Gudule, écrivaine pour la jeunesse, surtout, et pour les adultes aussi un peu.
Déni de soie
J’ai toujours souffert de ne pas être conforme au portrait que se faisait ma mère de « la fille idéale ». Elle m’eût voulue sérieuse, élégante, l’allure conventionnelle, le parler discret, les idées étroites. Or, j’étais tout l’inverse : échevelée, toujours en salopettes ou en vieux jean’s troués, disant des gros mots, écrivant des cochoncetés et tournant tout en dérision — surtout le sacré. Pauvre maman, qu’avait-elle donc fait pour mériter ça ?
Une année, taraudée par le remords, je décidai de remédier à la chose. De lui offrir, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, une fille conforme à ses désirs (du moins en apparence). Je vivais à Paris, à cette époque. Bien que peu argentée, j’avais quelques économies que je claquai allègrement dans une boutique de fringues, chez un coiffeur et au rayon cosmétique de Monoprix. Ce fut donc vêtue d’un tailleur bleu marine, perchée sur des talons hauts, maquillée et permanentée que je pris le train pour la Belgique. J’avoue m’être, durant tout le trajet, regardée dans le reflet de la vitre, en me demandant avec consternation qui était cette pétasse qui me ressemblait si peu. Mais bon, l’amour filial justifie, quelquefois, ce genre d’auto-trahison...
En débarquant à Spa, je m’attendais à des exclamations de surprise, des compliments ravis ou, au minimum, une approbation émue. Eh bien pas du tout. Ma mère m’examina de la tête aux pieds d’un œil critique, avant de remarquer, mi-figue mi-raisin :
— Qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? Tu es ridicule, ainsi.
Une telle clairvoyance me laissa sur le cul. Dix minutes plus tard, je réenfilais avec soulagement ma salopette (que j’avais pris la précaution d’emporter dans mes bagages), puis me passai la tête et le visage sous l’eau.
— Ah ! s’exclama ma mère, en me voyant sortir de la salle de bains, la tignasse encore toute dégoulinante. Je te retrouve enfin, ma chérie !
On ne m’a jamais fait de plus beau compliment.