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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 06:42

Déni de soie

  J’ai toujours souffert de ne pas être conforme au portrait que se faisait ma mère de « la fille idéale ». Elle m’eût voulue sérieuse, élégante, l’allure conventionnelle, le parler discret, les idées étroites. Or, j’étais tout l’inverse : échevelée, toujours en salopettes ou en vieux jean’s troués, disant des gros mots, écrivant des cochoncetés et tournant tout en dérision — surtout le sacré. Pauvre maman, qu’avait-elle donc fait pour mériter ça ? 

         Une année, taraudée par le remords, je décidai de remédier à la chose. De lui offrir, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, une fille conforme à ses désirs (du moins en apparence). Je vivais à Paris, à cette époque. Bien que peu argentée, j’avais quelques économies que je claquai allègrement dans une boutique de fringues, chez un coiffeur et au rayon cosmétique de Monoprix. Ce fut donc vêtue d’un tailleur bleu marine, perchée sur des talons hauts, maquillée et permanentée que je pris le train pour la Belgique. J’avoue m’être, durant tout le trajet, regardée dans le reflet de la vitre, en me demandant avec consternation qui était cette pétasse qui me ressemblait si peu. Mais bon, l’amour filial justifie, quelquefois, ce genre d’auto-trahison...

         En débarquant à Spa, je m’attendais à des exclamations de surprise, des compliments ravis ou, au minimum, une approbation émue. Eh bien pas du tout. Ma mère m’examina de la tête aux pieds d’un œil critique, avant de remarquer, mi-figue mi-raisin :

         — Qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? Tu es ridicule, ainsi.

         Une telle clairvoyance me laissa sur le cul. Dix minutes plus tard, je réenfilais avec soulagement ma salopette (que j’avais pris la précaution d’emporter dans mes bagages), puis me passai la tête et le visage sous l’eau.

         — Ah ! s’exclama ma mère, en me voyant sortir de la salle de bains, la tignasse encore toute dégoulinante. Je te retrouve enfin, ma chérie !

         On ne m’a jamais fait de plus beau compliment.

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 07:30

Le rat débile et le rat méchant

  1996. Avec la succès de la série « Chair de poule », la peur est à la mode, dans l’édition jeunesse. Or, je me suis, depuis de nombreuses années, spécialisée dans ce genre un peu particulier. Si bien qu’à l’occasion du salon de Montreuil, le journal télévisé me demande une interview.

         — Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous viendrons vous filmer chez vous, dans le décor de votre travail, précise la journaliste, au téléphone.

         Nous prenons rendez-vous pour la semaine suivante, je fais le grand ménage, enfile ma plus belle salopette, et à l’heure dite, guette avec impatience « les gens de la télé ». C’est que je n’ai pas l’habitude d’être à l’honneur, moi ! Outre que, pour les médias, la littérature destinée aux enfants n’offre aucun intérêt, je suis allergique aux mondanités. Pour me sortir de mon trou, faut y aller aux forceps. J’apprécie d’autant plus la démarche de TF1.

         L’équipe arrive, s’installe dans mon bureau ; projecteurs, cameras...

         — Oh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écrie un technicien, en désignant mon Mac du doigt.

         « Ça », c’est Zébulon, le rat de Mélanie, qui a pour habitude de crapahuter sur le clavier de l’ordinateur. Un rat gris, je précise. Style rat d’égoût.

         De l’avis général, avoir un rat comme animal familier, pour un écrivain d’horreur, c’est la classe. Du coup, le cameraman s’en donne à cœur joie. Zébulon est filmé sous toutes les coutures. On le pose dans la bibiliothèque, sur l’un de mes livres ouvert, au milieu de mes manuscrits, que sais-je encore ? Comme il n’est pas farouche, il se laisse faire sans protester pendant que je réponds aux questions de la journaliste.

         Le surlendemain, la séquence passe aux infos de vingt heures. Elle dure trois-quatre minutes, et montre Zébulon. Uniquement Zébulon. Se baguenaudant ici et là sur ma voix off.

         Ce fut son heure de gloire.

          Pas la mienne, hélas.

  Mais ce n’est pas tout. Le concierge regardait l’émission. La présence d’un rat dans l’immeuble dont il avait la charge le scandalisa. Il s’en ouvrit aux voisins qui firent chorus, et désormais, interdit à sa femme d’entretenir notre palier « de peur de se faire mordre ». J’eus beau lui expliquer que Zébulon était apprivoisé, très propre, et ne transportait aucune maladie, ce triste sire ne voulut rien entendre. Il nous menaça même, en cas de récidive (?), d’appeler une entreprise de dératisation.

         Je me suis souvent demandé qui était le plus rat des deux.


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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 07:34

Tante Arlette

  Ma mère me trouvait trop câline. Dans son esprit formaté par d’austères préceptes moraux, c’était le signe d’un tempérament sensuel, voire vicieux, qu’il fallait contrer à tout prix. Elle m’interdit donc d’embrasser quiconque, fût-ce un parent proche, arguant que « ça ne se faisait pas ». (Quel âge avais-je, à cette époque ?  Oh, huit ans maximum !)

         Lors d’une visite à mes grands-parents, je fais la connaissance d’une tante infirmière qui vit au Congo — nommons-la Arlette, je veux pas d’histoires avec la famille. Or, cette tante se targue d’être « adorée des enfants ». C’est sa fierté, à elle, vieille fille assez repoussante. Son label affectif. A défaut de plaire aux hommes, elle séduit les gamins.

         — En Afrique, dès que j’arrive dans un village, tous les petits négrillons se ruent sur moi, affirme-t-elle. C’est comme ça, je les attire. Ils sentent que je les aime et me le rendent bien. 

         Ce discours, je ne l’entends pas (mais il me sera répété par la suite). Roulée en boule sur le canapé, je lis les « Bécassine » de ma grand-mère sans prêter attention à la conversation. Maman en conclut, à juste titre, que j’ai sommeil. Nous nous sommes levés si tôt, ce matin !

         — Va faire une petite sieste dans la chambre d’amis, me conseille-t-elle.

         — Bonne idée, s’écrie tante Arlette. Je vais l’accompagner, je suis un peu fatiguée, moi aussi.

         On monte, elle se couche dans le grand lit, moi dans le petit, et je m’endors aussitôt. À mon réveil, elle n’est plus là.

  Quand je suis redescendue, la famile prenait le thé. J’ai tout de suite remarqué le regard noir de ma mère, mais comme je n’avais rien à me reprocher, je n’ai pas réalisé qu’il m’était destiné. Ce n’est qu’au retour que j’ai eu droit à l’engueulade.

         La tante s’était vantée de m’avoir « apprivoisée ».

         — Cette petite si distante, si réservée, s’est lâchée, une fois seule avec moi, a-t-elle prétendu. Elle m’a cajolée, embrassée... Vous voyez bien qu’aucun enfant ne me résiste ! 

  C’était un mensonge, je le clame haut et fort. Je ne lui avais même pas adressé la parole. Pourtant, c’est moi qu’on a traitée de menteuse.

         Bien des années plus tard, j’ai demandé des comptes à tante Arlette. Elle ne se souvenait plus du tout de l’incident.

         — Mais si je l’ai dit, c’est que c’était vrai, a-t-elle conclu, péremptoire. Il n’y a aucun doute là-dessus !

         Révisionniste, va ! 

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 07:39

Oncle Édouard

   Lorsque j'étais enfant, il y avait, chez nous, un réduit secret qui m'intriguait beaucoup. Je le découvris tout à fait par hasard, en nettoyant le grenier avec ma mère. Armées de plumeaux, nous faisions la chasse aux toiles d'araignées lorsqu’elle s’exclama, en  déplaçant une malle :

         — Il faudrait que je me décide à nettoyer là-dedans !

         Derrière la malle, il y avait une petite porte dont, jusque là, j’ignorais l’existence.

         — Qu'est-ce que c'est ?

         — Un abri sous les combles. Les précédents propriétaires y cachaient des Juifs, pendant la guerre. Va donc chercher la clé dans le tiroir de ma table de nuit.

         Je ne me le fis pas répéter, pensez ! 

         L’ouverture de la porte révéla une niche d’un mètre sur deux, d'une saleté repoussante. À mon grand désappointement, elle ne contenait qu'un paquet plat, emballé dans du papier Kraft, auquel je ne prêtai guère attention. Qu'espérais-je trouver ? Des cadavres ? Des squelettes ? Des traces de sang ou de griffures, attestant du calvaire des anciens occupants ?

         Tandis  que maman passait l'aspirateur, je m'y glissai, évoquant, les yeux fermés, l'épouvante des fugitifs terrés dans le noir. Elle s'empressa de m'en déloger : je n'avais rien à faire dans cet endroit malsain.

         — Et ne t'avise jamais d'y remettre les pieds, me recommanda-t-elle. Papa serait furieux. Déjà, s'il savait que je te l'ai montré, j'en entendrais des vertes et des pas mûres ! 

         Je promis de ne rien dire (et je tins parole), mais le réduit devint le décor récurrent de mes cauchemars. Puis je repensai au paquet. Que contenait-il ? Pourquoi était-il rangé là ? Avait-il un rapport avec les Juifs persécutés ? Ces questions, peu à peu, se mirent à m’obséder. Il fallait que je sache. Il le fallait absolument. Notre maison recélait un mystère que je devais à tout prix percer.

         Un soir, pendant que mes parents regardaient la télé, je piquai la clé, montai au grenier sur la pointe des pieds et, d'une main tremblante, ouvris la petite porte. Le paquet était toujours là.

         Tout en guettant les bruits de pas dans l'escaliers, j'entrepris de le déballer. Ce ne fut pas une mince affaire : caparaçonné dans une double épaisseur de carton, bardé de scotch et de ficelle, l'énigmatique objet me narguait. Mais comme j'étais plus têtue que lui, je parvins quand même à mes fins.

         Ce n’était qu’une peinture représentant  feu l’oncle Édouard, frère aîné de mon grand-père, dont je connaissais le visage par de vieilles photos. Les yeux maquillés, paré de bijoux, de fourrures et de châles, il était allongé, languissant, sur un sofa à fleurs, la main dans la braguette.

         En dépit de ce détail incongru — qui me fit pouffer rire —, je fus très déçue. C’était ça, le fameux mystère qui m’avait tenue éveillée des nuits durant ? Une croûte représentant un bonhomme déguisé ? En me moquant de moi-même, je le remballai de mon mieux, le refourrai dans sa cachette et l’oubliai.

  Quelque quarante ans plus tard, mon père, veuf de longue date, me légua, sur son lit de mort, le « tableau de la honte ».

         — Ne le montre jamais à personne, exigea-t-il. Je ne veux pas que la mémoire de mon oncle soit souillée par la révélation de ses mœurs dissolues. Ce serait humiliant pour toute notre famille !

         — Pourquoi  as-tu gardé ce portrait, alors ? m’étonnais-je. Tu n’avais qu’à le détruire.

         — Détruire une œuvre de T. ? Tu n'y penses pas, voyons ! Ça vaut une fortune ! 

         Je bondis :

         — C'est un T. ? Un authentique ? Tu es certain ?

         — Bien sûr : ils étaient amants.

  Aujourd'hui, passant outre les dernières volontés de mon père, j'expose oncle Édouard dans mon salon, et cette toile fait ma fierté. Ce qui ne m'empêche pas de me traiter, en mon for intérieur, de renégate…


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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 07:57

Journal intime

  Vous l’aurez compris : je suis menteuse. Je l’ai toujours été. Comme disait la grande Colette : « Si je ne mentais pas, je n’aurais jamais écrit ». Ces mensonge étaient, au cours de mon adolescence, d’autant plus nécessaires que mes parents me surveillaient de près. Leurs préjugés – essentiellement d’ordre sexuel — auraient fait de moi une sorte de nonne recluse si je n’avais pas trouvé d’astuces pour les déjouer. Encore une citation ? Allez, encore une, au diable l'avarice : « Si vous voulez donner de l’esprit à la plus sage, enfermez-là ! » (Molière, Les femmes savantes, je crois). 

         Or donc, en dépit de leur vigilance, je « fréquentais » un garçon. Il avait quinze ans et demi, moi seize, et nous nous rencontrions le matin, avant les cours (nous étions tout deux dans des collèges non mixtes, mais voisins). Question timing, c’était parfait. Mes parents, qui allaient tous les jours à la messe de 7h30, partaient quand mon réveil sonnait et rentraient juste après mon départ. Cela me laissait, en gros, une heure de battement pour conter fleurette. Quand j’entendais le claquement de la porte d’entrée, je déboulais de ma chambre, prête de pied en cap, embarquais mon p’tit déj’ dans un sac en plastique et filais retrouver Philippe dans le parc à côté, désert à cette heure matinale.

         Nous nous embrassions, en regardant les canards s’ébattre dans l’étang. C’était follement bucolique et d’une sagesse extrême.

         Or, un jour, pour une raison que j’ignore, maman quitta l’office plus tôt que prévu. Ne me trouvant pas à la maison, elle s’étonna d’abord, puis, comme elle était soupçonneuse par nature, se mit à gamberger. De sorte que, quand je revins à  quatre heures et demie, j’eus droit à un interrogatoire serré. J’expliquai tant bien que mal que j’étais partie en avance pour réviser mes maths avec ma copine Claire, mais elle ne me crut pas. Et, en dernier recours, exigea :

         — Montre-moi ton journal intime : lui, au moins, me dira la vérité.

         Je refusai catégoriquement. Mon journal intime, comme son nom l’indiquait, était vraiment intime. J’y racontais non seulement mes turpitudes (réelles ou rêvées), mais j’y vitupérais contre mes parents, les profs, la société et tout le toutime. Ce n’était pas une lecture à mettre entre toutes les mains, surtout pas celles de l’Autorité suprême.

         — Tu vois bien que tu as des choses à cacher ! triompha ma mère.

         Le soir, seule dans ma chambre, je réfléchis. Et me vint une idée : si je fabriquais un faux journal intime, histoire de la calmer ? 

         J’y passai la nuit. Dans un joli cahier tout neuf, je rédigeai un vrai journal d’enfant de Marie, à la fois si clean et si spontané que n’importe qui s’y serait laissé prendre. 

         Le lendemain matin, après une heure ou deux de sommeil, je n’étais pas fraîche-fraîche.

          — Tiens, crachai-je à ma mère en lui tendant la chose. Mais je te préviens, je ne te le pardonnerai jamais. Je trouve ça dégueulase de ta part, de vouloir connaître tous mes secrets. C’est comme une sorte de viol !

         Très digne, elle repoussa le cahier :

         —Remporte-le, je sais ce que je voulais savoir. Puisque tu es d’accord pour que je le lise, c’est que tu n’as rien à cacher.

         Oh, bordel ! Tout ce travail pour rien...


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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 08:18

La belle histoire d’une merde

  En septembre 2001 paraît, chez Flammarion, un livre pour ados intitulé « Regardez-moi ». Il est inspiré de l’émission « Loft strory », qui sévit alors à la télévision. En gros, une collégienne de 14 ans expérimente la joie, puis l’horreur, d’être filmée vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

         Or, bien que mon manuscrit ait été accepté par l’éditrice, celle-ci — ou une de ses collègues ; elles sévissent toujours à plusieurs, dans la littérature pour la jeunesse — s’autorise à changer l’âge de mon héroïne. Elle aura 16 ans et sera au lycée. Cette décision, je le précise, est prise à mon insu car je suis en vacances. A mon retour, le livre est paru, sans relecture de ma part (ce qui, déjà, est une ineptie — et, en tout état de cause, une faute professionnnelle).

         Le résultat dépasse l’entendement:. On annonce à la première page que l’héroïne est en seconde, mais à la page 16, elle se retrouve en quatrième (distraction du correcteur ?). Tous les critères scolaires : cantine, relations avec les profs, nature des cours, préoccupations des élèves, sont, à l’évidence, ceux du collège. Bref, mon livre a perdu toute crédibilité.

         Je saute sur mon téléphone et braille comme une truie qu’on égorge. C’est ma réputation qui est en jeu ! Il faut pilonner le premier tirage !

          — Que nenni, me répond aimablement la directrice de collection. Il y a eu des erreurs, certes, et nous en sommes navrées. Une stagiaire, engagée pour l’été, a outrepassé ses droits... Mais ne vous tracassez pas, avec un erratum joint à chaque exemplaire, tout rentrera dans l’ordre.

         Ainsi fut fait.

         À mon grand dam.

         L’erratum prenait une demi-page...

         Et savez-vous quelle fut la réaction des jeunes lecteurs ?

         — Pfff, elle est en seconde, cette gourdasse ? C'est une attardée mentale ou quoi ?

          Eh oui ! Avec un bon sens qui les honore, les fautes, ils s’en foutaient, mais les incohérences psychologiques de cette préado arbitrairement promue lycéenne les choquait. Ils en ont donc conlu que ce livre était une merde, et ils ont eu raison. 

        Par la suite, Flammarion a ressorti « Regardez-moi » tel que je l’avais conçu, sans modification aucune. Il a très bien marché et en est aujourd’hui à sa cinquième réédition. 


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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 08:03

Comment j’ai fait mentir ma mère

  Encore une histoire de livre et d’amours enfantines. Mon frère Claude avait un copain, Roberto, dont les beaux yeux noirs faisaient chavirer mon cœur.  Sans espoir de réciprocité, hélas, car il avait dx-huit ans et moi à peine douze. Mais il peuplait mes rêves, je n’en demandais pas plus.

         Ses parents, immigrés italiens, avaient bien du mal à joindre les deux bouts. Un jour, j’entendis Claude dire à ma mère :

         — La boum d’anniversaire de Roberto est annulée : son père vient de perdre son travail.

         Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde ! Le pauvre Roberto n’aurait peut-être pas de boum, mais j’allais lui offrir un superbe cadeau. Incognito, bien sûr.

         Je pris le billet de cent francs que j’avais reçu pour Noël et me ruai chez madame Delcourt. Depuis quelques jours trônait dans sa vitrine un livre ayant pour titre « Métier d’ingénieur ». Or, c’était justement à cette carrière-là que se destinait le beau Roberto...

         Toute ma fortune y passa. Ça en valait la peine : outre son indéniable intérêt scientifique, le livre était illustré de photos en couleur.

         — Est-ce que vous auriez une grande enveloppe ? demandai-je à madame Delcourt.

         Elle en tira une de sous son comptoir, si bien qu’en sortant de chez elle, je passai directement à la poste, expédier mon trésor. J’imaginais déjà la tête de Roberto en recevant ce mystérieux présent... C’était fabuleusement romanesque !

         Le coup de téléphone de sa mère à la mienne, deux jours plus tard, le fut nettement moins. Et ne parlons pas de  l’engueulade qui suivit ! La situation était cocasse, pourtant. L’enveloppe — chose qui m’avait totalement échappé —comportait, imprimée sur le côté, la raison sociale de la bouquinerie. Afin de connaître la provenance du cadeau, il avait suffi au destinataire d’appeler madame Delcourt, qui, sans y voir malice, avait donné mon nom.

         — Te rends-tu compte dans quelle situation tu m’a mise ? vitupérait maman. Ça t’amuse de passer pour une petite coureuse qui fait des avances aux garçons ? Eh bien, moi pas : j’étais morte de honte ! Pour sauver la face, j’ai été obligée de prétendre que l’initiative était de moi...

`         Cet aveu m’a presque consolée. Maman avait menti... Elle était donc humaine ?         

 

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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 06:58

À l’ombre des jeunes filles en fleur

   Mes seize ans étaient d’autant plus turbulents que mes parents, selon leurs propres termes, me « serraient la vis ». Libre de mes faits et gestes, j’eusse été plutôt sage. Mais, bridée comme je l’étais... D’autant que mes lectures et mon tempérament légèrement exalté me donnaient, de l’existence, une idée romanesque fort éloignée de la réalité. Dans le domaine de l’amour, en particulier. La mixité scolaire n’existant pas encore, dans les écoles chrétiennes, et mes parents faisant barrage à toute fréquentation masculine, je m’éprenais d’office des rares spécimens mâles que je recontrais.

         Ce long préambule explique ce qui va suivre.

         En allant acheter mes livres scolaire dans la nouvelle librairie du quartier, j’avais fait la connaissance du fils de la libraire, un dénommé Francis de vingt et quelques années. Physique assez banal, si ma mémoire est bonne, mais grande complaisance. Et aussi féru de littérature que je l’étais moi-même, ce qui, très rapidement, tissa entre nous un lien privilégié. Je pris donc l’habitude de me rendre quotidiennement aux « Mille et une pages », sans que cette assiduité inquiète ma mère (excellent alibi, la culture générale !). Et ce qui devait arriver arriva : je tombai raide-dingue de Francis. Pensez ! Une romance née sous l’égide de Voltaire, Sartre, Proust et Colette... Je dévorais avidement tous les bouquins qu’il me conseillait, inscrivais son nom dans les marges de mes cahiers, et, surtout, me mis à lui écrire des lettres torrides. Lettres que je gardais pour moi, bien entendu. Jusqu’au  jour où...

         Nous avions eu, cet après-midi-là, une conversation bouleversante. Où il était question d’amour, eh oui. Celui, sublimé à l’extrême, d’Humbert Humbert pour Lolita, dans l’œuvre, audacieuse, certes, mais si vibrante de Nabokov. J’y vis un signe. Mieux, un message. Plus encore : une déclaration... S’il me restait un doute quant à ses sentiments, il était à présent dissipé.

         Je ne fermai pas l’œil de la nuit, et, au matin, je pris ma plus belle plume et rédigeai une missive, destinée, cette fois, à être lue par lui. J’y avouais ma passion de manière explicite et y formulais moult projets d’avenir....

         En tremblant d’émotion, je me rendis à la librairie pour la lui donner. Il n’y était pas. Sa mère non plus. Une inconnue entre deux âges les remplaçait. Lorsque je m’informai des raisons de leur absence, elle me répondit :

         — Ils sont au mariage. 

         — Quel mariage ?

         — Celui de Francis. Sa fiancée, Lydia, est la meilleure amie de ma fille.

         Le direct à l’estomac me laissa KO.

         — Ça va ? s’enquit la dame en me voyant tituber.

         J’eus la force de tourner les talons et de m’enfuir en bredouillant :

         — Oui, oui, merci. Je repasserai...

         Je n’ai jamais remis les pieds aux « Mille et une pages ».

  La lettre a longtemps servi de signet à « Lolita ».  Puis je l’ai jetée, en bénissant le maître Hasard pour son timing. Si je l’avais écrite un jour plus tôt, bonjour le pataquès !

 

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 07:35

Le têtard

  Octobre 1977. Grand moment pour Alex : Cavanna le convoque aux éditions du Square pour lui confier une rubrique régulière dans Charlie Hebdo. Je l’accompagne, en tant que scénariste d’une partie de ses BD. Je devrais d’ailleurs dire « nous l’accompagnons », puisque je suis enceinte de sept mois.

         Accueil triomphal. Wolinski, que nous avons croisé dans la rue, nous prend tous deux par les épaules et claironne, en entrant dans la salle de réunion : « Voici Alex et sa femme Gudule qui attend un bébé ! ». Choron s’agenouille devant moi et me verse du champagne sur le bide en déclarant : « Ton enfant sera le plus beau, car il a été béni par le professeur Choron ! ». Dominique Grange m’amène un fauteuil et me couve des yeux toute la soirée. Bref, je me sens comme une reine dans cette équipe qui a pourtant la réputation d’avoir « la dent dure ». Du coup, selon mon habitude, je me fais des films. Je m’imagine présentant, avec un fierté bien légitime, le fruit de mes entrailles à toutes ces personnalités mythiques. Sûr, ce sera une apothéose de compliments émus, un festival de gouzi-gouzi !

         Mi-janvier, je me pointe donc rue des Trois-portes avec ma petite fille de deux semaines, emmemitouflée dans son nid d’ange. Et là — à part Wolinski, toujours adorablement empressé — personne ne la regarde. Mais ce qui s’appelle personne, hein ! J’amènerais une bouse dans du papier journal, ce serait pareil.

         Comme si elle captait ma déception, Mélanie se met à pleurer. Alors, une rédactrice (dont je préfère taire le nom) lance très haut, à ses collègues :

         — Oh, je déteste ces têtards !

         J’ai fichu le camp vite fait bien fait !


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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 07:36

Biographie

  Avec « Les Belles Lettres », Jean Rollin a trouvé le partenaire idéal. Outre sa collection, « Les anges du bizarre », où il publie les auteurs oubliés qu’il vénère —  Max Roussel, Guy de Wargny ou Anta Grey, pour ne citer qu’eux —, il y ressort l’intégralité de son œuvre dans une collection généraliste. De superbes couvertures bleues avec juste un filet plus foncé... La grande classe ! Malheureusement, ses livres ne se vendent pas. Jean romancier ne draîne pas plus les foules que Jean cinéaste. Si bien qu’un jour, le directeur, Michel D., me convoque.

         — Pourrais-tu m’écrire une biographie de Rollin ? me demande-t-il. Un truc drôle, accrocheur, qui donne aux lecteurs envie de mieux connaître le personnage. Un livre promotionel, en quelque sorte...

         L’idée est marrante et tombe à pic. Suite à un problème d’ascenseur, Jean, qui habite au onzième étage, est cantonné chez lui. D’autant que sa santé est plus que chancellante...

         Durant presque un mois, tous les après-midi, je vais grimper dans sa tour d’ivoire et le faire parler. Il adore ça. Je prends des notes que je recopie le soir sur mon ordinateur. (Plus de 300.000 signes ; le format d’un roman !) Une matière vive truffée d’anecdotes, de réflexions, d’émotion, d’humour et d’instants de grâce.

         Après avoir passé sa vie au peigne fin, je me mets au boulot. Je rédige les trois premier chapitres où je décris, sur un ton allègre et légèrement décalé, son enfance dans le giron des surréalistes. Puis je lui en envoie une copie, ainsi qu’à Michel D. Leurs réactions sont diamétralement opposées. Le directeur des Belles Lettres applaudit : c’est exactement ce qu’il voulait. Et Jean m’engueule comme du poisson pourri. Jamais il ne permettra à quiconque — fut-ce une bonne copine — d’ironiser sur sa famille. Qui suis-je pour me permettre de parler de sa mère sans y mettre les formes ? Et pour narrer avec désinvolture les événements qui l’ont construit ?

         Sitôt le téléphone raccroché, j’appelle Michel D. pour lui annoncer mon désistement. Il est déjà au courant par un coup de fil de Jean et comprend parfaitement.

         — Cette biographie, nous devons le convaincre de l’écrire lui-même, décrète-t-il.

         Je m’y emploie, lui aussi, si bien que Jean, bon an mal an, se lance dans ce que je considère comme son chef d’œuvre : « Moteur ; coupez ! Mémoires d’un cinéaste singulier ». Un gros ouvrage référenciel, truffé de photos et jouissif en diable. Mais comme, entre-temps, il s’est fâché avec Michel D., ce livre sortira chez Rouge Profond. Il est aujourd’hui épuisé et, à ma connaissance, pas réédité. Dommage.


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Published by Gudule - dans Mezzé
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