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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 06:08

Le piège des apparences

  Elle était vraiment réussie, cette photo. Sur les conseils de tante Bernadette, j’avais coupé mes cheveux « à la garçonne », Sylvain m’avait offert un petit Perfecto mignon comme tout et je portais les Doc’s de Mélanie, devenues trop petites. De plus, j’avais retiré mes lunettes pour cause de reflets. Le résultat était surprenant : je ne me ressemblais pas du tout. Mais cette motarde androgyne me ravissait, si bien que j’en fis plusieurs tirages et m’en servis, désormais, comme portrait de presse et de salons. 

         Mal m’en prit. Quelques mois plus tard, invitée pour des rencontres scolaires dans le sud de la France, je descends du train et cherche des yeux la personne venue me « réceptionner ». En général, on se repère mutuellement du premier coup d’œil, mais cette fois, ce n’est pas le cas. Il y a bien, sur le quai, un monsieur entre deux âges qui scrute les voyageurs, mais son regard me survole avec indifférence. J’en conclus que mon chauffeur (ou ma chauffeuse) a dû être retardé(e), et m’assieds sur un  banc pour l’attendre.

         Un bon moment passe. Le quai se vide, nous laissant seuls, le monsieur et moi. Alors, il s’approche et, timidement, me demande :

         — Vous ne seriez pas Gudule, par hasard ?

         J’acquiesce. Et lui, très embarrassé :

         — Excusez-moi, je ne vous avais pas reconnue. Sur la photo que vous nous avez envoyée, vous avez l’air beaucoup plus...

         Il ne dit pas « jeune » mais le pense si fort que ça s’inscrit, comme une bulle, au-dessus de sa tête.

         — ... euh...je... j’attendaiis une dame d’une trentaine d’année, vous comprenez ?

         Puis, conscient d’avoir gaffé, il s’inquiète :

         — Je ne vous ai pas vexée, au moins ?           

          Je le rassure d’un sourire et m’empresse de changer de sujet. S’il y a bien une chose que je déteste, c’est mettre les gens mal à l’aise.

          À dater de ce jour, je n’ai plus fait usage de la fameuse photo.

 IMG-copie-1.jpg

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 07:27

Arthur

   Encore un loupage de coche ? Allez, un beau. Un très très beau.

         En 2001, je reçois un coup de fil de Michel D., directeur des Belles Lettres.

         — J’ai un célèbre cinéaste dans mon bureau, m’annonce-t-il de but en blanc. Extrêmement célèbre. Bien plus que Jean Rollin...

         Troublée par son insistance, je réponds : « Ah bon ? » en me demandant où il veut en venir.

         — Ce cinéaste a une idée de livre jeunesse. De la fantasy. Mais comme il n’a pas le temps de l’écrire, nous avons pensé à toi...

         Je décline aussitôt. Primo, la fantasy, c’est pas mon truc. Deuzio, j’en ai ras-le-bol de barboter dans les idées des autres : je viens de me taper vingt-huit épisodes de « L’Instit », ça suffit comme ça. Et surtout, je suis dans une année faste ; mes livres paraissent un peu partout,  c’est à peine si j’assure ma propre production. Je n’ai donc ni l’envie, ni la disponibilité de servir de « nègre » à un cinéaste, si célèbre soit-il.

         — En revanche, ajoutai-je, j’ai parmi mes amis d’excellents écrivains qui ont besoin d’argent...

         Je lui donne deux ou trois numéros de téléphone, et je raccroche, l’âme en paix.

         L’année suivante, sort « Arthur et les Minimoys », signé Luc Besson et Céline Garcia (que je ne connais pas). Ce livre remportera le succès que l’on sait, fera l’objet d’une série adaptée à l’écran et inondera le marché de produits dérivés.

          Le jour où, convoquée à la BNP pour mon découvert, je tomberai sur des affiches d’Arthur devenu entre-temps l’emblème de cette banque, je rirai jaune. 


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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 07:21

Spermu

  Vous vous souvenez de Freddy, le chien défiguré ? Il avait une autre caractéristique, liée, selon moi, à son traumatisme : il était atteint de priapisme aigu. La moindre émotion, la plus petite contrariété lui provoquaient d’incroyables érections. Afin de le soulager, Mélanie, bonne fille, lui préta son nounours favori, dont il s’empressa d’user et d’abuser. Informe, malodorante mais follement aimée, la malheureuse peluche — que nous avions surnommée Spermu — lui devint très vite indispensable. Il la traînait partout avec lui, et à tout bout de champ, lui rendait de vigoureux hommages, de préférence en public.

         Nous prévenions nos invités qui, ma foi, trouvaient la chose plutôt divertissante. Ceux qu’elle gênait  détournaient pudiquement les yeux et haussaient le ton pour couvrir ses halètements, mais ils étaient rares. Nous fréquentions assez peu de puritains, dans l’ensemble.

         Jean Rollin, qui pourtant préférait les chats, trouvait ce spectacle irrésistible. Avec sa gueule cramée, ses grandes oreilles de chauve-souris et sa frénésie sexuelle, Freddy ne pouvait que le séduire ! Aussi, un jour, décida-t-il de le filmer en pleine action, afin d’agrémenter le générique de son prochain film. Il fit venir son équipe — cameraman, éclairagiste, preneur de son — et l’on mit l’animal sous le feu des projecteurs.

         Eh bien, vous me croirez si vous voulez, il ne voulut jamais s’exécuter. Impressionné par tout ce monde, il se cacha en tremblant sous le pull de Mélanie et ne regarda même pas Spermu, qu’elle lui tendait. Après plusieurs tentatives infructueuses, l’équipe dut remballer son matériel et repartir bredouille, au grand dam de Jean, pas content du tout. 

         Le calme à peine revenu, Freddy sauta sur son nounours et  rlan, rlan, s’en donna à cœur joie. C’est qu’il avait une grosse angoisse à évacuer,  pauvre bête !

         — Tu ne deviendra jamais vedette de cinéma X, lui dit gentiment Mélanie.

         Eh ! L’exhibitionnisme a ses limites !


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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 07:24

Jeux interdits

 Le plus jeune de mes cousins, dernier-né d’une fratrie de six enfants, avait dix ans de plus que moi. Quand j’étais en vacances au Thier-à-Liège, il aimait à jouer les petits chefs. Contrairerment à Tantine qui était la patience même, il me houspillait sans cesse, usant et abusant de l’illusoire « droit d’aînesse » qu’il s’était octroyé.

Je ne l’aimais pas beaucoup.

Le jour de ses vingt ans, il reçut une guitare qu’il ne lâcha pas de la soirée, y gratouillant des gammes et des arpèges — assez adroitement, si je me souviens bien. Vers neuf  heures trente, on m’envoya dormir. J’étais à peine couchée que mon cousin entra.

— Je viens te faire  la sérénade, dit-il, en s’asseyant au bord du lit.

Surprise par une aussi délicate attention, je fermai les yeux et me laissai bercer. Il égréna, ô ironie, les premières mesures de « Jeux interdits », avant que je sente ses lèvres gober les miennes et sa main s’insinuer dans ma chemise de nuit, à la recherche de mon absence de seins.

Je ne réagis pas instantanément. J’étais, comment dire ? pas vraiment là. Dans un demi-sommeil peuplé de douces rêveries, voyez ? La sérénade, le prince charmant, tout ça... Quand le baiser s’acheva, je rouvris les yeux et reçus la réalité en pleine face. Je poussai un hurlement d’horreur. Mon cousin battit aussitôt en retraite, mais eut le temps de lancer, avant de disparaître :

— Si jamais tu répètes ce qui vient de se passer, gare à toi ! Je te flanquerai la raclée de ta vie !

L’instant d’après, Tantine, alertée par mes cris, rappliquait dare-dare. Je prétendis avoir eu un cauchemar.

À dater de ce jour, tout en gardant le secret, je pris « Jeux interdits » en grippe. Quand il passait à la radio, j’éteignais le poste. Et si quelqu’un s’en étonnait, je répondais simplement : « Ce truc me donne la nausée ». J’en demande pardon à Narciso Yepès, mais c’est toujours vrai. 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 07:52

Le défiguré

  Décembre 1987. Pour les dix ans de Mélanie, nous décidons, Sylvain et moi, de lui offrir un chien. J’y mets, cependant, une condition expresse : comme nous vivons dans un petit appartement, il ne doit pas être plus gros qu’un chat. Nous voilà donc partis pour la S.P.A., car ce chien, il n’est pas question de l’acheter. Nous sommes, l’un comme l’autre, opposé au commerce des animaux. En revanche, récupérer une bête abandonnée et lui donner une seconde chance nous plaît beaucoup.

         Après avoir erré  des heure durant dans une banlieue inhospitalière, nous finissons par aboutir au refuge, dix minutes avant la fermeture. Qu’à cela ne tienne : nous longeons les cages au pas de course. Des aboiements poignants s’élèvent sur notre passage. Hélas, ils appartiennent tous à des molosses.

         — Si c’est un petit chien que vous cherchez, nous n’en avons pas en ce moment, nous signale le gardien, pressé de s’en aller.

         Soudain j’aperçois, terrée au fond d’une cage, une silhouette minuscule, frêle et grelottante, pourvue de deux oreilles immenses.

         — Et ça ?

         — Lui, c’est un peu particulier. Vous voulez le voir ?

         Il l’attrape et me le fourre dans les bras. Je m’extasie :

         — Oh, regarde, Sylvain, on dirait un fennec ! Il est tout jeune, non ?

         — Deux ans, dit le gardien, mais...

         Il lui prend la tête et la tourne.

         — ... y a un hic.

         Je manque de tomber à la renverse. Si le « fennec » a une mignonne petite gueule du côté droit, du gauche, il est défiguré. Une espèce de sourire éternel dévoile sa dentition presque jusqu’à l’oreille, et tout autour, c’est à vif, boursouflé, et ça suinte.

         — Il s’est brûlé en rongeant un fil électrique, nous explique le gardien. C’était une bête de concours, avant... On l’a retrouvé à moitié mort dans une poubelle, on l’a opéré, soigné, mais personne n’en veut. Il va falloir l’euthanasier.

         D’une même voix nous nous écrions :

         — Non, non, on le prend !

         Sur le chemin du retour, on est bien embêtés. Drôle de cadeau, quand même. Un machin tout moisi...

         — Je me demande comment Mélanie va réagir, s’inquiète Sylvain. Qu’est-ce qu’on fait si elle en a peur ? On ne peut quand même pas le ramener.

         Et moi, dans le trente-sixième dessous :

         — Je crois qu’on s’est trop précipités, avec ce type qui nous mettait la pression... On aurait dû se donner le temps de réfléchir !

         Trop tard, hélas. Mélanie nous attend sur le pas de la porte, elle trépigne d’impatience. C’est presque en s’excusant qu’on lui offre son cadeau. 

         — Oh, il est génial ! s’écrie-t-elle, ravie. On dirait un effet spécial de film d’horreur. J’adooore ! Je vais l’appeller Freddy. Tu viens, Freddy ?

         Entre ces deux-là, une belle histoire d’amour commence.

 

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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 07:45

Cauchemar d’auteur

 Une autre histoire de dédicace, tiens, tant qu’on y est. Ma toute première, à la fête de l’Huma 1989. « Et Rose elle a vécu » venait de sortir, et Richard Borhinger, bombardé directeur de collection chez Denoël, m’avait prise sous son aile.

         Nous voilà donc tous deux assis côte à côte, dans la tente prévue à cet effet. Dehors, il pleut à verse. Une foule détrempée piétine devant Richard qui signe son dernier livre, « Le bord intime des rivières ». Moi, personne ne me remarque. Mais alors, personne, hein ! Les gens se pressent contre ma table sans daigner m’accorder un regard. Il y en a même certains qui s’affalent sur mes livres avec leurs imperméables mouillés — et ce en dépit de mes protestation que, dans le brouhaha, ils n’entendent pas. À force, la table (une planche posée sur des tréteaux) finit par basculer, et les bouquins dégringolent dans la boue. Je les ramasse à quatre pattes, entre les pieds des visiteurs qui marchent dessus sans même s’en rendre compte.

         Quand le libraire est passé après la fermeture, il a vivement remercié Richard dont le score de vente était impressionnant. Puis il a balayé mes piles défraîchies d’un regard affligé, en lançant à son arpette :

         — Tous ces exemplaires sont bons pour le pilon. Encartonne le stock et renvoie-le tel quel à l’éditeur.

         Parole d’honneur, j’étais aussi gênée que si je m’étais soulagée dedans ! 

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 07:19

Fan club

   Pour la sortie du « Club des petites filles mortes », les éditions Bragelonne m’invitent au salon du livre de Paris. Ô miracle, durant une petite demi-heure, je dédicace à côté de Terry Jones qui présente son dernier ouvrage : « Erik le Viking ». 

         Terry Jones... L’un des piliers des Monty Python... Acteur, metteur en scène, écrivain remarquable... J’en ai la chair de poule.

         Tout autre que moi sauterait sur l’occasion de lui faire un brin de causette, histoire de pouvoir dire à ses petits-enfants : « Je l’ai bien connu ». Oui mais voilà, je ne parle pas un mot d’anglais et lui pas un mot de français. D’autre part, il est assailli par ses admirateurs, et surtout, je suis terriblement impressionnée. Résultat :  je rentre dans ma coquille. Juste un petit « Bonjour » au moment où son illustrateur (mon copain Boulet) nous présente l’un à l’autre, puis le mutisme complet.

         Cependant, tout en signant mes livres, je me creuse les méninges. Comment attirer, ne serait-ce qu’un instant, son attention ? Il doit bien y avoir un moyen, foutrebleu ! Quelque chose qui l’amuse, le charme, le fasse sourire ; un geste, un mot, une mimique, que sais-je ? Si je reste comme ça, il va croire que je le snobe !

         Hélas, j’ai beau réfléchir, je ne trouve rien. Le désert. Le néant. Le vide intersidéral. Mon cerveau s’est mis en stand by.

         Sa prestation terminée, Terry Jones se barre. C’est alors que je réalise. Le bouquin qui se trouve au sommet de ma pile — « La Ménopause des fées », pour ne pas le nommer — porte ces quelques mots, imprimés sur la page de garde : Mes plus vifs remerciements à Terry Jones et Lady Cottington pour leur collaboration involontaire à cet ouvrage. Cet hommage fait  référence à son album : « Le livre des fées séchées de Lady Cottington », dont je me suis quelque peu inspirée. Que n’ai-je eu la présence d’esprit de le lui montrer ! C’eût été une entrée en matière fort sympathique, je trouve...

         Pffff, j’y ai même pas pensé.


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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 09:18

Le vampire

  Il se nommait Virgil. Virgil Lemauve. C’était un drôle de type, laid à faire peur, ombrageux, vindicatif, caustique jusqu’au cynisme et en grande demande affective. Il squattait chez Sylvain avant mon arrivée, de sorte que, fort de son droit d’ancienneté, il s’installa d’office au sein de notre couple. Etant d’une nature assez conciliante, je n’y trouvai rien à redire. Enfin, au début...

         Mais au bout de quelques semaines, je déclarai forfait. Car non content de manifester ouvertement sa jalousie — sa double jalousie puisqu’il éprouvait pour chacun de nous une amitié plus qu’exclusive —,Virgil cherchait sans cesse à nous prendre en défaut, au niveau des idées. Le moindre de nos propos, si anodin soit-il, était relevé, disséqué, critiqué, et débouchait sur d’horripilants ergotages. Il ne discutait pas, il accusait, son but étant de nous prouver par A+B que nous étions dans notre tort, point barre.

         Certains adolescents imposent à leurs parents ce genre d’épreuve de force. Mais il avait trente ans, et nous guère plus.

         Cette situation ne pouvait durer. Un jour où Sylvain s’était absenté, nous laissant tous deux en tête-à-tête, je craquai. Avec toute la diplomatie dont j’étais capable, j’expliquai à Virgil que nous avions besoin d’intimité, que 27 mètres carrés pour trois, c’était trop peu — d’autant que ma fille de six ans devait venir vivre avec nous, à la rentrée scolaire —, bref qu’il nous pompait l’air et que je souhaitais qu’il décanille

         — Je n’ai rien contre toi, précisai-je hypocritement. Je te trouve très sympa, mais la cohabitation n’est plus possible. C’est une question d’espace vital, tu comprends ? Notre équilibre à tous trois en dépend.

         Il ne répondit pas. Il me regardait sans broncher, comme atteint de catatonie. Et j’eus beau plaider, tempêter, supplier, faire appel à sa dignité et l’exhorter à se conduire en adulte, il resta immobile, muré dans son silence.

         Je finis par le planter là et aller me coucher, en proie à une culpabilité sans nom. Lorsque Sylvain rentra, aux alentours d’onze heures, il trouva Virgil assis, tout raide, dans le noir, et moi, en larmes dans mon lit. Il lui fallut au moins deux heures de palabres pour le décider à rentrer chez lui, en banlieue, et le restant de la nuit pour me rasséréner.

         Nous apprîmes par la suite que, dès le lendemain, notre « vampire » avait élu domicile chez un autre couple qui divorça l’année suivante. Depuis, j’ignore ce qu’il est devenu.


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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 07:17

Beata solitudo, sola beatitudo 

   Après la parution, en 1989, de « Et Rose elle a vécu » (version retitrée d’ « Autopsy d’une conne ») aux éditions Denoël, deux romans et une nouvelle sont programmés l’année suivante. Ça y est (crois-je, ô naïve enfant !), j’ai enfin trouvé MON éditeur. Celui que j’attends depuis toujours. Celui qui va me prendre en charge, me servir à la fois de père, de mère, de mentor, et me hisser au firmament de la littérature. Gloria, alleluia !

         Jacques Chambon, avec sa collection « Présence du fantastique », est en grande partie l’artisan de ce prodige. L’Editeur avec une majuscule a donc, pour un temps, son visage. Aussi, quand il me dit : « Ce soir, nous organisons une petite fête à l’occasion de (je ne sais plus quoi), j’espère que tu seras des nôtres », je ne me sens pas le droit de refuser. D’ailleurs, en ai-je envie ? Mon plus cher désir n’est-il pas de m’inclure dans cet univers mythique, de m’y fondre enfin corps et âme ?

         Oui-da, mais encore faut-il en être capable.

         A l’heure dite, je me pointe rue du Bac. La grande salle du premier étage est pleine à craquer. Des gens très à l’aise papotent, le verre à la main, se sourient et se congratulent. Il y a là le gratin des auteurs de SF qui deviendront, par la suite, mes copains. Mais pour l’heure, ce sont des inconnus. Jacques va d’un groupe à l’autre, affable, volubile. Il ne s’aperçoit même pas de ma présence, et pour cause ! je reste sur le pas de la porte, paralysée de trouille.

         J’essaie de prendre sur moi, de me conditionner. « Allons allons, me dis-je, ils ne vont pas te manger. Pour une fois, cesse de jouer les pucelles effarouchées. Affronte la foule, conduis-toi en adulte ! » Que dalle, je flippe trop. Et en plus, à force de piétiner sur le seuil comme une andouille, je vais finir par me faire remarquer.

         Le bureau de Jacques Chambon se trouve sur le même palier. Je m’y planque en catimini. C’est là que, venu chercher un quelconque bouquin, il me trouve une heure plus tard, plongée avec délice dans « Le nid », de Lisa Tuttle.

         — Qu’est-ce que tu fiches ici ? s’étonne-t-il.

         — Ben... euh... je lis. 

         — C’est à côté que ça se passe, t’es au courant ?

         — Oui, mais je connais personne...

         Avec un soupir de consternation, Jacques Chambon m’embarque. Tant pis pour lui, je lui collerai aux basques toute la soirée !

  

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 07:24

Feuilleton éditorial 

On va encore dire que je règle des comptes, et on aura raison. Mais comme les on-dit m’ont toujours glissé dessus, je ne vais pas me gêner.

         Après la publication, en 2008 et 2009, de mes recueils de contes « Princesse Zoumouroud » et « La fiancée du singe », je propose à Hachette un troisième opus : « La petite reine qui sauva les arbres ». Ce recueil, comme les précédents, a un fil conducteur, en l’occurence le respect de la nature. Dix contes de tous pays, précédés d’un avant-propos destiné aux lecteurs de 9 à 13 ans — et, éventuellement, à leurs enseignants —, développent cette thématique hautement actuelle.

         La directrice de collection, Nadine B., à qui je soumets mon idée, l’accepte avec enthousiasme, avant de me rappeler un mois plus tard pour m’annoncer, fort embarrassée, que le projet a été rejeté par sa direction. Entre-temps, bien sûr, j’ai écrit les contes en question... Qu’à cela ne tienne, je les replace dans divers recueils qui paraissent chez d’autres éditeurs — hormis, par pur hasard, celui qui porte le titre-phare.

         Une année s’écoule avant qu’Hachette me re-sollicite. Mon projet est revenu sur le tapis, m’annonce joyeusement Nadine, et cette fois, les grands pontes l’approuvent. À une condition, cependant : que le nombre de contes soit porté à vingt.

         — Vingt histoires sur le même sujet ? protestai-je. Ça fait beaucoup ; il y a des risques de redite.

         Afin de me convaincre, Nadine s’engage à doubler également l’à-valoir ; donnant-donnant. Dans ce cas...

         Je me remets au travail, et écris laborieusement dix-neuf nouveaux contes. Nadine les lit, exige quelques modifications mineures (dont un changement de titre : le recueil s’intitulera désormais « Le croqueur de lune ») et m’envoie un contrat que je m’empresse de retourner, signé.

         Un mois plus tard, comme je n’ai toujours pas reçu mon exemplaire contresigné, je lui téléphone pour le lui signaler.

         — C’est normal, déplore-t-elle. Ma hiérarchie conteste le montant de l’à-valoir. Ce recueil vous sera payé le même prix que les deux autres.

         — Il m’a demandé deux fois plus de travail, protestai-je.

         — Ce n’est pas moi qui décide, malheureusement. Je vous établis un nouveau contrat ?

         Que faire, sinon accepter ? Un à-valoir sous-estimé, c’est mieux que rien... Rebelote, donc. Mais l’exemplaire contresigné ne me parvient pas plus que le précédent, et pour cause :

         — Les commerciaux s’opposent à la publication de ce livre, m’avoue Nadine, complètement mortifiée. Le conte n’est plus un genre assez vendeur, selon eux.

  Voilà comment « Le croqueur de lune » a atterri aux éditions Mijade où il fait, depuis, un bien joli score !        

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