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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 07:13

La chieuse

  En ce temps-là, je ne m’appelais pas encore Gudule ; c’était le nom d’une de mes chattes, une chartreuse belle comme tout et parfaitement stupide. Nous vivions, avec Alex et nos deux fils, dans un petit pavillon de Seine-et-Marne, et travaillions à Pif. Vous situez l’époque ?

         Un jour, le téléphone tombe en rade. J’appelle les P et T qui envoient un réparateur. Ce dernier constate la panne sans en comprendre la cause : il a testé la ligne avec succès, et logiquement, ça devrait marcher.

         En dernier ressort, il demande à voir la prise. Elle est hors de portée, derrière un gros buffet acheté aux Emmaüs et pesant un âne mort. Comme il insiste, je l’aide péniblement à le déplacer, ce qui met à jour un vision d’épouvante : la prise téléphonique disparaît sous une énorme bouse, faite de multiples couches d’excréments séchés.

         — Inutile de chercher plus loin, dit le réparateur d’un ton las.  Vous n’avez pas de bac à chat ?

         Parole d’honneur, j’étais aussi confuse que si ç’avait été moi, la chieuse ! 

         J’ai pris, peu de temps après, le pseudonyme de « Gudule ». Sans qu’il y ait là aucune relation de cause à effet, bien entendu ! 

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 08:43

Caprice des vieux

   Mon père a passé les dernières années de sa vie à Spa, dans une maison de retraite proche de son domicile. En dépit de mon insistance, il refusait de quitter les Ardennes belges pour venir, selon son expression, « s’enterrer à Paris ».  Bien qu’il reçoive de nombreuses visites, ses enfants, disséminés aux quatre coins du globe, lui manquaient cruellement. Comme j’étais la plus proche, dès qu’il avait un petit coup de mou, il me téléphonait. Or, des coups de mou, il en avait de plus en plus souvent, malgré sa nature optimiste...

         Cette fois-là, la sonnerie me réveille à l’aube. C’est lui, en larmes. Il faut que je vienne tout de suite, ça va très mal, le personnel soignant le persécute, il ne restera pas un jour de plus dans cet horrible endroit.

         — OK, bouge pas, j’arrive.

         Je décommande tous mes rencards professionnels, et, plantant là Sylvain, Mélanie et mon roman en cours, je saute dans le premier train.

         Rejoindre Nivezé, où se trouve sa résidence, est une vraie galère en transports en commun. Le train me dépose à Verviers où je prends le tortillard régional jusqu’à Spa. De là, un car remonte sur les hauteurs, mais le dernier vient de partir. Moment de découragement intense : la nuit tombe, j’ai quitté Paris à neuf heures ce matin, j’en ai plein les bottes et va falloir que je me tape cinq kilomètres à pied, à travers bois.

         Bon. 

         Tout en marchant, je rumine. Dans quel état vais-je trouver mon pauvre papa ? J’élabore des plans pour organiser son départ ainsi que le déménagement de ses meubles. Je l’installerai provisoirement dans notre chambre ; Sylvain et moi, on dormira sur le clic-clac en attendant de lui trouver un studio. Il y en a un qui va peut-être se libérer dans l’immeuble...

         Lorsque j’arrive, tous les pensionnaires sont au réfectoire — agencé comme une salle de restaurant : petites tables, nappes roses, éclairage tamisé, musique douce. Papa, qui termine son dessert en compagnie de deux charmantes vieilles dames,  m’accueille d’un joyeux :  «  Ma chérie ! Ça alors, quelle surprise ! » Et quand, stupéfaite, je lui rappelle son coup de fil du matin, il me répond avec un grand sourire :

         — Je t’ai appelée au secours, moi ? Tu es sûre ? Je ne m’en souviens plus. Je devais avoir envie de te voir, sans doute...

       Désarmant, non ?  

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 08:22

.  La moutarde me monte au nez

   J’ai travaillé durant quelques années pour une entreprise de presse dite "de charme", dirigée par un jeune arménien, Toufik Yacoubian, avec qui j'avais des rapports assez tendus.  Un jour, à ma grande surprise, Toufik m'invite au resto japonais. Or, à cette époque, je ne connaissais pas la cuisine japonaise, qui n'était pas encore passée dans les mœurs. Forte de mon ignorance, je le laisse donc choisir le menu — un assortiment de sushis et makis. Galamment, il m'en détaille la composition, en omettant toutefois de préciser que la petite boule verte est du wasabi, une moutarde au raifort extrêmement forte. Nous commençons à discuter. En fait, il veut savoir quelle démarche adopter pour faire éditer un livre, l'un de ses amis ayant cette ambition mais n'y arrivant pas.         

 — Si je m’adresse à toi, c’est parce que tu es une pro, explique-t-il, perdant provisoirement sa morgue coutumière.

         Flattée, je pérore, j'en rajoute une tonne, et tout en parlant, je ne fais qu'une bouchée... de la boule de wasabi, que je prends naïvement pour de la purée de légume. Je vous laisse à juger du fou-rire de Toufik quand, en pleine fanfaronnade, je me mets soudain à devenir rouge, cramoisie, violette, pour m'étouffer dans une toux inextinguible, l'œil exorbité et les sinus en feu.

  Six mois plus tard, il me virait — sans qu’il y ait aucun lien entre les deux événements. 

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 06:04

Berthe aux longs pieds

   Qui m’a affublée de ce surnom stupide et immérité (je chausse du 37) ? Mes frères ? Mes grands cousins ? Un adulte facétieux ? Je ne le saurai jamais. Toujours est-il que, durant ma pré-adolescence, quelqu’un me baptisa ainsi, et le sobriquet fut repris par tout mon entourage. Or, dans les années 50-60, le petit pied était un critère de beauté féminine, au même titre que la taille fine, le long cou gracile et le sein haut placé. L’engouement pour Brigitte Bardot n’avait pas encore détrôné Cendrillon...

         Bref, ma prétendue pointure était un sujet de rigolade récurrent, ce qui me vexait horriblement. Mais à quoi bon lutter ? Face à mes tourmenteurs, je ne faisais pas le poids... C’est ici que se vérirife le fameux adage : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose ». J’avais treize ans  quand Jacques, mon frère aîné, ayant terminé ses études, partit pour le Moyen-Orient. Il y rencontra une Libanaise qu’il épousa, puis ramena chez nous. Elle apportait dans ses bagages, des cadeaux « typiques » pour tout le monde.

         J’eus droit à une ravissante paire de babouches brodées... taille 41. 

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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 05:33

Au secours !

   Il y a quelques années, ayant récupéré mes droits de « La villa qui hurle », je le propose à Maxi-livres, une maison d’édition qui réédite d’anciens titres. On signe le contrat ; l’à-valoir comme c’est généralement le cas, me sera versé à parution.

         Or, à la date prévue, le roman ne sort pas. Je téléphone pour avoir des nouvelles ; le numéro n’est plus attribué. En cherchant sur Internet, j’apprends que la boîte a fait faillite. Sa liquidation judiciaire m’est confirmée un mois plus tard par un courrier officiel du tribunal de commerce. Il ne me reste plus qu’à déchirer mon contrat... Qu’à cela ne tienne : l’histoire, remaniée, va prendre place dans les aventures de Valentin Letendre que je suis justement en train d’écrire.  

         Une année passe. Valentin Letendre paraît chez Plon où il marche bien. J’ai complètement oublié les événements qui précèdent lorsqu’un voisin m’annonce :

         — Je viens d’acheter un de tes livres dans un relai d’autoroute.

         Et il me montre « la villa qui hurle », édité sous le label Maxi-livres et agrémenté d’une couverture hideuse (j’ai eu beaucoup de mauvaises couvertures, au cours de ma carrière, mais celle-là détient le pompon).

         Je manque d’avaler ma langue. Pas tellement du fait de l’objet en lui-même – ce qui, pourtant, serait justifié —, mais à cause de Valentin Letendre qu’il court-circuite. C’est un coup à me griller dans la profession,  ça ! 

         L’avocat consulté me confirme ce que je savais déjà : cette édition « pirate », produite à mon insu par une entreprise sans existence légale, est parfaitement hors-la-loi. Il me propose d’attaquer en justice, ce que je refuse, sauf si Plon se retourne contre moi. Je n’en dors pas pendant plusieurs nuits.

         Puis les choses ses tassent.

         Contrairement à ce que je redoutais, personne n’en a rien à battre. 

         Et ne reste, de l’affaire, qu’une couverture hideuse que j’ai l’insigne honneur de vous présenter ici.

Maxi-livres
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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 06:59

Lisette

 Une autre histoire de chat. Quand nous nous sommes installés au village, en 2003, notre chatte Lisette a découvert la liberté. Dès le premier jour, elle a disparu. Imaginez mon inquiétude ! Elle avait toujours vécu en appartement. Livrée à elle-même, elle risquait de se perdre, de se faire écraser par une voiture, attaquer par un chien, que sais-je encore ? Me voilà donc partie à sa recherche, criant « Lisette ! Lisette ! » à pleine voix. C’était l’hiver, les rues étaient désertes. Sur mon passage, quelques rideaux se soulevaient ça et là, puis retombaient aussi vite...

Pas de Lisette.

De guerre lasse, je rentre à la maison. Cinq minutes plus tard, on sonne à la porte. C’est une vieille dame à cheveux blancs.

— Il paraît que vous me cherchez ? déclare-t-elle tout de go.

J’ouvre des yeux ronds.

— Ben... non, je ne vous connais pas.

— Plusieurs personnes m’ont dit que vous m’appeliez, insiste-t-elle.

Et moi, toute confuse :

— Votre nom, c’est Lisette ?

— Oui.

— Euh... mon chat aussi.

         Elle est partie d’un éclat de rire qui a, heureusement, dissipé le malaise. Par la suite, c’est devenu un gag récurrent. Chaque fois que j’appelais la chatte — une sacrée vagabonde, celle-là, entre parenthèses !— Lisette répondait : « Ouiiiiiiiii ! », car nous étions voisines.

         Elles sont mortes la même année, toutes les deux de vieillesse.


 

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 06:32

 

Le paillasson sanglant

 Mirlitaine était une chatte tarée. Mais vraiment, hein ! Une bête shootée aux médocs — elle s'enfuyait de l'appartement pour aller sniffer sous la porte du toubib d'en-dessous — et aux mégots qu'elle mangeait gloutonnement, cendres comprises. D'ailleurs, c'est pour ça qu'on nous l'avait refilée : les copains à qui elle appartenait ne supportaient plus ses manies.

Ayant toujours vécu en appartement, Mirlitaine n'avait jamais connu de mâle, au sens biblique du terme. Or, voilà-t-y pas que lors d'un week-end à la campagne, elle rencontre un matou qui lui fait son affaire. Mes fils — quatre et sept ans — étaient ravis. Des chatons à la maison, pensez ! Jamais ventre fécond ne fut plus caressé, papouillé, tripatouillé, mesuré même avec l'impatience que l'on devine. Mirlitaine en redemandait, pâmée, énorme, ronronnante, l'œil révulsé de bonheur. Et vint le terme.

Ce matin-là, j’étais seule avec elle. Elle ne me lâchait pas d'une semelle, ce qui est souvent le cas des chattes prêtes à mettre bas. N'ayant jamais vécu la chose, j'ignorais tout de son  déroulement. Mais, confiante dans la nature et l'instinct animal, je ne me sentais pas réellement concernée. J'avais tort.

Au début, tout se passa normalement : la chatte se léchait avec insistance puis, par moment, se redressait et poussait de toutes ses forces. Enfin, après moult efforts, elle éjecta le premier chaton, et là…

Là, elle péta les plombs. Horrifiée par cette chose qui lui sortait elle ne savait trop d'où, elle se mit à courir dans tout l'appartement, traînant derrière elle son malheureux rejeton brinqueballant au bout de son cordon. Sans doute cela lui donnait-il l'impression d'être poursuivie, car, sa panique allant crescendo, elle commença à grimper aux rideaux, à se jeter contre les murs, à bondir de table en fauteuils et d'armoire en bibliothèque. Et moi, affolée, au bord des larmes, je la poursuivais en implorant : « Du calme, Mirlitaine ! Du calme ! »

Le cirque a duré… oh, facilement dix minutes. Jusqu'à ce qu'un contraction plus forte que les autres la débarrasse du placenta. Dès lors, libérée de son "poursuivant" — qui, par miracle, survécut à l’aventure —, elle retourna dans son panier.

Incapable d'assumer seule un (ou plusieurs) remake(s) de l'événement, je courus appeler ma voisine de palier à la rescousse. C'était compter sans le "vice" de la chatte qui, sitôt la porte ouverte, se rua sur le paillasson du toubib où, dans un snif homérique, elle éjecta les deux autre occupants de son utérus. Je n'eus que le temps de ramasser la marmaille grouillante avant l'arrivée des premiers clients, car c'était l'heure des consultations. Je vous laisse imaginer la tête de ces derniers, en enjambant le paillasson sanglant pour pénétrer dans le cabinet médical !


 

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 07:21

Saint Nicolas

  J’ai toujours eu du mal avec l’autorité, surtout quand je l’estime illégitime (ce qui est le cas neuf fois sur dix). Aussi, enfant, contestais-je celle exercée à mon encontre par mon frère Claude, de dix ans mon aîné. En résultaient des disputes mémorables qui mettaient ma mère hors d’elle.

         En ce temps-là, je croyais encore, non au père Noël mais à Saint Nicolas. C’était lui qui, dans la nuit du 5 au 6 décembre apportait des jouets aux petits Belges, ainsi que des noix, noisettes, oranges et sujets en massepain. Le rituel était toujours le même. La veille au soir, on posait trois assiettes sur une jolie nappe blanche — une par enfant. Toute la famille, parents compris, faisait la ronde autour de la table, en chantant à tue-tête : « Venez, venez, Saint Nicolas ». Puis, après avoir posé, dans un coin, une bouteille de vin pour le visiteur nocturne et un panier de carottes pour son âne, on fermait le salon à clé et on allait dormir. Au réveil, papa rouvrait la porte et, devant l’amoncellement de merveilles, on criait tous bien fort : « Merci, Saint Nicolas ! ».

         Or, cette année-là, l’année de mes six ans, une terrible désillusion m’attendait. S’il y avait bien des cadeaux dans les assiettes de mes deux frères, la mienne était vide. Enfin, pas tout à fait : elle contenait un petit mot. « Anne n’a pas été assez sage pour mériter une récompense, je ne lui ai donc rien apporté. Toutefois, si d’ici dimanche, je ne l’ai pas entendue se disputer avec Claude, peut-être repasserai-je exceptionnellement. Signé : Saint Nicolas. »

         Sous la douche glacée, je demeurai sans voix, estomaquée. Avant de fondre en larmes, comme il se doit.

         La journée fut d’une grande tristesse. Mes frères regardèrent à peine leurs cadeaux, et mes parents, conscients de l’extrême rigueur de la punition, me consolèrent à tour de rôle. Comme promis, Saint Nicolas revint quelques jours plus tard. Mais je lui gardai toujours une sourde rancune : pourquoi avais-je été punie, et pas mon frère ? J’en conclus que les évêques étaient tous misogynes. Belle mentalité, pour des gens qui prêchaient la Justice !

         Ce fut sans doute le point de départ de mon anticléricalisme. Bien joué, papa et maman !   

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 07:20

Le jour du pantalon

   — Les pantalons, ça donne mauvais genre, disait ma mère. Tu as envie d’avoir l’air d’une Marie-couche-toi-là ?

         Certes, non. Mais Brigitte Bardot, Pascale Petit, Françoise Arnoul — sans parler de la ravissante Audrey Hepburn de Vacances romaines  — avaient troqué leurs jupes contre de mignons « corsaires ». Et à elles, oh oui, j’aurais aimé ressembler...

         Ce désir m’obsédait à tel point qu’un jeudi après-midi, n’y tenant plus, j’ai cassé ma tirelire. Et, sous un prétexte quelconque, je suis allée au Sarma acheter un fuseau noir que j’ai planqué dans mon cartable.

         Il y est resté plusieurs semaines, coincé entre un cahier de brouillon et un livre de grammaire. Je ne le portais pas, mais quelle importance ? L’essentiel était que le possède et qu’il concrétise, par sa seule présence, une certaine idée que je me faisais de moi-même. Grâce à ce pantalon, je savais que, si je voulais, je pouvais ressembler à Audrey Hepburn...

         Un jour, en fouillant dans mes affaires, maman l’a trouvé.

         — C’est une copine qui le me l’a prêté, ai-je prétendu.

         Elle n’a pas été dupe, et mon vêtement magique a fini dans le placard de sa chambre, avec interdiction formelle d’y toucher. 

         Je ne l’ai récupéré qu’un an plus tard, au terme d’une tractaction de longue haleine. Mais il était devenu trop petit et la mode n’était plus aux fuseaux, détrônés par le blue-jean de La fureur de vivre.        

         — Les blue-jeans, c’est pour les filles de rien, disait ma mère. Tu as envie que les garçons te manquent de respect ?

         Aujourd’hui, dans les banlieues, c’est quand on porte une jupe qu’on se fait traiter de pouffiasse. Cherchez l’erreur !  

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 07:01

Vocation infirmière

  Suite à mes novélisations de la série l’Instit (1997-1999), une maison de production de téléfilms me contacte. Son but avoué : surfer sur la mode des thèmes sociaux.

         — Nous souhaitons, m’explique la jeune femme que j’ai au bout du fil, créer une héroïne de la trempe de l’Instit. Une infirmière qui prenne en main la destinée de ses semblables, et n’ait pas peur de « se mouiller » pour faire triompher la justice ou venir en aide aux défavorisés.

         Le projet me plaît. D’autant que, ayant adapté en livres une bonne trentaine d’épisodes de ce genre, j’en connais toutes les ficelles. Je donne donc mon accord de principe, et la dame me fixe rendez-vous une semaine plus tard avec toute l’équipe, pour une première prise de contact.

         — Si vous arriviez avec une idée-choc, cela nous ferait gagner du temps, suggère-t-elle. Et nous pourrions partir sur du concret.

         Je me mets aussitôt au travail, et torche en quelques jours « Elle ne parle pas, elle chante ». C’est l’histoire d’une petite trisomique séquestrée par sa mère, entraîneuse dans un bar. Seule une chansonnette, s’échappant du réduit où elle est enfermée, trahit la présence de l’enfant dont nul ne connaît l’existence... Je bosse comme une malade pour finaliser mon récit avant le rencard, et me pointe à l’heure dite, assez contente du résultat.

         Le staff de production n’a pas du tout  la réaction que j’espérais.

         — Une trisomique ! s’effarent toutes les personnes présentes. Non, ce n’est pas possible : « Vocation infirmière » sera programmé à une heure de grande écoute.  

         Bien que la logique de ce raisonnement m’échappe, je propose, conciliante :

         — Si c’est le physique de la petite fille qui vous dérange, elle peut aussi être autiste. Ce qu’il faut, c’est que sa mère ait honte d’elle, qu’elle n’assume pas sa différence. Et que l’infirmière, en lui ouvrant les yeux, lui permette de surmonter ses préjugés.

         — Votre scénario est excellent, assure un chauve à l’air affable, c’est la handicapée qui pose problème. Les téléspectateurs sont là pour se détendre, vous comprenez ? Il ne faut pas leur montrer ce qu’ils n’ont pas envie de voir. 

         — J’ai une idée, s’écrie quelqu’un. Si la petite fille était noire ?

         Cette proposition recueille tous les suffrages.

         — Réécrivez l’histoire avec une Noire, me recommande-t-on, avant de me congédier. Et revenez nous soumettre votre nouvelle mouture la semaine prochaine.

         Je n’y suis jamais retournée.


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