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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 07:51

Chapitre 60

  Résumé des chapitres précédents : Et voilà, Nora est arrivée à ses fins. Il a suffi d’une phrase, une petite phrase de rien du tout : « J’aimerais tellement que tu deviennes quelqu’un ! » pour retourner Charlie comme un gant. Et faire taire les scrupules qui le rongent...

 

         Deux heures de réflexion plus tard, Charlie, ayant pesé le pour et le contre, introspecté sa culpabilité et fait répéter à Nora ses desiderata tout neufs, se couche, quasi décidé à contacter Boris afin d'inverser la vapeur.

         Écrasée sous son homme, Nora expérimente les joies de l'holocauste. Lui, souque avec une sorte de reconnaissance furieuse. Il pourfend l'ennemie. Quand enfin il s'endort, fourbu, le jour se lève. Ils n'ont jamais baisé comme ça.

         Nora, en revanche, est bien éveillée. Elle étire bras et jambes, se remémore leurs exploits nocturnes. Ne livrait-on les gladiateurs aux mains des courtisanes avant de les soumettre au fer et au feu, dans la Rome antique ?

         « La luxure est l'antichambre de la mort », pense-t-elle, un brin grandiloquente. Et elle se lève.

         Derrière le pont de Tolbiac, les lueurs blanchâtres de l'aube diluent l'obscurité par petites touches sournoises. Il doit être six heures, par là. Elle enfile son jean, chausse ses tennis. Attention au plancher qui craque. Pull, écharpe, blouson. Sac de voyage. Elle s'éloigne sur la pointe des pieds, mais, parvenue à la porte, se ravise. Où y a-t-il un stylo et un bout de papier ? Ah, ici.

         « Ne t'occupe pas de moi, fais ce que tu as à faire. Je vais passer quelques jours chez Anne. Bonne chance, mon amour. »

         Le métro aérien est au bout de la rue, cinq bonnes minutes de marche. D'un pas allègre, Nora longe les voies. Dans sa tête, le vide. Sur son épaule, un bagage en nylon bleu pâle, gonflé de trésors dérisoires : chemises frippées, pantalons déchirés, chandails informes. Et, dominant tout son être, une détermination sans appel.

                                                                                                                                           (A suivre)

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 07:31

Chapitre 59

 Résumé des chapitres précédents : Eh bien, v’là autre chose : Nora s’avoue jalouse de la femme de Galapia. Mais n’est-ce point là un habile stratagème pour pousser Charlie dans ses retranchements ?

 

         « C'est vrai qu'elle est sapée comme l'as de pique, pense Charlie, la gorge serrée à étouffer. Ça m'avait échappé, jusqu'ici. J'en raffole nue ou ondulant sous trois chiffons, mais elle ? Me suis-je jamais préoccupé de ses exigences vestimentaires ? Gougnafier que je suis ! Le pognon me semblait superflu, et elle suivait sans se plaindre. Elle rafistolait ses vieilles nippes, me piquait mon blouson faute d'en avoir un à elle, découpait ses T-shirts pour les moderniser. O ma Nora, ma Cendrillon ! Je suis sûr qu'en secret,  tu bavais devant les étalages. Tu rêvais de tenues somptueuses, de parures, de bijoux. D'élégance. Et je n'ai pas su discerner tes besoins, convaincu, comme un con, que JE te suffisais, moi, le raté, le minable, le comédien miteux.. » 

         Il a un dernier soubresaut :

         — C'était toi qui prétendais...

         — Je sais, coupe Nora, la moue coquettement humide, je suis idiote parfois. Le changement me fait peur. Fallait pas m'écouter.

         — Tu avais l'air si malheureuse...

         — Ça m'aurait passé, va. Si je t'avais vu sur scène hier soir, sûr, ça m'aurait passé.

         Quand tout fout le camp, il reste les clopes. Encore une chance que Charlie se soit remis à fumer. Sainte Nicotine dégote un restant de rogne dans ses certitudes en déroute.

         — Faudrait quand même savoir ce que tu veux, grince-t-il. Un jour tu dis blanc, le lendemain tu dis noir, comment veux-tu que je m'y retrouve ? Tu crois que j'étais à la fête, moi, hier ? Les boules, je les avais là, cocotte, et même plus haut. La notoriété, le fric.. c'est pour toi, figure-toi, que j'ai renoncé à tout ça. Évidemment, ça te passe au-dessus, t'as jamais pigé rien à rien. T'es vraiment la reine des truffes ! T'as attendu que j'aie bien avalé la couleuvre pour ramener ta fraise et me traiter de minable. Le bouchon, tu n'as pas l'impression de le jeter un peu loin ?

         Que si, elle a. C'en est même sidérant. Mais c'est pour la bonne cause.

         Encore une lichette de salive sur la grande bouche rouge, un regard en coin, et cette phrase lapidaire :

         — J'aimerais tellement que tu deviennes quelqu'un !

                                                                                                                                 (A suivre)

 

 

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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 07:35

chapitre 58

 Résumé des chapitres précédents : Quelle mouche pique Nora ? La voilà qui fait volte-face et, contre toute logique, pousse Charlie à entrer dans la troupe. Le pauvre garçon en est tout désorienté.

 

         « Changeons de tactique, se dit Nora. Par là, y a pas d'issue. »

          Elle prend sa bouche boudeuse, celle qui fait tourner Charlie en bourrique.

         — T'as pas compris, mon chéri..., minaude-t-elle.

         — Qu'est-ce que j'ai pas compris ?

         Coup de langue sur les lèvres pour les rendre brillantes, comme ces fruits qu'on passe au polish avant de les exposer en vitrine.

         — Ce soir, j'étais folle de jalousie.

         Comme elle a dit ça ! Avec quelle vénéneuse suavité !

         — Quand ils t'ont proposé de travailler avec eux, je ne me doutais pas qu'ils allaient décoller du jour au lendemain, qu'on parlerait d'eux dans les journaux, à la télé, partout. Tu penses bien que si j'avais prévu, je t'aurais poussé. J'ai été conne, mais conne... Tu ne peux pas savoir à quel point je m'en veux.

         Charlie ne dit plus rien. Il se contente d'écraser son mégot à demi-consumé dans le cendrier, ce qui, en soi, est déjà un discours. Pas un muscle de son visage ne bouge, et en-dedans, c'est encore pire.

         « Maintenant, l'estoquade », pense Nora avec une sombre jubilation.

         — C'est flatteur, tu sais, d'être la femme d'une vedette. Mille fois mieux que d'être la femme d'un rien du tout.

         Sous l'impact, Charlie vacille. Oh, à peine. Mais la bête est touchée à un point vital. L'exaltation du torero emporte Nora. Cramponne-toi à ta queue et tes oreilles, pépère !

         — La nana de Galapia, elle pétait de fierté. Et cette robe qu'elle portait ! Un truc de couturier. Moi, j'avais mon vieux jean...

         Charlie ouvre la bouche, la referme, la rouvre. L'air lui manque. Éblouie par sa propre performance, Nora le regarde mordre la poussière.

         — Je... j'te croyais pas intéressée par ça..., bredouille-t-il enfin.

                                                                                                                                 (A suivre)

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:38

Chapitre 57

 Résumé des chapitres précédents : À l’évidence, Boris n’a pas renoncé à avoir Charlie dans sa troupe, et le lui fait comprendre, ainsi qu’à Nora...

 

         — Tu crois que tu pourrais rattraper le coup ? demande Nora à brûle-pourpoint.

         Charlie se retourne d'un bloc. Le front contre la vitre, il contemplait la nuit.

         — Quoi ?

         Elle répète, assise en tailleur sur les coussins, avec son gros pull façon irlandaise et ce jean troué au genou qu'elle trimbale depuis des lustres.

         — Entrer chez les Grumeaux, je veux dire, précise-t-elle.

         Quelle mouche la pique ?

         Il la regarde, désorienté, et la revoit à la même place, en larmes. Reste avec moi, ne m'abandonne pas, j'ai peur, j'ai froid, je barbote dans les sables mouvants. Il la revoit comme s'il y était, et son expression d'absolue détresse le hante, depuis. Tous les renoncements mais, par pitié, plus jamais cette expression-là !

         — Non, répond-il.

         — Je pense que si, insiste Nora.         

         — Laisse tomber.

         — Paraît qu'il y a des numéros prévus pour quatre — quatre et demi, avec la Germaine — qu'ils ne pourront jamais faire sans toi. Je suis sûre que si tu voulais, ils t'accueilleraient à bras ouverts.

         Charlie a un haut-le-corps.

         — Quel jeu tu joues, Nora ? Il y a quelques mois, tu nous fais un mélo : c'est moi ou eux, mais si c'est eux, je meurs. Moi, bon con, je cède, je leur dis tchao et je passe à autre chose. Et aujourd'hui, tu tournes casaque ? T'es inconsciente ou quoi ?

         Il fouille sa poche, en sort une clope, l'allume fébrilement.

         — Le problème est réglé une fois pour toutes, souffle-t-il, en même temps que la fumée. Je continue en solo, avec toi. On a notre trip, eux le leur. Si ça marche pour eux, tant mieux, c'est tout ce que je leur souhaite. J'ai peut-être raté le coche mais j'assume...

         — Moi pas, coupe Nora.

         — Quoi, toi pas ? T'as des regrets ?

         — J'ai réfléchi, j'en veux pas, de ton sacrifice.

         Oh, ce front têtu ! À gifler. À cogner contre les murs jusqu'à ce que bosse s'ensuive.

         — Je te demande pas ton avis, bordel de merde ! Que tu sois d'accord ou non, je m'en tape, ma vieille. Ma décision, j'ai pas l'intention de revenir dessus. Je suis pas une girouette, fourre-toi bien ça dans le crâne !

                                                                                                                                       (A suivre)

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 07:34

Chapitre 56

  Résumé des chapitres précédents : Durant tout le spectacle, Nora n’a vu que Charlie. Charlie, le sacrifié. Charlie qui, par amour, a renoncé à entrer dans cette troupe fabuleuse...

 

         Plus tard, dans les loges :

         — Magnifique travail ! déclare Charlie, serrant avec chaleur la main de Boris.

         — Sans toi, dommage.

         — Ne retourne pas le fer dans la plaie, steup'.

         — Je vais me gêner. Tu nous a méchamment plantés, mon pote !

         Le Maître a élevé instinctivement la voix. Tout en lui faisant signe « moins fort », Charlie jette un coup d'œil par-dessus son épaule. Pourvu que Nora... Non, elle discute avec Galapia, très attentive à son délire verbal. Et, miracle, elle sourit.

         Le champagne circule. Cohue des soirs de première. Des journalistes-télé, bétacam à l'épaule, se frayent péniblement le passage jusqu'à Boris. 

         — Je ne te tiens pas quitte, gronde ce dernier, en abandonnant son interlocuteur.

         La fin de soirée est très gaie. Charlie entoure sa femme, la met en valeur, sollicite son avis. La prend à témoin de chaque affirmation, clame haut et fort qu'il lui doit tout. Si bien qu'au moment de se quitter :

         — Adieu, petite mante religieuse, dit Boris à Nora, suffisamment bas pour qu'elle seule l'entende.

         Et, comme elle se raidit :  :

         — Chut ! ajoute-t-il, un doigt sur la bouche. Dévore et tais-toi.

                                                                                                                            (A suivre)

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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 04:08

Chapitre 55

 Résumé des chapitres précédents : Contre toute attente, Nora veut aller à la générale de presse des Grumeaux. Qu’a-t-elle dans la tête ? Pourquoi emporte-t-elle autant de bagages pour une seule nuit parisienne ? Et pourquoi embrasse-t-elle son poney et son chat en pleurant ?

 

         Il y a foule, sous le chapiteau. Blottie contre son homme, Nora frissonne. Elle s'agrippe à sa main. Ensemble, ils fendent la marée humaine. Mais si elle n'a d'yeux que pour lui, ce soir, lui regarde ailleurs. Vers la scène, les coulisses. Et, par-delà le décor, vers ce qui aurait dû être et qui n'est pas. 

         Ils s'installent.

         Attente blême du lever de rideau.

 

                                                                               *

 

         — Comment t'as trouvé ?

         Nora déglutit. Durant une heure et demie, elle a vu  Charlie sur la scène, en filigrane derrière les autres. Et c'était lui le meilleur.

         — Pas mal, souffle-t-elle d'une voix enrouée.

         « Tu étais superbe, mon chéri. Le groin de la Germaine, quelle trouvaille ! Tes trois comparses ? Pfff, des faire-valoir sans importance, des moins-que-rien. Toi, tu brûlais les planches. Tous ces bravos, c'est à toi qu'ils s'adressent. Écoute-les crépiter : ton talent fait des vagues. »

         — Comment ça, pas mal ? s'insurge Charlie. Fantastique, tu veux dire !

         « Fantastique, c'est le mot que je cherchais. Tu était fantastique, mon amour. Enfin apprécié à ta juste valeur, enfin sorti de l'ombre. Enfin adulé du public. Enfin reconnu et hissé au sommet. »

         — Je suis ébloui, dit Charlie, sincère.

         — Et moi, donc ! embraye Nora avec ferveur.

         Dans la salle, c'est du délire. Les spectateurs applaudissent debout. Vu que la plupart d'entre eux bossent dans les médias, ça permet d’espérer une promo d’enfer !

                                                                                                                             (A suivre)

 

 

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 08:18

Chapitre 54

  Résumé des chapitres précédents : Sous la pression des événements, Nora est bien forcée d’ouvrir les yeux, et de voir ce que Charlie lui cache soigneusement...

 

         — Chéri ?

         La soupe fume dans les bols. Au milieu de la table, du cabillaud pané que convoite le chat. Miaulements de circonstance.

         — Ta gueule ! ordonne Nora. Puis elle reprend : chéri ?

         — Mmmm...

         — J'ai envie d'aller voir les Grumeaux.

         Il la fait répéter. Elle s'exécute. Sans peur et sans reproche.

         — Tu es sûre ? souffle-t-il.

         Absolument. Et elle est même prête à faire du forcing pour, si la chose s'avère nécessaire. Petit visage déterminé, durci par une implacable volonté, nez fin dont les ailes palpitent un peu trop vite, bouche immense, violentée par des dents fébriles.

         Le chat saute sur la table sans que nul ne songe à l'en empêcher. Il se faufile entre les verres, s'approche du plat, patte de velours, moustache en alerte. Flaire longuement  la provende. S'accroupit. Mange.

         — C'est quand ? demande Charlie.

         — T'as oublié la date ?

         Oui. Pas Nora. Elle est inscrite en lettres de feu dans sa mémoire.

         — Du 15 au 31 mars, au Cirque d'Hiver.

         — On a le temps, dit Charlie. On en reparlera.

         Ils en reparlent, et décision est prise : le 15 au soir, ils seront à Paris pour la générale de presse. Ainsi l'autre, là, le Grec, a-t-il bu la ciguë, le mufle détendu et sans pétoche aucune. Prétendait-il. À votre santé, les potes, youpi, la mort est belle.

         Très soigneusement, Nora prépare le voyage. Elle nettoie sa maison de fond en comble, range ses placards, change le lit. Bourre le sac-polochon de ses fringues préférées.

         — Tu prends tout ça ? s'étonne Charlie.

         Elle hoche la tête.

         — Je tiens à être élégante, qu'est-ce que tu crois ?

         L'adjectif lui sied comme un coup de poing dans l'œil.

         — En voiture, Claudia Schiffer !

         La dite embrasse ses animaux, les larmes aux yeux.

                                                                                                                            (A suivre)

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 08:00

Chapitre 53

 Résumé des chapitres précédents : Cauchemars, angoisses, terreurs nocturnes... Malgré les efforts de Charlie, Nora ne serait-elle pas en train de replonger ?

 

         — Où il est, mon journal ? glapit Charlie, mettant la salle sens dessus dessous.

         — Lequel ? s’informe Nora, faussement candide.

         — Le Libé d'hier, avec la photo des Grumeaux.

         — Sais pas... P't'être bien que je m'en suis servie pour les épluchures...

         Il fonce vers la poubelle, la retourne — « C'est dégueu ! » braille Nora — puis, n'ayant rien trouvé, remonte dans ses quartiers. Mais un peu plus tard, en allant au tabac, il s'informe s'il peut le commander à nouveau.

         — Pas la peine, répond le patron, il m'en reste un sous le comptoir, un client l'a oublié, je vous en fais cadeau. 

         Charlie remercie chaleureusement, se félicite des bons rapports qu'il entretient avec les commerçants — pas comme Nora qui leur crache à la gueule sous prétexte que le troquet est un repaire de fachos  — et s'empresse de punaiser l'article dans son grenier.

         D'autres s'y joindront bientôt, l'événement culturel faisant couler beaucoup d'encre. Si bien que le mur du fond, au-dessus de l'établi, va prendre peu à peu des allures de press-book.

 

                                                                               *

 

         Le Klaxon du facteur trouble le silence matinal.

         — Une lettre pour vous, M. Charlie !

         Sur l'enveloppe, l'écriture de Boris. À l'intérieur, un carton d'invitation, valable pour deux personnes : « Sexe-tête à trois instuments ». Un mot y est griffonné, de Boris également : Si tu change d'avis, ta place est toujours chaude.

         — Du courrier ? crie Nora, plongée dans la confection d'un couscous.

         — Juste un prospectus, répond évasivement Charlie.

         Le press-book accueillera un document de plus. Quelques jours plus tard, Nora, pénétrant dans le grenier par le plus grand des hasard, en l'absence de l'époux retenu aux toilettes, tombera dessus. Manquera de s'évanouir. Et se mettra à croire au Destin.

                                                                                                                                           (A suivre)

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 07:44

Chaptire 52

 Résumé des chapitres précédents : Un article élogieux sur la troupe de Boris, les Grumeaux, fait subitement ressurgir les vieux démons de Nora.

 

        La nuit suivante, les Grumeaux sont là, à côté du lit.         

          — Voulez-vous bien sortir de ma chambre, s'indigne Nora. En voilà des manières ! C'est pas un cirque, ici !

         — On vient chercher Charlie, dit calmement Boris.

         Il a une voix d'outre-tombe, comme la Mort dans le film des Monty Pithon.

         — Pas question, le rembarre Nora, il est à moi. Et cassez-vous, ou je vous fais coffrer pour violation de domicile !

         Sans tenir compte de son avertissement, les trois clowns s'avancent. Surprise : ils boîtent.

         — Et vous vous foutez de moi, en plus, râle Nora.

         — Du tout, on est vraiment caduques.

         — Ah ouais ? Vous avez eu un accident de voiture, peut-être ? Tous les trois ?

         — Pas de voiture, de bonne femme. Et il nous manque un pied. T'as déjà vu une table à trois pieds ? Ça branle salement.

         — C'est ça ! Ben branlez-vous et laissez-moi pioncer, siffle Nora.

         Elle se tourne vers le mur, ramène la couette sous son menton, ferme les yeux. S'efforce de se détendre, de respirer calmement. Pas évident, avec ces trois fantoches qui furètent dans le noir. Mais qu'est-ce qu'ils glandent encore, bordel ?

         « Collons-nous contre Charlie, se dit-elle. À son contact, je vais me rendormir : rien n'est plus contagieux que le sommeil. »

         Elle tâtonne à la recherche de la forme familière. Ne rencontre que du vide. Se rassied d'un bond.

         Aux confins de la chambre, trois ombres en halent une quatrième. Avec des hahanements qu'affaiblit la distance, ma foi considérable.

         — Eeeeeeh ! hurle Nora.

         Trop tard : l'obscurité vient de les avaler.

         La jeune femme se réveille en sursaut, le corps assailli de fourmis d'angoisse. À quelques centimètres de son flanc gauche, Charlie ronflotte. Chaud. Sonore. Terriblement loin, terriblement seul, mais néanmoins là.

         Comme dans son rêve, elle se pelotonne contre lui. Esquisse, la main en conque, ce geste d'encouragement dont les femmes ont le secret. La chair sollicitée reste stoïquement flaccide. Alors Nora se lève, enfile un pull à même la peau et, pieds nus, jambes nues, les nerfs à vif, rôde dans la maison glacée.

                                                                                                                                         (A suivre) 

 

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 07:05

Chapitre 51

Résumé des chapitres précédents : Charlie a beau dire et beau faire, Nora flaire le danger. La « fantastique connivence », dont il était question au premier épisode, en a pris un coup dans l’aile...

 

         — Je vais au tabac chercher Libé, tu m'accompagnes ?

         — J'arrive !

         Nora enfile ses bottes, boucle son anorak, fourre sa chevelure dans un bérêt de laine, enroule une écharpe autour de son cou. Et, fin prête, rapplique.

         Froid piquant, dehors.

         — Mes cils gèlent, rit-elle, en clignant des paupières pour contrer le phénomène.

         Puis elle se lèche les lèvres.

         — Et ma salive.

         — Interdiction de baver pour cause de stalagtite, émet gravement Charlie.

         — Tu rigoles, mais j'ai lu que dans le Grand Nord, quand les mecs pissent à l'extérieur, ils peuvent rester collés au sol !

         Ils vont, double chapelet de pas dans l'étendue de neige vierge, reviennent très vite. Le journal, les clopes, un restant de café.

         — Nom de Dieu !

         Le cri étouffé de Charlie fait sursauter Nora qui rêvassait, le nez dans sa tasse.

         — Qu'est-ce que t'as ?

         — Regarde ça.

         À la rubrique spectacle, une page entière est consacrée à, je cite : Les Grumeaux, des clowns entre rire et grincement de dents.

         — Qui c'est, ces gens-là ? grogne Nora qui a très bien compris.

         — La bande à Boris, pardi !

         — Déjà ? Ils ont fait vite, dis donc.

         L'article est dithyrambique. On y retrace succintement la carrière de Boris, chroniqueur de la folie ordinaire, celle de Galapia qui réinvente le langage, celle de Flip, si actuel et représentatif des jeunesses banlieusardes.

          En mettant en commun leurs spécificités, ces trois novateurs ont créé un spectacle à la fois cohérent et d'un impact rarement égalé. Le clown traditionnel a vécu, dont les farces éculées n'amusaient plus personne, place au bouffon du vingt-et-unième siècle ! Nous entrons dans une nouvelle ère de la pitrerie : celle qui dérange, bouleverse les valeurs et pose sur les travers de son époque un regard à la fois ingénu et lucide, férocement drôle et superbement pragmatique. Avec les Grumeaux, le rigolo devient sociologique. 

         —  Puuutain, souffle Nora, il n'y a pas été de main morte, le grouillot ! Ça doit être un copain à eux.

         — Sûrement, répond Charlie.

         Il semble hypnotisé par la photo centrale : trois zigotos hilares, déjantés, prêts à conquérir le monde en se fendant la poire.

         « Pourquoi les avoir placés par ordre de taille, comme dans les rangs d'école ? se demande Nora. Boris, le grand, Flip, le moyen, Galapia, le tout petit. Leurs têtes forment un escalier... »

         Elle cligne des yeux.

         « Entre Flip et Boris, il manque une marche. De la taille de Charlie, genre. Quel nul, ce photographe ! »

         Et, tout haut, elle remarque :

         — Trois, c'est bien, comme chiffre. Les Trois Mousquetaires, Riri Fifi Loulou, les Pieds Nickelés, Les Marx Brothers, Brahma-Çiva-Vichnou, la Sainte Trinité...

         — Bon, je remonte bosser, l'interrompt Charlie en se levant loudement.

         —  Ça va ? T'as l'air crevé.

         Il ne répond pas. S'éloigne, le dos rond. Restée seule, Nora relit l'article. Une fois, deux fois.

         « Ce style ! Ah là là, les journaleux... Tous des écrivains ratés. »

          Puis, d’un geste agacé, elle fout la page au feu. Une jolie flamme, franchement, c'est-y pas préférable à un mauvais papier ?

                                                                                                                                        (A suivre)

 

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