner ses cordes vocales, finit par articuler :

         — Enchantée.

         — Houa auhi, répond Florida.

         — Elle a un léger défaut de prononciation, explique gaiement Yvette, mais on s'y habitue vite.  D'ailleurs, elle ne se vexe pas quand on ne la comprend pas, hein, ma choute ?

         Florida hoche, avec beaucoup de spontanéité, ce qui lui sert de tête.

         — Un p'tit verre ? propose Yvette.

         Florida hoche encore.

         Yvette sert deux gobelets.

         « Faut que j'aie l'air naturelle, se dit Nora. Qu'on ne devine surtout pas ce que j'éprouve. Je dois sourire, parler, être courtoise. Après tout, cette monstruosité n'est que la combinaison chimique de deux matières : la viande et le feu. Quand je prépare un gigot, je ne tombe pas dans les pommes ! »

                                                                                                                                        (A suivre)

         

 
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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 07:03

Chapitre 103

         — Nous y sommes, annonce la vieille.

         À tâtons, Nora remonte sur le quai. C'est l'obscurité totale mais au moins, elles sont à l'abri.

         Voix de la vieille : «  Y a encore personne ».

         Temps interminable, puis claquement d'un briquet. Yvette allume des bougies qu'elle dispose un peu partout. Sous les lueurs vacillantes, le lieu se devine plus qu'il n'apparaît. Plafond voûté, rongé d'humidité, échafaudages, ciment nu, carcasses de bancs. Graffiti et tags.

         — Il y a des années que c'est fermé au public, dit la vieille. Le parcours a été dévié pour des raisons de sécurité : on est sous la Seine et tout est fissuré.

         Elle tapote un étai, dressé entre terre et ciel comme une colonne antique.

         — Malgré les renforcements, il suffirait d'une crue un peu trop forte ou d'un glissement de terrain pour que... patatras ! 

         — C'est dangereux, souffle Nora.

         Yvette rigole.

         — Ça fait dix ans que je viens ici et j'ai toujours bon pied bon œil.

         Elle s'éloigne vers le fond de la station, suscitant, sur les murs, une ombre démesurée.

         « J'avais pas remarqué qu'elle était aussi mal foutue, constate Nora : son ombre a l'air plus âgée qu'elle. »

         — Installe-toi ! crie la vieille.

         Du menton, elle désigne le carton retourné faisant office de table,  que garnissent deux bouteilles et cinq gobelets de plastique.  

         Docilement, Nora jette son sac à terre et s’assied dessus. L'endroit est si étrange, si fascinant — si inquiétant surtout ! — qu'elle n'a pas assez d'yeux pour tout appréhender.        

         «  Si le scénario est digne du décor, j'ai atteint le fond des fonds, se dit-elle. Ce qui se prépare ici est une sorte de messe noire, j'en mettrais ma main à couper. On va peut-être me sacrifier en offrande à je ne sais qui, à je ne sais quoi... À la Seine tueuse, si ça se trouve. Au secours, je veux m'en aller ! »

                                                                                                                                      (A suivre)

 
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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 06:39

Chapitre 102

Résumé des chapitres précédents : Yvette embarque Nora pour l’emmener à son club. Bah, ça ou autre chose...

 

         — Attendons le passage de la prochaine rame, décrète la vieille.

         Deux minutes plus tard :

         — Allons-y !

         Elles empruntent les marches qui descendent sous le tunnel.

         — Mais c'est interdit, se rebiffe Nora.

         — T'occupe, dit la vieille.

         Plutôt mal à l'aise, Nora regarde autour d'elle. Ni contrôleur pour la saisir au collet, ni voyageurs indignés. Pas de métro en vue. Bon. Elle suit.

         — Quand le train passe, faut te coller contre la paroi, recommande la vieille.

         Nora préférerait retourner sur le quai, mais sa compagne la tire de toutes ses forces, et c'est si fatiguant de résister.

         Elles progressent le long des voies.   

         Un grondement s’élève, qui va crescendo. Nora s'affole.         

        — Relax, dit la vieille, tu n'as rien à craindre, on a toute la place.

          Le sol tremble. Deux phares trouent la pénombre. Dans un grincement d'essieux suraigu, l'énorme machine fonce sur elles. Déplacement d'air effarant. Visages blafards tapis derrière les vitres, qui regardent sans voir.

         — J'ai p... peur, bégaye Nora.

         — Relax, répète la vieille, les conducteurs ont l'habitude, ils ne vont pas nous foncer dessus.

         — Mais où on va comme ça, hein, où on va ?

         — Juste à côté, dans une station désaffectée. C'est notre Q.G.

         Nouveau grondement, dans leur dos, cette fois.

         — Yvette, j'ai la trouille ! crie Nora.

         La vieille l'enlace, la plaque contre le mur. Cadencé et assourdissant, le bruit se rapproche. La loco les frôle.

         — Aaaaaah ! hurle Nora, la tête cachée dans le cou décharné.

         Yvette lui tapote le dos, allons allons, pas de panique, ce n'est qu'un mauvais moment à passer.

         — Je veux m'en aller, pleurniche Nora dans le silence revenu.

         — On arrive, la réconforte Yvette.

         Maternellement, elle dirige son pas titubant.

         — Gaffe à cette barre entre les deux rails : tu la touches, t'es électrocutée. Des milliers de volts, il y a, là-dedans.

         — Hou, souffle Nora.

         — Un jour, cette saleté a tué un clochard sous mes yeux : il pissait sur les voies et le courant électrique est remonté le long du jet. Une teub qui produit des éclairs, t'imagines ? Il est tombé net.

         — C'est horrible !

         — Les cheminots, quand ils ont picolé, s'amusent à sauter d'un rail à l'autre. La

roulette ratp, ils appellent ça. S'ils trébuchent, couic.

         — Couic ?

         — Les accidents ne sont pas rares.

         Une nouvelle rame les croise.

         «  Mon cœur va lâcher, se dit Nora. Je ne survivrai pas à cette expédition. Oh, Charlie, Charlie, que suis-je venue faire dans cette galère ? »

                                                                                 (A suivre)

 

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