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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 06:46

Chapitre 86

  Résumé des chapitres précédents : Lorsqu’il trouve le billet de Nora, l’affolement de Charlie est à son comble. Aurait-elle replongé ?

 

         Il est très tard lorsque Nora réintègre le squat. L'appartement semble vide, comme ce matin.

         « Tant mieux, se dit-elle, ça évitera les confrontations. Ces gens-là me perturbent. Déjà qu'en ce moment, il ne m'en faut pas beaucoup ! »

          Elle va dans la cuisine, sort le lait du frigo, un yaourt, un reste de poulet. S'installe.

         Tandis qu'elle mâche, une musique lui parvient. Faible mais incontestable. Ainsi qu'un parfum.

         « De l'encens, identifie-t-elle. Et... (Concentration intense) le Requiem de Fauré. »

         Bref, un kit complet de cérémonie funèbre.

         « Rentrons dans notre piaule sans nous faire remarquer », se conseille Nora, circonspecte.

         Elle embarque une revue qui traîne sur le buffet, le yaourt entamé, et s'efface — discrétion oblige.

         Mais impossible de lire, le son la harcèle. Surtout les hautes fréquences qui sont, comme chacun sait, de plus longue portée que les graves. Presque à son insu, les plaintes du bambin dans le Pie Jesu  lui vrillent la cervelle, extirpant des images du fond de sa mémoire. Ces messes, toutes ces messes... Messes du dimanche matin, chiantes à mourir, où l'on gigote sur son prie-Dieu, les fesses assaillies de fourmis... Messe d'action de grâce, après l'accident : merci Seigneur d'avoir sauvé la petite. Les deux familles agenouillées, papa, maman, Anne, pieuse tête-à-claque, les parents de Charlie et leur coupable de fils... Messes à l'HP, autorisées aux seuls catatoniques, les cris intempestifs troublant le recueillement du lieu... Messe de mariage, robe blanche et tralala — quelle corvée, foutrebleu, quelle corvé !...  Messes, messes, messes, de mort, de vie, d'ennui, de merde...

         — Joyeuse ambiance, chez les voisins, grommelle Nora, reprenant sa lecture que trouble une curiosité de plus en plus pressante. Si j’allais aux toilettes ?  

         Excellent prétexte pour traverser l’appartement : la salle de bains est au bout du couloir. Sur la pointe des pieds, la jeune femme plonge en apnée dans les volutes saint-sulpiciennes.

                                                                                                                                        (A suivre)

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 07:01

Chapitre 85

 Résumé des chapitres précédents : Pendant que son mari, de plus en plus inquiet, essaie en vain de la joindre, Nora se rend à Chevaleret où elle griffonne un petit mot qu’elle planque dans la serrure : « Ne te bile pas pour moi mon chéri c’est bon la liberté je t’aime. »

 

         — Allo, Anne ? C'est Charlie.

         — Bonsoir, Charlie. Quoi de neuf ?

         — Rien de spécial, peux-tu me passer Nora, s'il te plaît ?

         — Nora ? Elle n'est pas ici.

         — Comment ?

         — Je l'ai entraperçue hier matin, en coup de vent. Depuis, plus de nouvelles.

         — C'est impossible, voyons ! Elle m'a dit qu'elle s'installait chez toi.

         Silence ennuyé.

         — Elle t'a dit ça ?

         — Deux jours qu'elle est partie ! Je ne m'en faisais pas, je vous croyais ensemble. Mais ça change tout... Où est-elle ?

         — Comment veux-tu que je le sache ?

         — Tu n'es au courant de rien ?

         — Rien du tout : elle a juste promis de repasser, mais je la connais, tu penses...

         — Et elle n'a pas téléphoné ?

         — Je ne crois pas... Attends, je demande aux enfants. Jean-Baptiste, Nora n'est pas venue en mon absence ? Non.

         — Mais où peut-elle bien être ? Je suis sûr qu'il lui est arrivé quelque chose !

         Anne, apaisante :

         — Calme-toi, il faut tout de suite que tu envisages le pire. Ce n'est pas la première fois qu'elle fait une fugue.

         — Arrête, c'est du passé, ça ! Cinq ans qu'on vit ensemble sans la moindre anicroche.

         — Les toubibs t'ont prévenu : rien n'est jamais gagné, dans son cas. Ses médicaments peuvent la stabiliser, pas la guérir. D'ailleurs, les prend-elle ?

         Silence. Charlie se remémore la petite pilule rose, posée près du verre, dans la salle de bains. Et la bleue, au cours du repas.

         — Oui... enfin, je pense... Pourquoi je l'ai laissée partir, pourquoi ? Elle est peut-être à l'hôpital, à l'heure qu'il est... Ou dans les griffes de je ne sais qui !

         Sa phrase s'achève en un gémissement rauque. 

         — Je vais passer un coup de fil au commissaire du XIVème, dit Anne. C'est un copain. Si j'ai des nouvelles, je t'appelle. Tu as un numéro où on peut te joindre ?

         — Le portable de Boris : 06 60 22 16.

         — Attends, je note.

         — Tu n'as qu'à lui laisser le message. De toute façon, je te resonne dans une demi-heure.

         — D'accord, mais ne te mets pas martel en tête, elle n'a pas forcément replongé. Des femmes très normales ont parfois besoin d'un petit breack...

         — Mais pas elle, Anne, pas elle !

         Il raccroche, traverse le théâtre au pas de course.

         — Je rentre à Chevaleret, crie-t-il à Boris. Nora a disparu, on ne sait pas où elle est. Elle m'attend peut-être là-bas. Si ma belle-sœur appelle...

         — Garde mon portable, tu en auras plus besoin que moi.

         — Merci, je te revaudrai ça.

         Il file. Roule à une allure folle. Risque vingt fois sa vie.

         Au moment d'ouvrir la porte : Tiens qu'est-ce que c'est que ça? Il prend le papier, le défroisse, le lit. S'effondre. Et pleure toute la nuit.

                                                                                    (A suivre)

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 07:45

Chapitre 84

 Résumé des chapitres précédents : Charlie, qui croit Nora chez sa sœur Anne, tente en vain de la joindre. Personne ne répond.

 

         « Où je vais ? se demande Nora. J'ai besoin d'un but si je ne veux pas tourner en rond jusqu'à la saint-glinglin. Y a-t-il un endroit, dans cette ville, qui m'attire ? »

         Elle réfléchit, et conclut qu'indéniablement, un endroit l'attire, un seul : Chevaleret 

         « Quoi ? Ce lieu que tu fuis depuis quarante-huit heures ? »

         Eh oui. L'âme humaine a de ces paradoxes...

         « Tu fais machine-arrière, alors ? Malgré tes bonnes résolutions, tes grands principes et tout le toutime ?

         « Que non point, je m'en donne juste l'illusion, histoire de souffler un brin. 

         « Et si tu tombes sur Charlie ?

         « Aucun danger : à cette heure-ci, il est avec ses potes. »

         La voilà donc partie. À pied.

         « Ce sera plus long et, avec un peu de chance, je me perdrai en route. Dans le meilleur des cas, j'en ai pour la journée en comptant le retour. »

         Deux heures plus tard, bon an mal an, elle parvient à destination.

         « Qu'est-ce que je fais, je monte ou pas ? Cinq étages, c'est haut, avec cette enclume dans l'estomac... Mais peut-être, sous la porte, capterai-je un peu du Bien-Aimé ? Je ne demande pas grand chose, une odeur, une trace que je flairerais avec délectation. Sur le paillasson par exemple. »

         Au ralenti, elle escalade les cinq étages.

         « Et maintenant ? »

         Elle retient son souffle, écoute jusqu'au vertige (comme prévu, pas le moindre bruit dans l'appartement) ;  s'assied sur le palier, face à cette porte dont elle n'a pas la clé, cette porte fermée sur les décombres de son bonheur.

         Un moment passe, hors-la-vie, hors-le-temps.

         Soudain, Nora sursaute et dresse l'oreille. Un pas dans l'escalier.

         «  C'est lui ! Il ne faut surtout pas qu'il me trouve ! »

         Prise de panique, elle grimpe quatre à quatre à l'étage supérieur puis, tous ses sens en éveil, guette à travers les barreaux de la rampe.

         Fausse alerte : l'intrus n'en est pas un, c'est le voisin du quatrième.

         « Bon, suffit les conneries ! J'ai compris la leçon, je me casse. Merci la trouille. »

         Elle redescend dare-dare, mais parvenue en bas, remonte. Fouille dans ses poches. Trouve un stylo, un vieux Kleenex. Et avec l'un griffonne sur l'autre : Ne te bile pas pour moi mon chéri c'est bon la liberté je t'aime. Puis elle fait une torchette du papier, le glisse dans la serrure et s'enfuit pour de bon. 

                                                                                                                 (A suivre)                                                                                                                                                    

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 07:22

Chapitre 83

Résumé des chapitre précédents : le récit poignant d’Yvette, c’est plus que n’en peut supporter Nora. Sous un prétexte bidon, elle la plante là et se casse. Elle a bien assez de ses propres problèmes pour endosser, en plus, ceux d’une octogénaire retombée en enfance !

 

         Au même moment, ailleurs dans Paris.

         — Tu me passes ton portable ? dit Charlie à Boris. J'ai oublié le mien à Auxerre et faut que j'appelle Nora.

         — Encore ? Tu as déjà essayé il y a une heure !

         — Ça ne répond pas chez ma belle-sœur. Ils travaillent en journée, et ma femme est sûrement  en balade ou au cinoche. J'attends qu'elle rentre.

         — Laisse-la vivre, cette petite !

         — Évidemment, je la laisse vivre, mais tout de même, j'aimerais avoir de ses nouvelles. On ne s'est pas vus depuis deux jours.

         — La belle affaire ! Et alors ?

         — C'est deux jours de trop.

         Geste d'impatience :

         — Téléphone le soir, quand ils sont tous là ! 

         — Hier, j'étais en coulisses et, comme un imbécile, j'ai laissé passer l'heure. Avant-hier, pareil. Elle doit être furieuse. Ou dingue d'inquiétude. 

         — Ah, ces couples... T'as qu'à laisser mon numéro sur le répondeur pour qu'elle te rappelle.

         — Je peux ?

         — Puisque je te le propose... T'es du genre à te noyer dans un verre d'eau, toi, non ?

                                                                                                                                            (A suivre)

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 07:34

Chapitre 82

 Résumé des chapitres précédents : la rencontre avec Yvette réserve bien des surprises à Nora. La petite vieille lui montre la photo de sa dernière toquade, un fort joli garçon d’une trentaine d’années.

 

         — C'était votre chéri ?

         — Mon fils, mademoiselle !

         — Oups, excusez-moi... (« Imbécile ! Tordue ! Je n'en ferai jamais d'autre ») Et... euh... il est où ? 

         — Mort, l'ordure.

         À défaut de pouvoir rentrer sous terre, Nora arrondit le dos.

         — Condoléances, balbutie-t-elle.

         — Pas de quoi, il l'a fait exprès.

         Nora se tait, dans l'espoir insensé que son interlocutrice en fasse autant. Mais c'est mal la connaître !

         —  Il voulait une Harley. Une Harley, je te demande un peu ! Il m'a soutiré jusqu'à mon dernier sou pour se la payer. Une Harley, petit imbécile ! Elle l'a tué.

         Nora fixe sa bière.

         Cette mousse, que c'est curieux ! Un phénomène chimique dont les causes m'échappent. Pourquoi la bière mousse-t-elle et pas la limonade ? Toutes deux sont sous pression, non ? 

         — Me piquer mon pognon pour s'offrir sa mort, tu te rends compte ?

         Durant un petit moment, la vieille mâchouille sa langue avec une rage sénile, puis, d'un seul coup, éclate : 

         — Quand je l'ai vu à la morgue, je l'ai giflé !

         Le Coca mousse un peu, aussi. Et le Champagne. Et le mousseux, bien sûr, comme son nom l'indique. Yvette, en revanche, n'est en effervescence que par intermittence. 

         Elle sourit, à présent. Un sourire très jeune. Édenté mais jeune. Zazie revue par Dario Argento.

         — Tu ne l'avais pas volé, mon voyou adoré, susurre-t-elle à la photo, en l'embrassant. Si c'était à refaire, je te défoncerais le portrait !

         Une traînée de salive macule le papier glacé — qui en a vu bien d'autres : larmes, crachats ou pire. Prise d'une irrépressible envie de foutre le camp, Nora repousse sa chaise qui bascule vers l'arrière.

         — Faut que je me sauve !

          — Déjà ? s'étonne la vieille. On vient à peine de s'installer.

         — Je... j'ai un rendez-vous.

         — Je croyais que tu glandais ?

         — Justement, je... on me propose un boulot, et...

         — Tant pis. À une autre fois.

          Clip-clop, clip-clop, Nora se retrouve sur le trottoir avec le sentiment d'avoir sauvé sa peau. Vite, vite, elle s'éloigne, en jetant de furtives œillades par-dessus son épaule, des fois qu'on la suivrait, ire maternelle en proue.

         On ne la suit pas, au contraire : affalée devant son demi, on rabâche en rotant ses macabres réprimandes : fiston, enfant de pute, t'aurais pas pu rester en vie quelques années de plus, pour tenir compagnie à maman ?

                                                                                                                                      (A suivre)

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 06:49

Chapitre 81

 Résumé des chapitres précédents : Yvette, la petite vieille déguisée en fillette qui chante du Sheila, invite Nora à boire un pot. Par désœuvrement, celle-ci accepte.

 

         Quelques instants plus tard, attablées devant deux demis, elles font plus ample connaissance.

         — De quoi tu vis ? s'enquiert la vieille.

         — De rien, en ce moment. J'habite chez des amis.

         — T'as un mec ?

         — Oui, mais il est absent (un silence). Provisoirement.

         Yvette hoche la tête d'un air entendu.

         — Tous les mêmes.

         Une ch'tite lampée de bière.

         — Tous des salauds, souligne-t-elle, la lippe mousseuse.

         — Non, proteste Nora, mon mien, il est très bien. C'est son travail qui l'accapare.

         — Ils prétendent tous ça, mais faut pas les croire : ils ont le vice dans la peau, voilà la vérité !

         Nora hausse les épaules. Elle refuse d'entamer, ici, ce genre de débat.

         — Moi, j'ai été plaquée six fois, reprend Yvette. Six fois, t'entends ?

         — Ma pauvre.

         — Je m'en tape, c'étaient des connards. Il n'y a que le dernier qui m'ait fait souffrir.

         — Ah ? Tant mieux.

         Un sur six, quinze pour cent grosso-modo, la moyenne est acceptable.

         — Tu veux voir sa photo ?

         Sans attendre un acquiescement qui, peut-être, ne viendra pas, la vieille plonge dans son blazer étriqué — bleu marine à boutons dorés, comme il se doit, aux manches repliées à la hauteur du coude —, en sort un portefeuille de faux croco. Tend une photomaton chiffonnée à Nora.

         — Pas mal, admire celle-ci.

         La trentaine, jolie gueule, début de calvitie coquettement gominée, diamant à l'oreille gauche. Mieux que pas mal, en fait.

         Ce beau jeune homme avec cette ruine ? Il s'agit certainement d'un amour de jeunesse...

         Quoique.

         La photo, bien qu'en noir et blanc, semble relativement récente. Le look du monsieur aussi. Fin quatre-vingts, disons. Ou tout début quatre-vingt-dix. L'affaire doit remonter à une dizaine d'années, quinze au plus.

       "Comment était Yvette, il y a quinze ans ?" s'interroge Nora, effarée.

       La réponse coule de source.

       "Pas très différente d'aujourd'hui, je  suppose..." 

                                                                                                                                   (A suivre)

 

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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 03:21

Chapitre 80

 Résumé des chapitres précédents : Mon dieu, Yvette fait la manche en chantant du Sheila !

 

         Moues consternées, dans le public. Protestations. Deux trois réflexions ironiques :

         — Encore un coup des contestataires de la RATP !

         — Ils ne savent plus quoi inventer pour faire pression sur les usagers.

         — Ce sévice-ci est particulièrement ignoble !

         Imperturbable, la crécelle poursuit sa mélopée. Sadisme caractérisé ou radieuse innocence ?

 

         L'école est finie !

         L'école est finiiiie !

 

         « Je ne connais pas cette bonne femme, rumine Nora, au comble de la honte. Vais-je me carapater au prochain arrêt, ou rester ici et mourir de confusion ? »

          Elle reste, mais fixe obstinément la vitre. Pas là. Pas concernée. Ailleurs, très très loin.

         Comme tout a un fin, même les pires catastrophes, celle-ci s'arrête avec le dernier couplet. Yvette, la main tendue, s'insinue parmi les voyageurs en psalmodiant ingénument :

         — Pour la chanson, m'sieurs-dames.

         Il se trouve quand même deux gogos — une Algérienne avec un sac Tati et un jeune Black que son walkman a préservé de l'outrage — pour lui filer la pièce. Satisfaite, elle fait signe à Nora : on descend.

         — Pas mal, hein, mon récital,  jubile-t-elle, une fois sur le quai.

         — Pfiou ! (dés)approuve Nora.

         — Je connais tout le répertoire de Sheila par cœur.

         — Épatant.

         — Viens, je t'offre un godet.

         — C'est gentil.

         Bras-dessus bras-dessous, elles remontent à l'air libre et foncent vers une brasserie.

         — Tiens, salut, pépète !  lance le patron en les voyant entrer. T'as une  nouvelle copine ?

         — Pas une copine, une relation, rectifie dignement Yvette.

                                                                                                                 (A suivre)

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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 07:08

Chapitre 79

 Résumé des chapitres précédents : Tandis que Nora poursuit ses observations métropolitaines, une petite vieille habillée en fillette vient lui tenir compagnie.

 

         — Je m'appelle Yvette, se présente la vieille.

         — Nora, enchantée.

         Elle se serrent poliment la main.

         — Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? s'informe la vieille.

         — Pour l'instant, je glande.

         — Et habituellement ?

         — Pas envie d'en parler.

         Comprenez-moi, c'est trop intime, trop douloureux. Habituellement, j'aime un homme. Je m'occupe d'un poney. Je cultive des tomates, je couds, je soigne un chat en rut. Mais rassurez-vous, Marie-Jeanne me remplace. Et je crois — je dis bien,  je crois ! — qu'elle est digne de confiance.

         — Moi, je fais la manche, reprend la vieille.

         — Ah ? Ça consiste en quoi ?

         — Tu veux voir ? Nous sommes justement sur ma ligne, porte d'Orléans-porte de Clignancourt.

         Pourquoi pas ? La soif de connaissance est le propre des chercheurs.

         — Attendons encore quelques rames, que le gros des crétins soit évacué, décide la vieille. T'as déjà essayé de sortir ton porte-monnaie, coincée comme une sardine, toi ?

         — Quel professionnalisme ! admire Nora.

         — En plus, j'ai horreur qu'on me marche sur les pieds, précise la vieille.

         — Ma mère disait toujours : « Charité bien ordonnée commence par soi-même », répond Nora à tout hasard.

         — Voilà bien une devise d'usager, lâche la vieille du bout des lèvres.

         Une fois le flot tari : 

         — Bon, maintenant, allons-y, décrète-t-elle. 

         Elles embarquent. Le compartiment est encore bondé, mais rien de commun avec précédemment.

         Sous les yeux médusés de sa recrue, Yvette se cale contre un strapontin rabattu et, d'une voix chevrotante, entonne :

 

         L'heure de la sorti-ie

         Tout au long de l'anné-ée

         L'heure de la sortie c'est le meilleur moment de la journé-ée

 

         Ciel ! Mais c'est du Sheila !

                                                                                          (A suivre)

 

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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 07:39

Chapitre 78

  Résumé des chapitres précédents : Nora, n’ayant rien de mieux à faire, va admirer de près la grève de métro. Fascinée par la faune urbaine, elle s’amuse à jouer les anthropologues.

 

         — Quel bordel !

         Quelqu'un — quelqu'une, plutôt —  a pris place à côté de  Nora sans que celle-ci, tout à ses pensées, s'en aperçoive.

         — Oui, répond-elle machinalement.

         — Bien fait pour eux, qu'ils crèvent ! ajoute-t-on.

         Et on ricane.

         Nora se retourne. Sa voisine est une petite vieille tout à fait déroutante. Quelque quatre-vingts printemps mais une dégaine primesautière : minijupe, socquettes, baskets.  Et trois cheveux gris tirés en queue-de-cheval par un gros chouchou jaune.

         — Tous des cons, insiste la nouvelle-venue. Qu'ils aillent au diable !

         Remake de la scène précédente, identique au détail près. La rame arrive, cohue, bousculade, pleurs et grincements de dents.

         — Et de deux, dit Nora.

         — Deux quoi ?

         — Je compte les métros.

         — Ben t'as pas fini : il en passe cinq cents par jour.

         — Pas aujourd'hui, c'est grève.

         — Hin  hin, s'esclaffe la vieille.

         — Ça vous amuse que ce soit grève ? 

         — Ça m'amuse que les cons en chient.

         — Vous n'aimez pas les gens ?

         — Est-ce qu'ils m'aiment, eux ?

         Voilà qui demande réflexion. Tout d'abord, est-elle attachante? Petit minois chafouin, ridé au-delà du supportable, œil peu amène, et cette provocation dans la tenue, ces airs de lolita du troisième âge, mal élevée de surcroît. Non, franchement, rébarbative. Repoussante, même, n'ayons pas peur des mots. On ne peut que comprendre les gens.

         — Vous avez bien des amis ? tergiverse Nora.

         La vieille hoche la tête.

         — Ouais, mes copines.

         Rassurée, Nora, jugeant le débat clos, reprend ses observations. Un jeune cadre dynamique vient de pénéter dans la station. Est-ce un chef de tribu ? Il en a bien l'allure. Fier, altier, le front levé vers l'avenir, et l'uniforme des maîtres de l'univers : complet-veston-cravate. (Pas de pochette, en revanche : Anne n'a pas encore colonisé cette région. Réconfortante constatation.) À la main, l'insigne de sa charge : un attaché-case (ou un PC portable, Nora n'est pas absolument fixée sur ce point). Que le pouvoir rend beau, saperlipopette ! Cet homme-là est auréolé de magnificence, on sent que rien ne lui résiste. Il n'a qu'un geste à faire et le métro rapplique. Un, deux trois... Ben, qu'est-ce qu'il attend ? Ah,  je sais : il ne veut pas gaspiller ses précieuses énergie pour susciter ce qui, de toute façon, est inéluctable, et se résout à patienter, comprimé mais clément.

                                                                                                                                        (A suivre)

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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 02:08

Chapitre 77

  Résumé des chapitres précédents : Après avoir ouï la tragique aventure de Lulu Martinet, jetée du quatrième étage par un client mal dans sa peau, Nora a grand besoin de prendre l’air.

 

         Effectivement, c'est la grève du métro. Une foule vitupérante se presse le long du quai. Histoire de tuer le temps, Nora s'assied, en spectatrice, sur un banc dédaigné par le peuple en colère.

         Après un bon quart d'heure d'attente, une rame arrive enfin. Le flot des usagers la prend d'assaut. Une mêlée indicible s'ensuit. On se tasse, on se bouscule, on s'écrase, on se tape dessus. Les plus forts piétinent les plus faibles. Il y aura sans doute des morts par étouffement.

         « Palpitant, apprécie Nora. Et instructif ! Je n'avais encore jamais eu l'occasion d'observer mes semblables. Dans ma campagne, ils sont fort peu nombreux, et d'ailleurs, j'était trop occupée. L'amour, ça capte à cent pour cent. Mais aujourd'hui, tout a changé. Je voyage. J'explore des rives lointaines, peuplées d'indigènes aux mœurs bizarres, et je vais de surprises en étonnements. Ce matin, j'ai eu vent d'un affreux sacrifice rituel — pauvre Lulu, j'en tremble encore ! — et maintenant, j'assiste à des tueries pour la conquête d'une place dans un wagon bondé. Si on m'avait dit, il y a seulement deux jours, que je m'adonnerais à l'anthropologie ! » 

         La station se vide. Le train a un mal fou à fermer ses portières. Après quatre ou cinq tentatives accompagnées de sonneries persistantes, il finit cependant par y parvenir. Et, ayant largement outrepassé sa capacité d'absorption, démarre, flancs allourdis, vitres opacifiés par les corps entassés.

         — Quel calme ! s'étire Nora.

         « C'est pourtant vrai qu'il y a des rats sur la voie ! Petits petits petits... Si j'avais su, j'aurais emporté le morceau de tartine que Sylvain a jeté, tout à l'heure, en débarrassant. Demain, c'est ce que je ferai. Oh, celui-là, dressé sur ses pattes arrières, est-il trognon ! Un zoo dans les bas-fonds, après tout, pourquoi pas ? Faut bien que les voyageurs s'occupent ! »  

         À propos de voyageurs, les voilà qui affluent à nouveau. Nora se cale sur son banc, le spectacle recommence. C'est un film permanent !

         « Ces tronches qu'ils tirent ! On les comprend, remarque : combien d'entre eux seront en retard au bureau, rateront leurs rendez-vous, louperont des affaires ? Sans compter qu'en surface, ce n'est guère mieux. Des tas de gens ont pris leurs bagnoles et bonjour les embouteillages ! La merde d'un niveau rejaillit sur l'autre et inversément ; bel exemple de vases communiquants. Le jeu des strates dans la société et leurs multiples interractions est un passionnant sujet d'étude. Je pourrais écrire une thèse là-dessus, si je voulais : suffit de se pencher sur le vivarium et de noter les conclusions qu'il vous inspire. » 

                                                                                                                                (A suivre)

 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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