Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.
Ambition, piège à cons
Lors d’un voyage en Italie, mon frère aîné avait acheté une poupée de rêve. Une Indienne au teint basané, aux yeux noirs, et parée d’une coiffe en vraies plumes d’oiseaux. Je bavais d’envie devant cette merveille qui, d’ailleurs, m’était destinée.
— Ce sera ta récompense si tu es première de classe, décréta maman
À sept ans, j’étais plutôt bonne élève. Mais si la lecture et l’écriture n’avaient plus de secrets pour moi, j’étais, en revanche, totalement dépourvue d’ambition. L’intérêt de la « course aux honneurs » m’échappait — comme il m’a, d’ailleurs, toujours échappé. J’aimais apprendre, mais pour ma propre satisfaction, pas pour être la meilleure. Bref, je n’avais aucun goût pour la compétition.
Je terminai quatrième, avec une moyenne de 95%. Et crotte ! La poupée allait me passer sous le nez.
La place était inscrite au crayon, dans le coin supérieur droit du bulletin. De retour à la maison, je n’eus rien de plus pressé que de gommer le 4 pour le remplacer par un 1, un peu maladroit, certes, mais mes parents ne s’y attardèrent pas. Quand je leur annonçait, triomphante : « Je suis première », ils me crurent sur parole. Je n’oublierai jamais ma joie, en serrant sur mon cœur la belle poupée indienne...
Mon bulletin passa de main en main, jusqu’à ce qu’un de mes frères remarque perfidement :
— Elle a vraiment une drôle d’écriture, cette maîtresse !
Dans les minutes qui suivirent — est-il besoin de le préciser ? — mon subterfuge fut éventé. J’eus beau pleurer toutes les larmes de mon corps, ma poupée regagna sa boîte, et la boîte le placard maternel. Je ne me souviens plus en quelles circonstances je l’ai récupérée, quelques longs mois plus tard, mais ma détresse lorsqu’on me l’arracha, je ne l’oublierai jamais !