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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 22:08

                                                                L’invité

 

         Après la mort de Sylvain, je me sentais bien seule dans ma grande maison. C’était l’hiver, il faisait froid, et dehors soufflait la tempête. Au bout de quelques semaines, transie physiquement autant que moralement, je propose à un copain en qui j’ai toute confiance de venir me tenir compagnie. Ce qu’il accepte sans hésiter.

         Ma chambre d’ami comporte deux lits : l’un, vaste et confortable, l’autre, à la taille d’un enfant. C’est, bien entendu, le grand que je lui destine.

         Après une soirée, ma foi, bien arrosée, nous allons nous coucher, chacun de son côté. Pas question que Michel (c’est le nom du copain), abuse de la situation : ce n’est pas son genre. Galipetter lors d’une veillée funèbre est un privilège réservé à Brassens, et encore : uniquement en chanson.

        

         Mais c’est compter sans « le petit galopin de nos corps* » qui, cette nuit-là, vient me tarabuster intempestivement.  Bien que je grelotte dans mon lit glacé, la présence d’un homme à l’étage en-dessous me donne des suées. Plonger dans ses bras, je ne pense qu’à ça. Impossible de dormir dans ces conditions. Je me tourne et me retourne sous ma couette en imaginant, dans tous les détails, une scène qui me fait honte mais que je n’arrive pas à chasser de mon esprit.

         Alors, bon, finalement, je craque.

         Je me lève, enfile un peignoir, et, sur la pointe des pieds, gagne le rez-de-chaussée. Ô joie ! sa porte est entrouverte. Le cœur battant à tout rompre, je me glisse dans la pièce et, à la lueur de la lune, m’approche du grand lit.

         Vide !

         Avec un glapissement de surprise, je me retourne

         Michel dort, tout ratatiné, dans le petit lit. Durant un bref instant, la tentation de le rejoindre me tord le bide, mais il n’y a vraiment pas place pour deux. D’ailleurs, le message est clair ; passer outre serait du plus mauvais goût.

         En ruminant ma déconvenue, je remonte donc dans ma chambre, le plus discrètement possible. Mais, dès le lendemain, je somme mon invité de prendre le grand lit.

         Et là aussi, le message est clair.

 

                          * Merci à Yves Navarre pour la si jolie expression

 

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 21:54

                                                Les canons de la beauté

 

         Où ai-je lu cette phrase : « La jeune fille avait des jambes de gazelle ; aussi fines et aussi velues » ? Je ne m’en souviens plus, mais elle a ranimé dans ma mémoire une petite histoire depuis longtemps oubliée.

         Enfant, j’avais fait ce troublant constat : les jolies filles avaient toujours du poil aux pattes. L’épilation n’étant pas encore de mise, dans les provinces rurales de la Belgique profonde, les « fiancées » de mes grands cousins arboraient toutes — je dis bien toutes ! — une abondante pilosité sur les mollets et les chevilles. Cela, bien entendu, n’avait pas échappé à ma sagacité, de sorte que j’établis très vite le parallèle entre séduction et système pileux.  Or, bien qu’ayant à peine atteint l’âge de raison, la séduction, c’était mon truc. Avec une frénésie nourrie de contes de fées et de chansons sentimentales, je m’identifiais à ces créatures qui faisaient, comme on dit, « tourner la tête aux hommes ». De là à scruter mes cannes maigrichonnes, pour y déceler le moindre duvet, il n’y avait qu’un pas. Je le franchis allègrement, et pire : j’en franchis un deuxième : comment le développer, ce duvet si sexy ?

        Mes copines, consultées, avouèrent leur ignorance.

         — Il faut beaucoup se laver, suggéraient les unes. L’eau, fait pousser les plantes, et pourquoi pas les poils ?

        — Au contraire, affirmaient les autres : la saleté est un engrais. C’est pour cela qu’on met de la bouse de vache sur les poireaux. 

        Bref, je n’étais guère plus avancée. Jusqu’à ce que Josiane, sous le sceau du secret, me confie que sa grande sœur se rasait chaque matin.

         Cette révélation bouleversa mes valeurs, car pour moi, Alvina  (la grande sœur en question), incarnait pile-poil l’idéal féminin. Ni une ni deux, mes certitudes se firent la malle et je ne jurai plus que par la peau glabre.

         Ainsi, même à neuf ans, se débarrasse-t-on de ses préjugés.  

 

 

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 23:56

                                                      Chers Whiteoak

 

         Encore un miracle de la littérature : les Jalna. Dans cette saga d’une bonne quinzaine de titres, prélude à nos séries télévisées modernes, Mazo de la Roche, auteure canadienne des années trente, a donné une famille à des millions de lecteurs. Enfant, j’entendais ma mère et ma tante, adeptes fanatiques de ses livres, parler des Whiteoak comme s’il se fût agi de leurs plus proches parents.  Durant des heures, penchées sur un tricot ou du linge à repriser, elles disséquaient chacune de leurs attitudes (voire s’en indignaient à grands cris), se réjouissant des heureux événements, déplorant les mauvais, critiquant telle ou telle réaction et y allant même de leurs conseils avisés. Pour elles, Philippe, Adeline, Renny, Finch ou Meg étaient véritablement des frères, des sœurs, des neveux  et des nièces…

         Moi, je les écoutais et je m’émerveillais de ce  qu’avec une simple feuille et un stylo, on puisse susciter de tels sentiments chez autrui. Et je me disais (déjà !) : « C’est ça que je veux devenir, plus tard : écrivain. Un écrivain, c’est Dieu. Il crée un monde et l’anime à sa guise. Quand je serai grande, je serai Dieuze. Je ferai naître, vivre, évoluer et mourir mes propres créatures dans le décor que j’aurai choisi, au fil de péripéties que j’aurai imaginées, et on les aimera comme des personnes réelles. »

         Hélas, ainsi que le démontrent les chapitres 13 et 14 du présent recueil, les éditions Grasset en ont décidé autrement. Car au-dessus de Dieu, il y a les éditeurs, entités démoniaques au pouvoir sans limite.

 

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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 21:52

                                                               La Pomponnette

 

         Ma mère, comme la plupart des gens de sa génération, ne jurait que par Marcel Pagnol. Aussi, lorsque « La femme du boulanger » passa à la télé s’empressa-t-elle de m’avertir, pour que nous partagions ce spectacle en famille.

         Vint la célèbre tirade où Raimu, s’adressant à la chatte fugueuse, l’agonit de vibrants reproches (destinés, en fait, à sa très jeune femme, partie l’avant-veille avec un amant.) Or, cette séquence métaphorique, censée émouvoir les foules, eut sur ma mère l’effet inverse. Se dressant  subitement dans son fauteuil :

         — C’est bien fait pour toi, vieux cochon lubrique ! lança-t-elle en direction de l’écran. Tu n’avais qu’à épouser quelqu’un de ton âge au lieu de fricoter avec une gamine.  Etre cocu, c’est tout ce que tu mérites !

      L’invective nous laissa cois, mon père et moi. Mais à la réflexion, n’était-elle pas justifiée ? Ces mots-là, maman les ruminait en boucle depuis la fameuse demande en mariage. Il fallait à tout prix qu’ils sortent. Le machisme de Pagnol, en canalisant sa colère, m’évita peut-être une claque magistrale, qui sait ? Et à elle, un ulcère à l’estomac ou une rupture d’anévrisme.  

     Ainsi pris-je conscience de la capacité défoulatoire de la fiction. Comme quoi, un bon auteur vaut un psychanalyste !

          

 

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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 22:47

                                          La demande en mariage (suite)

    

       Mais l’histoire ne s’arrêta pas là, c’eût été trop simple. Aux yeux de son héros, il lui manquait une « chute » à la hauteur du préjudice subi. Si bien que vers minuit…

         A force de pleurer, je m’étais endormie, quand une voix de stentor m’éveilla en sursaut :

         — Ils vont le regretter, ces salopards ! éructait Louis en tournant dans la chambre comme un lion en cage. Jusqu’à la fin de leurs jours, ils auront ma mort sur la conscience !    

         Encore tout engourdie de sommeil, je bredouillai :

         — Qu… que vas-tu faire ?

         ­ — Leur mettre le nez dans leur caca une bonne fois pour      toutes.  

         Ni une ni deux, il se rua vers la pharmacie et en extirpa une bouteille dont il s’envoya une grosse lampée avant de préciser :

         — C’est un poison violent qui vous emporte en moins de deux. Mon agonie ne sera pas longue, rassure-toi. Mais dis bien à ton père que c’est lui le responsable, et que je l’ai maudit en expirant.

         Horrifiée, je sautai du lit pour lui arracher la bouteille, puis j’appelai les pompiers.

         — Allo ! Venez vite, mon ami vient de se suicider.

         ­— De quelle manière ?

         — Avec du poison.

         ­ — Quoi, comme poison  ?

         Je regardai l’étiquette.

         — Euh… de l’huile de ricin.

        

         Quand je raccrochai (sous les invectives de la standardiste qui croyait à une mauvaise blague), Louis était aux toilettes. Il y passa la nuit et une bonne partie du lendemain. J’en profitai pour l’abreuver de reproches sans risquer de prendre une baffe.

         Comme quoi, les laxatifs, des fois, c’est bien utile.

 

http://nsm08.casimages.com/img/2014/06/25//14062511244616601912345337.jpg

        

        

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 21:34

                                                      La demande en mariage

 

         Louis de Backer, le vieux relieur entre les bras duquel j’avais, à dix-sept ans, perdu mon innocence, adorait « faire son cinéma ». C’est-à-dire qu’il cultivait une image de lui-même tout en excès, grandiloquence et, à vrai dire, parfaitement burlesque, conscient de l’impact de ses extravagances sur une adolescente rebelle, issue d’un milieu ultra-conservateur.

         Sa demande en mariage reste un modèle du genre.

         Du fait de mon état que l’on pourrait qualifier « d’intéressant », mes parents l’avaient sommé de réparer, de sorte qu’un matin, il m’annonça tout de go :

         — Aujourd’hui, je vais demander ta main à ton père. Tu crois que je dois mettre des chaussettes propres ?

         La nouvelle m’enchanta car, en dépit de notre différence d’âge, devenir sa femme était mon vœu le plus cher.

         Nous voilà donc partis bras-dessus bras-dessous vers la chaussée de Wavre, moi, surexcitée, lui grave et compassé.

         Bien qu’un quinquagénaire bohème et fauché fût loin d’être le gendre idéal, mes parents débouchèrent une bouteille de porto, puis, une fois les banalités d’usage échangées, passèrent à la transaction proprement dite.    

         — Comme un couple a besoin d’un minimum de confort, nous vous donnerons un lit neuf, le buffet du salon, et du linge de maison, annonça mon père avec une mine d’enterrement.  

         A l’évidence, son ton déplut au prétendant qui rétorqua aussi sec :

         — C’est tout ?

         Et tandis que la stupeur figeait mes parents sur place, il ajouta, histoire de bien enfoncer le clou :

         — Ne prenez pas la peine de me faire la charité : la seule chose qui m’importe, c’est le montant de la dot.

         Là, ça commençait vraiment à sentir le roussi.

         — Vous n’aurez pas un sou, espèce de suborneur ! explosa ma mère.

— Non seulement vous déshonorez notre fille, mais en plus, vous cherchez à nous dépouiller ! hurla mon père en écho.

         Et moi, d’une voix tremblante :

         — Mais papa… Mais maman… Ce n’est pas ce qu’il a voulu dire…

         — Laisse, trancha mon « fiancé » en se dirigeant à grands pas vers la porte. Ça m’apprendra à être trop bon. J’étais prêt à leur rendre service en t’épousant, mais vu la manière dont ils m’ont traité, il n’en est plus question. Qu’ils trouvent un autre gogo pour lui refourguer leur linge de maison, et toi en prime !

         Alors moi, affolée :

         — Louis, non ! Ne t’en va pas ! S’ils t’ont vexé, ce n’était pas exprès !

         Trop tard, il était déjà loin.

         Avec un âcre : « C’est malin, vous avez tout gâché ! », je m’élançai à sa poursuite.

         — Alors, tu es contente ? me jeta-t-il par-dessus son épaule. Tu l’as eue, ta demande en mariage !

         Jusqu'au soir, il rumina son humiliation, tandis que je pleurais à chaudes larmes, devant les décombres de mon rêve brisé.

 

 

 

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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 22:11

 

                                          La nuit où la terre trembla


       Nous étions toute une bande dans la petite maison de la forêt, une location saisonnière où nous avions nos habitudes. C’était le milieu des années 80, et plutôt que de troubler le train-train de mes vieux parents, nous préférions cette solution, qui nous permettait de leur rendre visite sans les envahir. Faut dire, entre les enfants, les beaux-enfants, les petits-enfants, les chiens, les chats + mes frangins et leur famille, ça faisait une bonne vingtaine de personnes…

         À chacun de nos séjours, mon cousin Pierre, le propriétaire de la maison, multipliait les recommandations. En ce qui concernait l’eau et l’électricité, en particulier, car le groupe électrogène tombait souvent en panne, et la chaudière était en bout de course.

         — Evitez les douches trop longues, n’utilisez pas vos ordinateurs, veillez à ne pas brancher plusieurs appareils en même temps et coupez le jus quand vous allez dormir, nous serinait-il — ce dont ma descendance se fichait comme d’une guigne.

         La responsabilité d’un bug éventuel m’incombait donc, à moi.

         Or, cette nuit-là, je suis réveillée par un bruit sourd ; une sorte d’explosion si profonde et si forte qu’elle ébranle tout le bâtiment.

         Ma première pensée est :

         «  Merde, on a fait péter la chaudière  ! »

         Illico, je fonce dans les chambres voisines en braillant :

         — Qu’est-ce que avez foutu ? Pierre va être furieux !

         Une seconde secousse me coupe la parole.

         — Un tremblement de terre ! réalise mon frère Claude qui a beaucoup voyagé. Vite, tout le monde dehors !

         L’instant d’après, nous nous engouffrons dans les voitures et filons vers Stavelot, la ville la plus proche, dont, malgré l’heure tardive, les rues sont noires de monde.

         Nous y retrouvons Pierre qui confirme la chose : il y a bien eu un séisme, un vrai.

         — De magnitude 5 sur l’échelle de Richter, précise-t-il, avant d’ajouter :

         — Le mur de mon garage est lézardé… Et dans la petite maison, pas trop de dégâts ?

         Mon sourire éclatant le rassure aussitôt.  S’il se doutait à quel point j’ai eu peur !

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 23:01

La dédicace

 

         Je cherchais désespérément un titre pour le troisième volet de ma « Ménopause des fées » lorsque Barbara eut un trait de génie.

         — Si tu l’intitulais « La nuit des porcs vivants » ? suggéra-t-elle.

         Histoire de la remercier de sa collaboration, je lui dédiai le livre en termes volontairement ambigus : A  Barbara, rousse amazone, et à sa Source merveilleuse. Comme prévu, les lecteurs tombèrent dans le panneau et l’on me demanda si j’avais viré ma cuti. Le malentendu était bien trop joli pour que je le dissipe ;  je me gardai donc de préciser que Barbara était ma petite-fille, qu’elle faisait de l’équitation et que Source était sa jument favorite.

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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 23:13

                                                           Le singe

 

           En ce temps-là, les parcs d’attraction étaient rares. Et comme il fallait bien distraire les enfants, nous les emmenions souvent au zoo d’Ermenonville, à une dizaine de kilomètres de chez nous. Fallait-il que nous les aimions, nos mômes, pour nous farcir une telle corvée ! Car Alex et moi détestions les zoos dont l’ambiance carcérale nous sapait le moral.

           Ce dimanche-là, tandis que Frédéric et son père traînent du côté de la  fauverie, Olivier, six ans, me tire par la manche :

  Viens, on va voir les singes !

Des singes ? Pourquoi pas ? Eux au moins n’engendrent pas la mélancolie. D’ailleurs, on entend  rire les visiteurs devant leurs grimaces, leurs cabrioles et (surtout !) leurs obscénités.

           Chose curieuse, cette foule hilare massée autour des cages, boude obstinément l’une d’entre elles, qu’occupe un chimpanzé aux mimiques pourtant rigolotes.

           — Chouette ! s’écrie Olivier, en se précipitant vers l’espace vide. Regarde, maman, ici, y a personne !

           Je le suis… et mal m’en prend, car une pluie de crachats nous accueille. Agrippé aux barreaux de sa prison, l’animal  trépigne de plaisir en mollardant avec entrain tout ceux qui passent à sa portée, et ce, pour la plus grande joie des spectateurs.

           Pas la mienne, hélas, car les jets de salive gluants qui dégoulinent de mes cheveux me font frémir de dégoût.

           Les visiteurs, en revanche s’esclaffent à gorge déployée.

           Mon mari, qui a assisté de loin à la scène, les fusille des yeux :

           — Personne ne t’a mise en garde quand tu t’es approchée ? s’indigne-t-il. Quelle bande de nazes ! Je m’en vais leur dire ma façon de penser, moi, à ces sagouins !

           Le sentant hors de lui, j’essaie de calmer le jeu.

          — Arrête, Alex ! Laisse-les se marrer si ça leur chante. On s’est assez donnés en spectacle pour aujourd’hui.    

           Trop tard. Comme il fonce vers l’attroupement — au risque de se couvrir de ridicule —, un glaviot fend l’espace, qui le manque de peu mais atteint un rieur de plein fouet.

           Chacun son tour ; niqué !

 

 

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20 juin 2014 5 20 /06 /juin /2014 23:22

                                          Tu seras un homme, mon fils

 

           La cour de l’école d’Aubervilliers n’étant séparée de la rue que par un grillage à claire-voie, j’avais pris l’habitude d’aller faire mes courses à l’heure de la récréation. Cela me permettait de voir Frédéric en passant — le plus souvent à son insu.

           Or, ce jour-là, au lieu de jouer avec ses camarades, il affrontait, seul, une demi-douzaine de gamins braillards.  Sa posture menaçante : dos au mur, poings en avant, dents serrées, lippe mauvaise, me mit aussitôt la puce à l’oreille. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un jeu ; mon fils était bel et bien prêt à en découdre.

           Un peu inquiète, j’appelai la surveillante pour lui demander des explications. Elle me les donna volontiers.

            Comme il avait plu la nuit précédente, la cour était pleine d’escargots que les enfants s’amusaient à piétiner. En ardent défenseur des animaux, Frédéric s‘était empressé de ramasser les survivants, les avait entassés dans un coin, et montait la garde devant. Quiconque approchait des gastéropodes était refoulé sans pitié.

           Cette attitude chevaleresque amusait visiblement l’institutrice. Moi, elle me chavira. Le poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme, mon fils » me revint aussitôt en mémoire, et je criai :

           — Bravo, mon chéri ! Je suis fière de toi !

           Dopé par cet encouragement, Frédéric, perdant toute mesure, fonça tête baissée sur le plus proche assaillant qui se retrouva à terre, le nez en sang.

           Tout en l’emmenant à l’infirmerie, l’institutrice me décocha un regard noir.

           — Ah là là,, voilà ce qui arrive quand on laisse les parents se mêler de la vie scolaire ! lança-t-elle à sa collègue, suffisamment fort pour que je l’entende.  

           Dans la semaine qui suivit, le grillage fut remplacé par une palissade opaque. Et désormais, je fis mes courses l’après-midi.

 

 

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