Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 23:47

                                                 Irma la douce (ter)

 

           Durant toute mon enfance — et même bien au-delà — je « pensais » avant de m’endormir. En fait, je me racontais des histoires dont j’étais, comme il se doit, l’héroïne, et cet exercice mental, non content de stimuler mon imagination, m’apportait un immense plaisir. D’autant que, chaque soir, je reprenais le feuilleton interrompu la veille, de sorte que l’intrigue se complexifiait de jour en jour. La résumer avant chaque nouvel épisode me demandai un tel effort que je m’endormais souvent avant d’avoir fini.

           Un soir, comme tante Irma se plaignait d’insomnies, je lui dévoilai mon secret. Mais au lieu de m’en remercier, elle s’exclama :

           — Il faut que tu perdes très vite cette mauvaise habitude !  C’est dangereux de trop réfléchir : ça creuse des trous dans la cervelle.

Imaginez mon trouble en apprenant la chose ! Mon  occupation vespérale, que je croyais bien innocente, était, en vérité un genre de maladie qui me rongeait la tête comme une souris ronge un gruyère. Dès lors, je fis barrage aux belles aventures qui enchantaient mes nuits et repoussai mes rêveries dans le néant.

C’était, je le suppose, le but de tante Irma qui, en vieille puritaine qu’elle était, devait craindre les pensées impures qui hantent l’inconscient des fillettes prépubères.

Résultat : à force de m’évertuer à faire le vide dans mon esprit, je devins, moi aussi, insomniaque

Dès lors, en dépit du risque encouru, je repris mes exactions nocturnes qui, par la suite, engendrèrent des contes, des romans, des pièces de théâtre — bref  m’ouvrirent les portes d’une carrière littéraire.

Carrière qu’interrompit, à soixante ans passés, une tumeur cérébrale.

Après tout, tante Irma avait peut-être raison…

 .

   

 

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 22:01

                                           Irma la douce (bis)

 

             Quand, à dix-sept ans, je me retrouvai « avec le ballon » (comme on disait alors), tante Irma vint soutenir mes parents, dépassés par les événements. Comme nous prenions le thé en tête à tête, elle me demanda gravement :

  Puis-je te poser une question qui me tracasse ?

J’acquiesçai, bien sûr.

             — Où as-tu trouvé le courage de te mettre nue devant un homme ?

Le fou-rire au bord des lèvres, je gloussai, un rien cynique :

             — Tu te moques de moi ou quoi ? C’est pour rester habillée qu’il m’aurait fallu du courage !

         Dans son regard effaré, je vis basculer ses certitudes.

                  Je crois que ce jour-là, elle eut le sentiment d’avoir rencontré le diable.

 

 

 

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 22:34

                                                      Irma la douce

 

           Il n’y a pas plus naïf qu’une vieille fille, surtout frôlant la soixantaine. C’était le cas de tante Irma, pour notre plus grande joie, à nous, ses neveux. Aussi, au mariage de mon frère Claude, l’attirâmes-nous à la table des « jeunes » histoire d‘égayer quelque peu le banquet. Nous ne le regrettâmes point.

           Au beau milieu du repas, avisant l’annulaire du marié dépourvu de l’anneau  réglementaire, la chère créature s’exclama :

  ­         —Tu ne portes pas ton alliance,  mon petit Claude ?

           —  Non, répondit l’intéressé : je déteste les bagues. Ça me gène pour dessiner.

           Grimace désapprobatrice de tante Irma.

           —Tu as tort : c’est un bon préservatif !

           Prise d’un fou-rire inextinguible, la tablée entière plongea dans son assiette tandis qu’un de mes cousins remarquait placidement :

                  — Ça dépend où on la met.

                  Ce n’est que bien plus tard que nous comprîmes l'astuce. Par « préservatif », tante Irma entendait « signe destiné à préserver la vertu de l’époux en marquant publiquement le territoire de l’épouse ».

                  Le sens caché des mots m’étonnera toujours.

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 23:08

  Le mutilé

 

           En 1940, lorsque l’armée allemande envahit la Belgique, mon père, qui craignait pour sa famille, l’emmena dans le sud de la France dont il était originaire. Flanqués de leurs deux petits garçons, Jacques et Claude, âgés respectivement de six et de quatre ans (moi, je suis née après la guerre), mes parents prenaient place dans un wagon bourré de réfugiés quand éclata le drame. En faisant asseoir Jacques à côté  d’elle, ma mère s’aperçut que, malgré son interdiction, il avait emporté Teddy.

           Teddy, c’était le nounours bien-aimé de mon frère, dernier cadeau d’un oncle parti quelques semaines plus tôt pour le front. Mon frère l’adorait. Ma mère pas, hélas, car cet ours, allez savoir pourquoi, était affublé d’une grande langue pendante qu’elle jugeait obscène.

           Qu’est-ce qui lui prit, dans un moment pareil, de focaliser sur ce détail ridicule ? L’effet du stress, peut-être ? Le  besoin d’évacuer son angoisse par n’importe quel moyen, fût-il odieux ?

           Bondissant sur la malheureuse peluche, elle l’arracha  au bambin ahuri, en glapissant, hors d’elle :     

                  — Je t’avais pourtant dit de laisser cette horreur à la maison. Tu a désobéi, tant pis pour toi !

                  Elle s’apprêtait à jeter Teddy sur la voie ferrée quand mon père intervint et, d’un geste agacé,  le rendit à son propriétaire en larmes.

                  Ne voulant pas s’avouer vaincue, maman concéda :

                  — Bon, d’accord, qu’il le garde, mais  sans sa langue, alors !

                  Jacques eut beau protester, sangloter, supplier, rien n’y fit. Sortant une paire de ciseaux de son sac, elle la lui tendit en ordonnant sèchement :

                  — Allez, coupe ! Ou alors… adieu Teddy !

         Cette fois, papa, désireux de calmer le jeu, fit chorus avec elle. Et mon frère n’eut d’autre choix que de mutiler son nounours chéri.

 

           Quelques années plus tard, j’en héritai et, en dépit de la « cicatrice » au gros fil brun qui lui fermait définitivement la bouche, il devint très vite mon jouet favori. Que de baisers j’ai posés sur ce museau recousu ! Jusqu’au jour où, m’armant de courage, je remplaçai sa langue absente par un morceau de velours rose, grossièrement taillé dans la belle courtepointe de ma mère.

 

           Justice était enfin rendue.

 

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 07:02

...Mais que ceux qui me lisent chaque jour ne s'inquiètent pas : notre rendez-vous quotidien n'est pas annulé pour autant. A partir de demain, vous retrouverez, en avant-première, de nouveaux GRANDS MOMENTS DE SOLITUDE dont le deuxième tome est actuellement en chantier.

Repost 0
Published by Gudule - dans actualité
commenter cet article
11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 22:47

 

                                   ALBERT TARDIEU

 

À l'usage, le chat s'avère être une chatte.

Si nous l'appelions Jeanne, plutôt ? propose Rose.

Grégoire commence par refuser puis, après mûre réflexion, accepte, à condition qu'on garde le "Tardieu".

— Va pour Jeanne Tardieu, rit Rose. Et, puisqu'il s'agit de toute une famille, je bois à l'alliance officielle des Tardieu et des Tadros.

Elle lève son verre de grenadine et trinque avec son fils, qui avale le sien cul sec. Olivier, ne voulant pas être en reste, en fait autant et, bien entendu, s'étrangle.

Tandis qu'elle lui tapote dans le dos, Amir et Ricco, qui écoutaient les enregistrements, sortent du salon. 

— Et nous ? On n'a pas droit au goûter ?

Suffit de demander. Qu'est-ce que tu prends, Ricco ?

Un café, si possible.

— Je vais en préparer, s'empresse Amir.

Depuis le fameux anniversaire, il est métamorphosé. Oh, sa dépression n'est pas guérie, non, ce serait trop beau. Il est toujours sous traitement, mais on sent qu'il reprend peu à peu le dessus. Selon le médecin, en dépit des hauts et des bas — une éprouvante alternance d'euphorie et d'abattement intense —, « il a dépassé la phase critique et son état ne peut que s'améliorer. »

— C'est hallucinant, ce qu'il a pondu, ton enfoiré de mari,  déclare Ricco en s'asseyant. Comment peut-on tirer des sons pareils d'une simple guitare ?

Du doigt, il mime une sorte de friselis puis plinc ! comme des bulles qui éclatent.

— Moi, je trouve ça tout bonnement génial.

—Génial, génial, tu exagères, se défend Amir, modeste (mais comblé). Et puis, soyons honnête, Lucas y est pour beaucoup.

Il s'affaire en parlant. Sort la cafetière du placard, prend les filtres sur l'étagère, dose les quantités.

— J'aimerais que tu fasses sa connaissance : c'est un drôle de loustic. Je suis certain que ça collerait, entre vous. Tu n'as pas envie d'assister au tournage?

Il commence quand ?

Fin juin. Le 28 ou 29, par là… Un lundi.

— Alors, malheureusement, ce sera non : je rentre à Beyrouth le 30, et j'ai une tonne de formalités à régler avant. Le changement de carte grise, entre autres.

Rose percute au quart de tour.

— La voiture ? roucoule-t-elle, l'œil en coin.

— Eh oui, ma belle : chose promise, chose due.

— Chouette, on va pouvoir emmener les gosses à la campagne ! Qu'est-ce qu'on dit à tonton Ricco, les mômes ?

Rien. Grégoire, qui pioche goulûment dans le paquet de petits-beurre, n'a — pour une fois —pas suivi la conversation. Quant à son frère, il est très absorbé par l'émiettage systématique des siens sur les jupes de sa mère.

— Malèch*, s’esclaffe Ricco. Toute bonne action porte en elle-même sa récompense, alors, vos remerciements, hein !

D'un mouvement désinvolte, il les balance par-dessus son épaule.

— Confucius, ajoute-t-il à l'attention de Rose, décontenancée. Mon voisin de chambre suit des cours aux langues O*.

Ah, je me disais aussi.

Tu ne reviendras pas l'année prochaine, tu en es sûr ?  regrette Amir.

—Eh non : j'ouvre mon cabinet d'architecture intérieure, à la rentrée.

— Après seulement un an d'études ? s'étonne Rose. Ce n'est pas un peu peu, ça ?

— Un an de perfectionnement, nuance. Tu oublies mes trois ans à l'ALBA* et…

Les borborygmes de la cafetière couvrent la fin de sa phrase.

— Tu t'installes à Hamra, je suppose ? dit Amir, en éteignant l'engin.

         — Tout juste : mon père a acheté un petit local, à côté de chez Design

Il tend sa tasse :

— Merci… Je ne te propose pas de m'accompagner, cette fois : tu as mieux à faire.

Tu m'étonnes ! Je ne vais pas chômer, dans les mois à venir.

— Maintenant, notre vie est ici, dit doucement Rose. On a une maison, du boulot, des amis…

— Un ssat ! ajoute Grégoire, en postillonnant du biscuit.

—Ne parle pas la bouche pleine, voyons, s'indigne Amir.

Rose sourit, rêveuse.

— Un chat… et peut-être un jour un chien, qui sait ? Pour remplacer notre Julie.

Oh oui, un ssien ! applaudit Grégoire.

Un ssien ! approuve Olivier en écho.

D'un geste solennel, Ricco repose sa tasse.

— Vous voulez un chien ? J'en ai un dans ma manche.

— Après la voiture, le chien, s'esclaffe Amir. T'as raté ta vocation de père Noël, toi !

De magicien, plutôt, corrige Rose.

— Sérieusement, il y en a un qui traîne, depuis des semaines, dans les jardins de la cité U. Une espèce de bâtard court sur pattes qui ne doit plus être bien jeune, vu sa dégaine… Les étudiants lui filent à bouffer, mais à mon avis, il préférerait de vrais maîtres.

—C'est tout à fait ce qu'il nous faut, dit Rose. Qu'en penses-tu, Amir ?

L’intéressé a un geste fataliste.

— Que veux-tu que je te dise, habibté ? Où que tu ailles, tu reconstitueras toujours ta tribu, même sur la Lune !

 

C'est ainsi qu'Albert Tardieu est entré dans la famille.

 

 

*ALBA : Académie Libanaise   des

Beaux- Arts

* Les langues O : L’école des langues orientales

 

 

 

 

                                                           FIN

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 23:20

 

 

 

DES ACCORDS DE GUITARE SOUS LA LUNE

 

Il n'est pas loin de deux heures quand le dernier invité s'en va —Isaac, en l'occurrence, car, selon ses propres termes : Les premiers seront les derniers

—Vous citez la Bible, vous, maintenant ? s'étonne Rose (qui, ne l'oublions pas, a fait sa scolarité chez les sœurs).

— La Bible, le Talmud, le Coran, tout ça, c'est du pareil au même, répond le plombier, dont les libations n'ont pas altéré la lucidité. Il n'y a qu'une seule chose qui compte, dans la vie, une seule, tu m'entends : la bonne-volonté !

— Bravo, dit Mme Irène en le poussant dehors. En attendant, au lit ! Tu es plein comme une outre.

         — Plein de bonne-volonté, madâââme ! Je vous souhaite la bonne nuit.

—J'y vais aussi, dit Rose. Ne vous occupez de rien, madame Irène, je rangerai tout demain.

En trois enjambées, elle rejoint Amir, Lili et Lucas, partis devant avec les gosses et qui discutent sur le trottoir.

— C'est ça,  répète Lucas sur tous les tons. C'est exactement ça que je veux, tu comprends ? Du délirant, du joyeux, du qui sort des tripes.

— Tu déconnes, proteste Amir. Ce n'était pas de la musique que je faisais, c'était… de la soupe !

— Dans ce cas, considère que ce que je ne cherche pas de la musique, surtout pas, mais de la soupe. TA soupe, Amir. Ton excellente soupe. C'est clair?

—Euh… vous pourriez peut-être continuer cette conversation à la maison? suggère Rose. Il faut coucher les mômes.

L'un titube de fatigue, l'autre roupille sur l'épaule paternelle.

— Laisse causer les hommes, lui souffle Lili. Tiens, emmène Grégoire, je prends Olivier. Allez, hop, bonhomme ! Au dodo !

 

Elles sirotent une tisane en bâillant quand leurs maris rappliquent.

— D'où venez-vous ? s'écrie Rose. Il y a au moins une demi-heure qu'on vous attend.

— On est passés récupérer mon magnéto, répond Lucas. Ça vous dérange, les filles, si on travaille un peu ?

— Allez-y, dit Rose, mais moi, je vous préviens, je vais me pieuter.

— Moi aussi, approuve Lili en se dirigeant vers la porte. Allez, bonne nuit tout le monde !

 

Jusqu'au petit matin, des accords de guitare berceront le sommeil de Rose. Et elle se surprendra à sourire en dormant.

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 22:19

 

                                                     PFOUF

 

Entretemps, le troquet s'est rempli. Le harem a débarqué avec un chargement de loukoums, suivi de près par Zabelle, puis par le gros François, tenant enlacée une créature blonde qu'il présente à la ronde :

Laure, ma fiancée.

— Laure qui a de l'or dans les cheveux, dit galamment Isaac en lui baisant la main. 

Lili et Lucas arrivent bon derniers, en compagnie de — ô surprise — Pfouf en personne.

— Bien le bonsoir, jeunes-gens, clame celui-ci de sa voix de fausset.

— Pfouf ! hurle Grégoire, en se précipitant vers la marionnette. Regarde, z'ai reçu un ssat !

Amir n'est pas venu ? glisse Lili à Rose.

—Non, j'ai eu beau le supplier, rien à faire… Ça me fout le moral à plat, tu ne peux pas savoir.

Je m'en doute… Tu veux que j'essaie d'aller le chercher ?

— Pas la peine, il t'enverra promener. C'est une tête de bois, tu sais.

— Moi, il m'écoutera peut-être, intervient Pfouf. Entre gens de même nature… Passe-moi ta clé, au cas où il ne voudrait pas m'ouvrir.

Rose commence par refuser :

Non, ça il ne me le pardonnerait pas.

Puis elle se ravise : « Oh, après tout… » et accroche son trousseau au nez de la marionnette.

— Tiens, mais je te préviens : s'il demande le divorce, ce sera toi le responsable.

— J'assume. Hardi, hardi, allons quérir le Graal ! Tu viens, Lucas ?

Et l'assistance entière de suivre des yeux, s'éloignant dans la nuit tombante, la silhouette dégingandée du clown précédée de son étrange protubérance ventrale.

— Tournée de Champagne ! annonce Mme Irène, histoire de ne pas laisser refroidir l'ambiance.

« Pourvu qu'il réussisse… Pourvu qu'il réussisse… » se répète Rose sans y croire. 

Or, contre toute attente, Lucas réussit.

— Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, c'est Pfouf ! annonce-t-il, en franchissant le seuil, escorté d'Amir.

Bonsoir, bredouille ce dernier de mauvaise grâce.

Il est, à l'évidence, furieux de s'être laissé embobiner.

—Viens vite que je te présente à tout le monde, mon chéri, gazouille Rose, faussement rassérénée.

Lucas pose sur le comptoir la guitare d'Amir, dont il a pris soin de se munir, puis se dirige vers Béchir entouré de son harem. Et l'on perçoit l'écho de leur conciliabule, ainsi que les gloussements des deux fatmas, ravies.

— Pourquoi tu n'as pas mis ta tenue arabe ? interroge Lili qui les observe en douce. Tu aurais été couleur locale.

Rose hausse les épaules.

J'avais pas la forme.

Et maintenant, tu l'as ? 

Regard de biais à Amir qui, sitôt entré, a pris ses distances.

Bof…

File te changer, je me charge de lui.

Rose obtempère en soupirant, et, à son retour, est accueillie par des «  you-you ». Durant son absence, Wadiah et Fathia ont entamé une danse du ventre endiablée. Vu sa tenue, elle ne peut moins faire que de se joindre à elles — tout en zyeutant son mari du coin de l'œil, des fois qu'il désapprouverait.

Mais Amir ne prête guère attention à ce qui l'entoure.

En revanche, il gratouille sa guitare. Pour se donner une contenance, sans doute.

« C'est déjà un progrès », estime Rose.

— Tu veux boire quelque chose, mon chéri ? s'empresse-t-elle, encore essoufflée par sa prestation.

Il refuse d'un geste agacé.

 

À quel moment se produit ce que Rose, par la suite, qualifiera de "miracle"? Elle ne saurait le dire exactement.

— Ça y est, ton bonhomme est dans le bain, lui souffle soudain Lucas. Regarde-le !

 Amir ne gratouille plus, il joue. Il improvise, en fait. Concentré, comme avant. Le feu aux joues. Avec, sur les lèvres, un presque-sourire.

— Pourtant, il n'a rien bu, commente Rose, ahurie.

Elle l'écoute, bouche bée, un frisson d'émotion à fleur de peau, quand un "toc toc" bizarre la fait se retourner. Un petit visage sombre aux yeux écarquillés est collé à la porte d'entrée, le nez comiquement écrasé contre la vitre.

Diouf !

— Qu'il reste dehors, ce morveux, lance Mme Irène. Moins je le vois, mieux je me sens.

Par signe, elle indique au gamin : c'est fermé. Mais il ne bouge pas d'un pouce, hypnotisé par la lumière, la foule, l'ambiance festive.

Pauvre môme, proteste Rose. Je vais lui ouvrir. 

Certainement pas ! Vous oubliez ce qu'il vous a fait ?

Sans tenir compte de la remarque, Rose déverrouille la porte.

Qu'est-ce que tu fiches là, toi ?

— T'as pas des sous pour des bonbons ?

Non, mais j'ai mieux que ça… Allez, entre.

 

 

         Pfouf fascine Diouf par-dessus tout.

        — Qui c'est ? demande-t-il à Lucas, en pointant le doigt vers la marionnette.

Mon frère, répond Lucas, après une imperceptible hésitation.

Le gamin déglutit.

Moi aussi, j'ai un frère.

Je sais, dit Lucas.

Il est mort.

Le mien aussi. Mais tu vois, je le ressuscite quand je veux.

 

                                                             *

 

 

La soirée s'achève sur un "bœuf" mémorable. Amir à la guitare, bien sûr, Lucas au xylophone — « Tu me le prêtes, Grégoire ? Merci, t'es un vrai pote ! » —, Diouf aux percussions (un seau coincé entre ses genoux, sur lequel il tape du plat de la main, avec un sens inné du rythme), Isaac au sucrier-maracas et le chat aux miaulements.

Ajoutons à cela les mélopées geignardes des deux fatmas, les coups de talon de François, marquant la mesure, et les applaudissements frénétiques de Zabelle qui s'amuse comme une folle, et nous aurons une vague idée — très vague — du résultat.

Conclusion pragmatique d'Isaac :

Demain, je jeûne.

Pourquoi ? s'étonne Mme Irène. 

— Pour me faire pardonner, tiens. Je te rappelle qu'aujourd'hui, c'est sabbat, jour interdit de musique.

D'alcool aussi, si je ne m'abuse, signale François.

         — Absolument. Je me mettrai donc, en plus, des cendres sur la tête.

Il paraît que c'est très bon pour les cheveux, remarque Rose.

La religion, c'est bon pour tout, assure Isaac.

Surtout quand on la transgresse, pouffe Lucas.

C'est vrai, admet Isaac en se resservant un verre.

 

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 22:30

 

                                  

                                       ANNIVERSAIRES (SUITE)

 

Le soir de la fête est un soir comme ça, un soir à-quoi-bon. Rose, qui s'active, ressent cruellement l'absence de son homme.

« Qu'est-ce que je fous là, avec ce tas de nazes ? » se demande-t-elle, agressée par la bonne humeur générale.

Grégoire, en revanche, est en pleine forme. Il a emporté son xylophone et tape comme un sourd sur les touches colorées, avec son petit marteau de bois. Ce qui produit une cacophonie assourdissante. Mais si on fait mine de l'en empêcher, il hurle — et c'est pire encore…

— Magnifique, ces guirlandes de papier crépon ! s'exclame Isaac qui, selon son habitude, arrive le premier. Ça me rappelle un immeuble en ruine dans lequel j'ai travaillé : les fils électriques pendouillaient partout, de la même manière.

Merci pour la comparaison, grogne Rose.

Te vexe pas, cocotte, je plaisantais.

Puis c'est au tour de Manu :

— Hello, les p'tits loups ! Oh, c'est joli, ici : on se croirait à Luna-Park*… en encore plus bruyant.

— T'as raison, dit Rose, on ne s'entend plus. Grégoire, tu arrêtes cinq minutes ?

— Laisse, dit Manu, j'en fais mon affaire.

Elle tient un gros paquet caché derrière son dos.

         — Grégoire, je t'échange ton xylophone contre un cadeau, d’accord ?

L'enfant suspend son geste.

Quoi, comme cadeau ?

Celui-là !

Vu la dimension et l'apparence de la chose — papier étoilé, ruban scintillant et tout le tralala —, Grégoire accepte.

— Tu ne regretteras pas, assure Manu en escamotant l'instrument de "musique". Vas-y doucement pour le déballer, c'est très fragile.

Le papier, déchiré, révèle une boîte à chaussures.

Et dans cette boîte…

Oh ! Un ssat ! s'écrie Grégoire.

Un chaton, plutôt. De quelque six ou sept semaines. Tout noir, avec le bout des pattes blanches. Et qui miaule à s'en péter les cordes vocales.

 Voyant son fils empoigner le frêle animal à pleines mains, Rose se précipite :

— Attention, mon chéri, ne le brutalise pas, surtout ! (À Manu) : Il est déjà sevré ? Si petit ? Tu es sûre ?

— Sûre et certaine : c'est le dernier rejeton de ma Nénette. Elle me fait trois portées par an, la friponne ! D'ailleurs, elle est de nouveau en chasse.

Grégoire, tout à sa joie, serre l'animal contre son cœur.

— Douucement, insiste Rose. Ne l'étouffe pas !

Comment vas-tu l'appeler ? demande Isaac.

Zantadieu.

Encore, s'écrie Rose. Décidément, c'est une obsession.

Et d'expliquer à l'assistance l'origine de ce curieux nom.

— Tu devrais changer de poète, ajoute-t-elle à l'intention de son fils. Appelle-le, je ne sais pas, moi… Jacques Prévert !

Non, Zantadieu, s'obstine Grégoire.

— Jean Tardieu II, alors, pour ne pas le confondre avec ton nounours…

On dirait un nom de pape, rit Mme Irène.

 

                                                            

 

                                * Luna Park : parc d'attractions

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article
7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 22:19

 

 

                                             ANNIVERSAIRES

         Début avril.

—Samedi, c'est l'anniversaire de Béchir, chuchote Mme Irène à Rose, suffisamment bas pour que l'intéressé n'entende pas.

Le 7 ? Comme Grégoire ?

— Moins fort, souffle Mme Irène, avec un regard furtif vers le fond de la salle.

Elle entraîne Rose à l'autre extrémité du bar.

— Le 7, mon fils aura cinq ans ! répète celle-ci, ravie de la coïncidence.

— Ça tombe bien, je voulais justement organiser une petite fête ; nous ferons d'une pierre deux coups.

         — Vous comptez inviter du monde ?

— Mes meilleurs clients : Isaac, Gaël… Le harem, bien sûr ! Manu, si elle est disponible…

On pourrait peut-être demander à Lili ?

— J'allais te le proposer. Et ton pote le clown, là, s'il voulait mettre un peu d'animation.

Je vais lui en parler mais je ne promets rien : il est très occupé.

Ton mari viendra, j'espère ?

Moue d'ignorance de Rose.

—Il sait jouer du raï ? insiste Mme Irène.

Euh… oui, je pense…

—Alors, on a ab-so-lu-ment besoin de lui pour accompagner Wadiah et Fathia. Elles chantent très bien, et sont originaires de la même région que Béchir. Il adore quand elles lui interprètent des airs traditionnels de son pays.

Comme chaque fois qu'elle est dans l'embarras, Rose se mordille les lèvres.

—Je comprends, mais… à mon avis, il ne faut pas trop y compter : en ce moment, c'est un zombie.

Elle a vu juste : Amir, sollicité, refuse tout net.

Ne me mêle pas à tes histoires de troquet, s'il te plaît.

— Ce ne sont pas des "histoires de troquet", c'est l'anniversaire de ton fils. Et l'occasion de faire plaisir à un pauvre vieux handicapé. Presque un compatriote, en plus !

Arrête tes violons, je déteste cet endroit.

À quoi bon s'obstiner ? Sur un fielleux : « T'es vache avec Grégoire », Rose abandonne la lutte.

 

En revanche, Aux Bons Amis, l'approbation est unanime. Mme Irène se frotte les mains.

— J'ai commandé deux gros gâteaux à la boulangerie. J'espère que ça suffira.

 On sera combien ? dit Rose. Une dizaine ? 

— Au moins. Moi je pencherais plutôt pour douze ou treize… François amène sa copine, ça fait deux, le harem, quatre, Lili et Lucas, six… J'ai invité Zabelle, aussi. Et tu sais ce qu'elle a eu le culot de me demander ?

?

« C'est gratuit ? »

Elles éclatent de rire.

—Bon reprenons : toi, moi, Béchir, tes gamins — je ne compte pas ton lâcheur de mari —, Isaac, Manu, Gaël…

— Non, pas Gaël : je lui ai posé la question, il ne pourra pas se libérer.

Sans lui, on sera déjà quatorze !

Bref, les préparatifs vont bon train. Et Rose se surprend à retrouver, par instant, le goût de vivre. Quand elle parvient à oublier Amir, en fait. Dans les rares moments où elle n'est plus que Rose — et non Mme Tadros, épouse de dépressif. Puis, d'un coup, elle repense à lui, et une vague de désarroi la submerge.

« À quoi bon ? » se dit-elle alors.

Ce qui, en gros, résume sa vie.

 

Repost 0
Published by Gudule - dans Mezzé
commenter cet article

Qui Suis-Je ?

  • : Le blog de Gudule
  • Le blog de Gudule
  • : Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.
  • Contact

Ma bio et ma bibliographie...

Recherche

Archives

Catégories