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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 07:34

Le spectacle

         On sortait de Beaubourg, Géraldine et moi, quand un cri strident nous parvint :

         — Aimez-moi ! 

         Il venait d’un grand type, planté sur le parvis.

         — Chouette, un spectacle ! s’exclama Géraldine, en m’entraînant vers l’attroupement qui se formait autour de lui.

         — Aimez-moi ! répétait le type, la bouche béante, les yeux hagards. Aimez-moi, je vous en supplie !

         Deux ou trois personnes applaudirent. Il les dévisagea longuement, puis, comme elles attendaient la suite sans broncher, il insista :

         — Mais aimez-moi, merde ! Aimez-moi ou je vais crever !

         Une dame d’un certain âge lui jeta un euro. 

         — Pas mal, hein, me glissa Géraldine, tandis qu’un gros, à côté de nous, commentait à notre intention :

         — Ah, il assure, le mec... Je crois que je l’ai vu, la semaine dernière, dans l’émission de Ruquier. A mon avis, il ira loin !

         — Votre fric puant, vous pouvez vous le foutre au cul,  gueulait le type en shootant dans l’obole. Je veux pas qu’on me paie, je veux qu’on m’aime ! C’est si difficile à comprendre, bande de nazes ?

         — Vas-y, mets-nous la tête dans notre caca ! lança quelqu’un — ce qui déclencha une nouvelle salve d’applaudissements.

         — Ouais, il est vraiment balèze, répéta Géraldine.

         Elle sourit au gros. 

         — Chez Ruquier, t’es sûr ? Ce serait pas plutôt dans le Petit Journal ?

         — Possib’... Moi, c’est Philippe, et toi ?

         — Géraldine, mais tu peux m’appeler Gégée, si tu préfères.

         Pendant qu’ils échangeaient leurs numéros de portables, le type, là-bas, bramait toujours :

         — Vous ne voyez pas que je suis à bout ? Que je pourris sur pied ? Je demande pas grand chose : rien qu’un peu d’amour. Allez, dévouez-vous, quoi ! Vous, là ! Ou vous ! Ou vous ! N’importe qui !

         Il tomba à genoux, en larmes :

         — Oh, j’suis paumé... J’suis paumé...

         La foule s’agitait. Il y eut des sifflements, des « ouaiiiis ! », quelques youyous. Une fille, près de moi, dit à son copain :

         — Putain, il me fout les boules, ce con !

         — Bah, je trouve qu’il en fait trop. Le manque de naturel, ça casse l’émotion.

         Il devait avoir raison car, depuis un moment, l’assistance se clairsemait. Les spectateurs partaient les uns après les autres. Une fois le premier engouement passé, la monotonie du discours lassait.

         — Je connais une boîte à Saint-Germain où ils ne passent que du hard-rock, disait le gros à Géradine.

         — Vous ne comprenez pas que c’est une question de vie ou de mort ? hurlait le type. Au secours, à l’aide ! Sauvez-moi ! Aimez-moi !

         C’est là que j’ai commencé à me poser des questions...

         En fait, depuis un moment, j’avais une impression bizarre. Ce qui coulait de son visage et de ses mains paraissait trop épais, pour de la sueur. On aurait plutôt dit de la cire de bougie, voyez ? Ou, je ne sais pas, moi, une sorte de gélatine. Elle formait une petite flaque, autour de lui, qui grandissait à mesure qu’il... mais oui ! qu’il diminuait de volume.

         Ahurie, je m’avançai pour l’observer de plus près. Non, je ne rêvais pas : il était bel et bien en train de fondre sous mes yeux !

         Un coup de coude de Géraldine m’arracha à l’effarant constat.

         — Philippe nous invite à boire un pot, tu viens ?

         Je les suivis en automate.

         Nous nous assîmes à une terrasse voisine. Tout en sirotant mon capuccino, je ne pouvais m’empêcher de tendre l’oreille. Là-bas, très loin, à demi couvert par le bruit des voitures et les rumeurs de voix, le type continuait à beugler sa détresse dans l’indifférence générale.

         Ça m’a donné froid dans le dos. Je me suis levée.

         — Désolée, j’ai un truc à faire, ai-je dit à Géraldine.

         Elle n’a pas répondu : elle roulait des patins au gros.

         J’ai couru jusqu’au parvis. Le type s’était presque entièrement dissous. Ne restait de lui qu’une petite mare gluante que les passants contournaient sans y faire attention.

         « Comme comédien, il est drôlement doué ! » pensai-je, tout d’abord.

         Puis, saisie d’un doute, je m’accroupis près de lui.

         — Eh ! C’était un spectacle ou t’es juste en pleine dépression ?

         Je crus apercevoir comme un frémissement, dans le liquide. Alors, ni une ni deux, je le transvasai dans mon sac à main avec la petite cuillère du troquet, et l’emportai chez moi.

         Depuis, il trône sur ma table de chevet, dans un vieux pot à confiture. Tous les soirs, avant de m’endormir, je lui dis des mots tendres. Peut-être n’est-ce qu’un illusion, mais j’ai le sentiment qu’il se solidifie. Oh, à peine, ce n’est qu’un début, mais j’espère qu’à la longue, il reprendra forme humaine. Et ce jour-là, parole d’honneur, s’il a toujours besoin d’amour, qu’est-ce qu’on se mettra !

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Castor tillon 26/01/2013 22:02

Avec plaisir^^

gudule 26/01/2013 21:56

Je l'ai à la maison (le Magasin des suicides, pas Miou Miou). Je te le passerai quand tu viendras.

Castor tillon 26/01/2013 21:47

"Le magasin des suicides" en bd, ça me fait bien envie, miam. Miou Miou aussi, miam, du temps des valseuses. Mais elle est toujours jolie, je l'aime beaucoup.

gudule 26/01/2013 21:40

Punaise, qu'est-ce que je fais comme fautes ! Relis-toi, Gudule, avant de cliquer sur "publier"! Fallait lire "a été", évidemment !

gudule 26/01/2013 21:38

Et puis bon, c'est le mari de Miou Miou, quand même !

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