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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 21:14

                                                 Odeur de sainteté

 

           D’où ma mère tenait-elle cette stupide conviction ?  De quelque revue féminine d’après guerre, sans doute. Ou alors, d’une voisine, naturopathe avant la lettre. A moins qu’un petit plaisantin sans scrupule, connaissant sa crédulité, n’ait eu envie de rire à ses dépens…

           Bref, elle affirmait que pour avoir de beaux cheveux, il fallait les badigeonner avec sa propre urine. Pas de la vieille pisse macérant au fond des WC, non : le pipi tout frais du réveil que, pour mieux me leurrer, elle nommait « la rosée ».

           Car, non contente d’appliquer cette méthode sur elle-même, elle m’obligeait à l’imiter, ce qui, bien sûr, me révulsait. Mais comment, à huit ans, faire valoir son droit à l’hygiène ? Contre l’autorité maternelle, je n’étais pas de taille… En dépit de mes protestations, je partais donc chaque matin en classe avec une chevelure humide qui, au fil des heures, commençait à « sentir ».

           N’ayons pas peur des mots : je puais littéralement. Et plus le temps passait, plus l’âcre fragrance m’incommodait — comme elle incommodait mes petites camarades. Si bien que ces dernières, ayant vite repéré l’origine de l’odeur, s’empressèrent de chuchoter à la ronde  : « Y a Anne qui a fait pipi dans sa culotte ». Gloussements et ricanements saluèrent cette accusation que, d’ailleurs,  je ne démentis point. À tout prendre, je préférais passer pour une pisseuse plutôt que d’avouer mes honteuses pratiques. C’était moins humiliant pour moi et ma famille.

           A dater de ce jour, je pris l’école en grippe. Car les élèves fronçaient le nez sur mon passage, se pinçaient ostensiblement les narines ou me montraient du doigt avec des « psss, psss, psss » narquois. Quant aux maîtresses, me croyant incontinente, elles jugeaient opportun de m’expédier aux toilettes le plus souvent possible, ce qui, en quelque sorte, officialisait ma réputation

 

           Par chance, la nature humaine est pleine de ressource. Lassée de cet enfer, je trouvai la parade. Afin d’échapper au rituel matinal responsable de mes malheurs, je pris l’habitude de me lever aux aurores. M’étant soulagée  dans le pot ad hoc, j’en vidais le contenu par la fenêtre (nous n’avions pas de salle de bains) et le remplaçais par de l’eau pure dont, ostensiblement,  je me frictionnais le crâne.

           — Tu vois comme tes cheveux sont forts et brillants, disait ma mère, ravie. C’est grâce à ta rosée. Si tu veux avoir de jolies boucles, plus tard, il faudra continuer lorsque  tu seras grande.

           J’acquiesçais avec conviction, trop heureuse qu’elle ne vînt pas renifler ma tignasse.

            Satisfaite, elle souriait :

           — Bravo, tu es une bonne petite.

           Voilà ce qui s’appelle « être en odeur de sainteté ».

 

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18 juin 2014 3 18 /06 /juin /2014 21:01

Ainsi disparut Leonor Westwood

 

            Début 90, un éditeur en vue — appelons-le Laurent —, me téléphone. Il projette de créer une collection de romans policiers féminins, sur le modèle anglais. Le Club Agatha, ça s’appellera. Deux autres écrivaines sont déjà partantes, et il souhaiterait ma collaboration. Son unique exigence est que nous signions d’un pseudonyme anglo-saxon. No problemo, en ce qui me concerne.

            — Avant de te donner le feu vert, j’aimerais quand même avoir un aperçu de ce que tu nous proposes, ajoute Laurent tandis que nous discutons des modalités.

             Or, il se fait que Jean Rollin, directeur de la collection Frayeur, au Fleuve noir, vient de me refuser mon dernier manuscrit, « Poison », trop bâtard à son goût. L’histoire commence comme un polar et, au bout d’une centaine de pages, vire au fantastique. Ce mélange de genre lui déplaît car, à ses yeux, dénouer une intrigue policière par le biais du fantastique est la solution de facilité. A priori, il n’a pas tort, mais ce n’est pas l’avis de Laurent qui préfère juger sur pièce et me réclame l’ouvrage en question.

            En fait, après lecture, son opinion rejoint celle de  son prédécesseur.

— J’aime énormément la première partie et tous les éléments que tu y mets en place, m’explique-t-il, mais vire-moi le fantastique et résous ton énigme toute seule comme une grande. En plus, je veux que ce soit ce personnage-là le criminel, et pas un autre.

            Non mais, quoi encore ? Qui c’est l’auteur de l’histoire ? Lui ou moi ?

            Effarée par ses exigences, je commence par refuser. C’est la quadrature du cercle qu’il me demande là !  Un truc impossible ! Mais bon, à la réflexion, le défi m’excite. Je remanie complètement le texte, bâtis une nouvelle trame et, ma foi, ne m’en sors pas trop mal. Si bien que trois semaines plus tard, je lui apporte la seconde mouture qu’il accepte sans hésitation.

             Il ne me reste plus qu’à choisir un pseudo. Leonor Westwood recueille tous les suffrages, et la secrétaire prépare le contrat.

            Contrat que je ne signerai jamais car, le lendemain matin, un coup de fil de Laurent me tire du lit : le directeur commercial saborde la future collection, qu’il estime d’avance vouée à l’échec.

            — Heureusement qu’on a pris notre temps, conclut placidement Laurent. Si notre service juridique avait enregistré ton dossier, il aurait fallu tout annuler ; tu imagines la galère ?

       La galère, ouais, c’est le mot juste. Trois semaines de boulot fichues à l’eau…

            — Bah, ne râle pas, va, me réconforte-t-il.  Tu replaceras « Poison » ailleurs.

Je bondis :

            — Formaté comme il est ? Tu rigoles ? Personne n’en voudra.

— Pourquoi ? Ça n’enlève rien à ses qualités. On ne se rend même pas compte que tu l’as traficoté.

          

           J’ai replacé « Poison », en effet. Cinq ans plus tard. Dans mon gros recueil paru aux édition Bragelonne sous le titre : « Les filles mortes se ramassent au scalpel ». Un recueil signé Gudule, bien sûr. Pas Leonor Westwood, tombée aux oubliettes avant même d’exister.

 

 

 

 

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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 21:03

                                                     Troc

 

    Ostende, fin des années 80. Le long du port s’alignent les étals des marchands de « friandises des mers ». Des dizaines de spécialités (rollmops, crevettes sauce piquante, surimis, sardines en saumure, croquettes de cabillaud, copeaux de saumon fumé, friture d’éperlans…), venues de Hollande, des pays scandinaves ou même du Japon, y sont proposées aux promeneurs dans des petites barquettes à consommer sur place. Avec Sylvain, on adore ça, de sorte qu’à chaque séjour chez mes parents, nous nous offrons une escapade dans ce paradis gustatif. Quoi de plus agréables que de grignoter, assis sur le quai, les pieds dans le vide, tandis que les mouettes nous rasent en criaillant, dans l’espoir d’obtenir un peu de nourriture ?

     Et elles y arrivent, les bougresses ! De guerre lasse, on finit toujours par leur tendre un bout de poisson ou de crustacé qu’elles attrapent au vol, sans même ralentir. L’ennui, c’est qu’après ça, pour s’en débarrasser… !

    Ce jour-là, harcelés par une demi-douzaine de volatiles opiniâtres, nous tentons vainement de protéger notre repas, au risque de se faire picorer le crâne comme dans « Les oiseaux » d’Hitchcock. Sylvain agite les bras avec des « barrez-vous, sales bêtes » tonitruants ; je postillonne tous azimuts des « pchhht ! pchhht ! » dérisoires, puis, devant l’inutilité de nos efforts, je pose ma barquette sur le sol en lançant vers le ciel :

     — Bon, d’accord, servez-vous, bande de boulimiques ! Moi, je n’ai plus faim, de toute façon.

   Comme si elles n’attendaient que ça, les mouettes s’abattent sur la provende offerte et l’enfournent goulument. Puis une fois la dernière bouchée avalée, la meute ailée s’envole en nous bombardant de fiente.

    Donnant-donnant, quoi !

 

 

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 22:16

                                             Bravo, l’artiste !

 

    Nous rentrions d’un séjour familial en Belgique quand, sur une aire d’autoroute, la douane volante nous tomba dessus. Tels des prédateurs cernant une proie, deux mâles et une femelle en uniformes bleus commencèrent à tourner autour de la voiture, avant de se lancer dans une fouille en règle. Que cherchaient-ils ? Mystère. En dépit de mes protestations, tout fut passé au peigne fin  : nos bagages, les provisions de route, le carton de vieilles photos récupéré dans le grenier de ma tante, et jusqu’à la réserve de croquettes du chien…

    Vint le tour du sac de Clo,  une copine de ma fille qui nous accompagnait en vacances. Voyant les douaniers explorer ses affaires, elle blêmit.

    — Non… non… ne touchez pas à ça, bredouilla-t-elle quand la douanière ouvrit sa trousse de toilette.

    Dopée par son émoi  (qu’elle prenait sans doute pour un aveu), cette dernière y plongea la main.

     Un frisson glacé me parcourut l’échine. Et si la trousse contenait des trucs compromettants, genre une boulette de shit ou un p’tit sachet d’herbe ? Connaissant ma Clo, ça ne m’aurait guère surprise.

   

    Je suais à grosses gouttes dans l’attente du verdict — et des inévitables problèmes qu’il risquait d’engendrer — lorsque la douanière poussa un cri strident, en secouant ses doigts englués de mousse brunâtre.

    — Qu… qu’est-ce que c’est ? ânonna-t-elle.

    — Du vomi, dit Clo . Je vous avais prévenue : fallait pas tartouiller là-dedans !  Je suis toujours malade en voiture, et comme je n’avais rien d’autre pour gerber...      

    — Tu as bien fait, m’écriai-je, soulagée. Au moins, tu n’as pas sali les sièges de la voiture. Va vite jeter ta trousse, je t’en rachèterai une autre à Paris.

    Tandis que Clo partait en quête d’une poubelle, la douanière fila vers les toilettes, suivie de près par ses collègues hilares. La voie était libre !

     L’instant d’après, nous démarrions. C’est alors que j’entendis distinctement ma fille glousser :

    — Génial, n’empêche, le coup du vomi ! Un peu gore mais super-efficace : faudra refiler le tuyau aux potes, ça leur évitera des embrouilles avec les flics.

 

    J’ai fait celle qui n’était pas là.

 

     

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 23:47

                                                 Irma la douce (ter)

 

           Durant toute mon enfance — et même bien au-delà — je « pensais » avant de m’endormir. En fait, je me racontais des histoires dont j’étais, comme il se doit, l’héroïne, et cet exercice mental, non content de stimuler mon imagination, m’apportait un immense plaisir. D’autant que, chaque soir, je reprenais le feuilleton interrompu la veille, de sorte que l’intrigue se complexifiait de jour en jour. La résumer avant chaque nouvel épisode me demandai un tel effort que je m’endormais souvent avant d’avoir fini.

           Un soir, comme tante Irma se plaignait d’insomnies, je lui dévoilai mon secret. Mais au lieu de m’en remercier, elle s’exclama :

           — Il faut que tu perdes très vite cette mauvaise habitude !  C’est dangereux de trop réfléchir : ça creuse des trous dans la cervelle.

Imaginez mon trouble en apprenant la chose ! Mon  occupation vespérale, que je croyais bien innocente, était, en vérité un genre de maladie qui me rongeait la tête comme une souris ronge un gruyère. Dès lors, je fis barrage aux belles aventures qui enchantaient mes nuits et repoussai mes rêveries dans le néant.

C’était, je le suppose, le but de tante Irma qui, en vieille puritaine qu’elle était, devait craindre les pensées impures qui hantent l’inconscient des fillettes prépubères.

Résultat : à force de m’évertuer à faire le vide dans mon esprit, je devins, moi aussi, insomniaque

Dès lors, en dépit du risque encouru, je repris mes exactions nocturnes qui, par la suite, engendrèrent des contes, des romans, des pièces de théâtre — bref  m’ouvrirent les portes d’une carrière littéraire.

Carrière qu’interrompit, à soixante ans passés, une tumeur cérébrale.

Après tout, tante Irma avait peut-être raison…

 .

   

 

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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 22:01

                                           Irma la douce (bis)

 

             Quand, à dix-sept ans, je me retrouvai « avec le ballon » (comme on disait alors), tante Irma vint soutenir mes parents, dépassés par les événements. Comme nous prenions le thé en tête à tête, elle me demanda gravement :

  Puis-je te poser une question qui me tracasse ?

J’acquiesçai, bien sûr.

             — Où as-tu trouvé le courage de te mettre nue devant un homme ?

Le fou-rire au bord des lèvres, je gloussai, un rien cynique :

             — Tu te moques de moi ou quoi ? C’est pour rester habillée qu’il m’aurait fallu du courage !

         Dans son regard effaré, je vis basculer ses certitudes.

                  Je crois que ce jour-là, elle eut le sentiment d’avoir rencontré le diable.

 

 

 

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 22:34

                                                      Irma la douce

 

           Il n’y a pas plus naïf qu’une vieille fille, surtout frôlant la soixantaine. C’était le cas de tante Irma, pour notre plus grande joie, à nous, ses neveux. Aussi, au mariage de mon frère Claude, l’attirâmes-nous à la table des « jeunes » histoire d‘égayer quelque peu le banquet. Nous ne le regrettâmes point.

           Au beau milieu du repas, avisant l’annulaire du marié dépourvu de l’anneau  réglementaire, la chère créature s’exclama :

  ­         —Tu ne portes pas ton alliance,  mon petit Claude ?

           —  Non, répondit l’intéressé : je déteste les bagues. Ça me gène pour dessiner.

           Grimace désapprobatrice de tante Irma.

           —Tu as tort : c’est un bon préservatif !

           Prise d’un fou-rire inextinguible, la tablée entière plongea dans son assiette tandis qu’un de mes cousins remarquait placidement :

                  — Ça dépend où on la met.

                  Ce n’est que bien plus tard que nous comprîmes l'astuce. Par « préservatif », tante Irma entendait « signe destiné à préserver la vertu de l’époux en marquant publiquement le territoire de l’épouse ».

                  Le sens caché des mots m’étonnera toujours.

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 23:08

  Le mutilé

 

           En 1940, lorsque l’armée allemande envahit la Belgique, mon père, qui craignait pour sa famille, l’emmena dans le sud de la France dont il était originaire. Flanqués de leurs deux petits garçons, Jacques et Claude, âgés respectivement de six et de quatre ans (moi, je suis née après la guerre), mes parents prenaient place dans un wagon bourré de réfugiés quand éclata le drame. En faisant asseoir Jacques à côté  d’elle, ma mère s’aperçut que, malgré son interdiction, il avait emporté Teddy.

           Teddy, c’était le nounours bien-aimé de mon frère, dernier cadeau d’un oncle parti quelques semaines plus tôt pour le front. Mon frère l’adorait. Ma mère pas, hélas, car cet ours, allez savoir pourquoi, était affublé d’une grande langue pendante qu’elle jugeait obscène.

           Qu’est-ce qui lui prit, dans un moment pareil, de focaliser sur ce détail ridicule ? L’effet du stress, peut-être ? Le  besoin d’évacuer son angoisse par n’importe quel moyen, fût-il odieux ?

           Bondissant sur la malheureuse peluche, elle l’arracha  au bambin ahuri, en glapissant, hors d’elle :     

                  — Je t’avais pourtant dit de laisser cette horreur à la maison. Tu a désobéi, tant pis pour toi !

                  Elle s’apprêtait à jeter Teddy sur la voie ferrée quand mon père intervint et, d’un geste agacé,  le rendit à son propriétaire en larmes.

                  Ne voulant pas s’avouer vaincue, maman concéda :

                  — Bon, d’accord, qu’il le garde, mais  sans sa langue, alors !

                  Jacques eut beau protester, sangloter, supplier, rien n’y fit. Sortant une paire de ciseaux de son sac, elle la lui tendit en ordonnant sèchement :

                  — Allez, coupe ! Ou alors… adieu Teddy !

         Cette fois, papa, désireux de calmer le jeu, fit chorus avec elle. Et mon frère n’eut d’autre choix que de mutiler son nounours chéri.

 

           Quelques années plus tard, j’en héritai et, en dépit de la « cicatrice » au gros fil brun qui lui fermait définitivement la bouche, il devint très vite mon jouet favori. Que de baisers j’ai posés sur ce museau recousu ! Jusqu’au jour où, m’armant de courage, je remplaçai sa langue absente par un morceau de velours rose, grossièrement taillé dans la belle courtepointe de ma mère.

 

           Justice était enfin rendue.

 

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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 22:47

 

                                   ALBERT TARDIEU

 

À l'usage, le chat s'avère être une chatte.

Si nous l'appelions Jeanne, plutôt ? propose Rose.

Grégoire commence par refuser puis, après mûre réflexion, accepte, à condition qu'on garde le "Tardieu".

— Va pour Jeanne Tardieu, rit Rose. Et, puisqu'il s'agit de toute une famille, je bois à l'alliance officielle des Tardieu et des Tadros.

Elle lève son verre de grenadine et trinque avec son fils, qui avale le sien cul sec. Olivier, ne voulant pas être en reste, en fait autant et, bien entendu, s'étrangle.

Tandis qu'elle lui tapote dans le dos, Amir et Ricco, qui écoutaient les enregistrements, sortent du salon. 

— Et nous ? On n'a pas droit au goûter ?

Suffit de demander. Qu'est-ce que tu prends, Ricco ?

Un café, si possible.

— Je vais en préparer, s'empresse Amir.

Depuis le fameux anniversaire, il est métamorphosé. Oh, sa dépression n'est pas guérie, non, ce serait trop beau. Il est toujours sous traitement, mais on sent qu'il reprend peu à peu le dessus. Selon le médecin, en dépit des hauts et des bas — une éprouvante alternance d'euphorie et d'abattement intense —, « il a dépassé la phase critique et son état ne peut que s'améliorer. »

— C'est hallucinant, ce qu'il a pondu, ton enfoiré de mari,  déclare Ricco en s'asseyant. Comment peut-on tirer des sons pareils d'une simple guitare ?

Du doigt, il mime une sorte de friselis puis plinc ! comme des bulles qui éclatent.

— Moi, je trouve ça tout bonnement génial.

—Génial, génial, tu exagères, se défend Amir, modeste (mais comblé). Et puis, soyons honnête, Lucas y est pour beaucoup.

Il s'affaire en parlant. Sort la cafetière du placard, prend les filtres sur l'étagère, dose les quantités.

— J'aimerais que tu fasses sa connaissance : c'est un drôle de loustic. Je suis certain que ça collerait, entre vous. Tu n'as pas envie d'assister au tournage?

Il commence quand ?

Fin juin. Le 28 ou 29, par là… Un lundi.

— Alors, malheureusement, ce sera non : je rentre à Beyrouth le 30, et j'ai une tonne de formalités à régler avant. Le changement de carte grise, entre autres.

Rose percute au quart de tour.

— La voiture ? roucoule-t-elle, l'œil en coin.

— Eh oui, ma belle : chose promise, chose due.

— Chouette, on va pouvoir emmener les gosses à la campagne ! Qu'est-ce qu'on dit à tonton Ricco, les mômes ?

Rien. Grégoire, qui pioche goulûment dans le paquet de petits-beurre, n'a — pour une fois —pas suivi la conversation. Quant à son frère, il est très absorbé par l'émiettage systématique des siens sur les jupes de sa mère.

— Malèch*, s’esclaffe Ricco. Toute bonne action porte en elle-même sa récompense, alors, vos remerciements, hein !

D'un mouvement désinvolte, il les balance par-dessus son épaule.

— Confucius, ajoute-t-il à l'attention de Rose, décontenancée. Mon voisin de chambre suit des cours aux langues O*.

Ah, je me disais aussi.

Tu ne reviendras pas l'année prochaine, tu en es sûr ?  regrette Amir.

—Eh non : j'ouvre mon cabinet d'architecture intérieure, à la rentrée.

— Après seulement un an d'études ? s'étonne Rose. Ce n'est pas un peu peu, ça ?

— Un an de perfectionnement, nuance. Tu oublies mes trois ans à l'ALBA* et…

Les borborygmes de la cafetière couvrent la fin de sa phrase.

— Tu t'installes à Hamra, je suppose ? dit Amir, en éteignant l'engin.

         — Tout juste : mon père a acheté un petit local, à côté de chez Design

Il tend sa tasse :

— Merci… Je ne te propose pas de m'accompagner, cette fois : tu as mieux à faire.

Tu m'étonnes ! Je ne vais pas chômer, dans les mois à venir.

— Maintenant, notre vie est ici, dit doucement Rose. On a une maison, du boulot, des amis…

— Un ssat ! ajoute Grégoire, en postillonnant du biscuit.

—Ne parle pas la bouche pleine, voyons, s'indigne Amir.

Rose sourit, rêveuse.

— Un chat… et peut-être un jour un chien, qui sait ? Pour remplacer notre Julie.

Oh oui, un ssien ! applaudit Grégoire.

Un ssien ! approuve Olivier en écho.

D'un geste solennel, Ricco repose sa tasse.

— Vous voulez un chien ? J'en ai un dans ma manche.

— Après la voiture, le chien, s'esclaffe Amir. T'as raté ta vocation de père Noël, toi !

De magicien, plutôt, corrige Rose.

— Sérieusement, il y en a un qui traîne, depuis des semaines, dans les jardins de la cité U. Une espèce de bâtard court sur pattes qui ne doit plus être bien jeune, vu sa dégaine… Les étudiants lui filent à bouffer, mais à mon avis, il préférerait de vrais maîtres.

—C'est tout à fait ce qu'il nous faut, dit Rose. Qu'en penses-tu, Amir ?

L’intéressé a un geste fataliste.

— Que veux-tu que je te dise, habibté ? Où que tu ailles, tu reconstitueras toujours ta tribu, même sur la Lune !

 

C'est ainsi qu'Albert Tardieu est entré dans la famille.

 

 

*ALBA : Académie Libanaise   des

Beaux- Arts

* Les langues O : L’école des langues orientales

 

 

 

 

                                                           FIN

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 23:20

 

 

 

DES ACCORDS DE GUITARE SOUS LA LUNE

 

Il n'est pas loin de deux heures quand le dernier invité s'en va —Isaac, en l'occurrence, car, selon ses propres termes : Les premiers seront les derniers

—Vous citez la Bible, vous, maintenant ? s'étonne Rose (qui, ne l'oublions pas, a fait sa scolarité chez les sœurs).

— La Bible, le Talmud, le Coran, tout ça, c'est du pareil au même, répond le plombier, dont les libations n'ont pas altéré la lucidité. Il n'y a qu'une seule chose qui compte, dans la vie, une seule, tu m'entends : la bonne-volonté !

— Bravo, dit Mme Irène en le poussant dehors. En attendant, au lit ! Tu es plein comme une outre.

         — Plein de bonne-volonté, madâââme ! Je vous souhaite la bonne nuit.

—J'y vais aussi, dit Rose. Ne vous occupez de rien, madame Irène, je rangerai tout demain.

En trois enjambées, elle rejoint Amir, Lili et Lucas, partis devant avec les gosses et qui discutent sur le trottoir.

— C'est ça,  répète Lucas sur tous les tons. C'est exactement ça que je veux, tu comprends ? Du délirant, du joyeux, du qui sort des tripes.

— Tu déconnes, proteste Amir. Ce n'était pas de la musique que je faisais, c'était… de la soupe !

— Dans ce cas, considère que ce que je ne cherche pas de la musique, surtout pas, mais de la soupe. TA soupe, Amir. Ton excellente soupe. C'est clair?

—Euh… vous pourriez peut-être continuer cette conversation à la maison? suggère Rose. Il faut coucher les mômes.

L'un titube de fatigue, l'autre roupille sur l'épaule paternelle.

— Laisse causer les hommes, lui souffle Lili. Tiens, emmène Grégoire, je prends Olivier. Allez, hop, bonhomme ! Au dodo !

 

Elles sirotent une tisane en bâillant quand leurs maris rappliquent.

— D'où venez-vous ? s'écrie Rose. Il y a au moins une demi-heure qu'on vous attend.

— On est passés récupérer mon magnéto, répond Lucas. Ça vous dérange, les filles, si on travaille un peu ?

— Allez-y, dit Rose, mais moi, je vous préviens, je vais me pieuter.

— Moi aussi, approuve Lili en se dirigeant vers la porte. Allez, bonne nuit tout le monde !

 

Jusqu'au petit matin, des accords de guitare berceront le sommeil de Rose. Et elle se surprendra à sourire en dormant.

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