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21 juillet 2014 1 21 /07 /juillet /2014 22:40

                                                   Titres de noblesse

 

         — Comment trouves-tu tes titres ? me demande-t-on souvent.

         — Pas trop mal, dans l’ensemble.

            — Non, ce que j’ai voulu dire, c’est : « De quelle manière trouves-tu tes titres ? »  

         — Oh, c’est une aventure différente à chaque fois. Ce serait trop long à décortiquer. D’autant qu’il y a souvent plusieurs titres par livre…

         — Plusieurs titres ?

         — Hélas oui : le mien, qui « colle » au texte, le caractérise, en exprime la substance, et celui retenu par l’éditeur après moult négociations.

         — L’éditeur ? Encore lui ? 

         — Je me répète, je sais, mais aborder ce thème titille mes rancœurs, et, quelque part, ça me libère. J’ai fermé ma gueule  pendant si longtemps, par crainte de « cracher dans la soupe » ! Maintenant que je peux enfin l’ouvrir, pourquoi m’en priverais-je ?

         — Tu es en train de me dire que les éditeurs changent les titres des livres qu’ils publient ? Comme si, lors d’une déclaration de naissance, l’employé d’état-civil refusait le prénom choisi par les parents pour leur en imposer un autre ?

         — À peu de chose près, oui. Remarque, parfois, ils nous demandent de le faire nous-mêmes, ce qui limite les dégâts.

         — Mais ça doit être horriblement frustrant !

          — Ça l’est. Tu veux quelques exemples ?

          Mon tout premier album, paru en 1987 aux éditions Syros, s’intitulait à l’origine : « Conte à vomir debout » . A la demande de l’éditrice, qui craignait que ce titre rebute les parents, il a été renommé : « Prince charmant, poil aux dents ».

         — Quel dommage !

         — Bah, je ne m’avoue pas vaincue, rassure-toi. Voilà trente ans que je prépare ma revanche. Je travaille actuellement sur un recueil de nouvelles destiné aux adultes qui s’intitulera « Contes à vomir debout ». Tout vient à point à qui sait attendre, comme aurait dit ma mère.

 

         En 2000 , je propose à Fleurus-presse un court roman pour 8- 10 ans, intitulé : « Tout petit, tout maigre et si courageux ». Ce titre n’est pas gratuit puisqu’il dénonce, sous forme humoristique,  l’une des plaies de notre époque : la dictature de l’apparence. L’éditrice, néanmoins, le rebaptise « L’amoureux d’Halloween », plus vendeur selon elle. Et quand, deux ans plus tard,  il paraîtra en album chez Nathan, ce sera sous le titre « Mon héros d’Halloween »

 

         En 2001, « Le chat des ombres » sort chez Pocket, rebaptisé pour l’occasion : « Le garçon qui vivait dans ma tête », sous prétexte que son titre d’origine est trop morbide. Lui succède «  Brad Pitt… ou presque » qui, entre-temps  s’est transformé en « Gazelle de la nuit » —  d’une mièvrerie à couper au couteau, mais bien dans l’air du temps. Par chance, les éditions Mic-Mac le rééditent en 2011  sous un titre  nettement plus bandant :  « L’inconnu de la ville fantôme ».

         Chez Plon, mon roman fantastique « Le métro, c’est l’enfer » devient, à parution, « La voyageuse infernale » (parce que l’éditrice n’a pas compris le jeu de mots, je pense), tandis que « L’adolescent de minuit » se change en « Pour l’amour de Lili » (qui plaira mieux aux filles, meilleures lectrices que les garçons). En 2005, le troisième volet de la série « Rose » sort sous le titre « La Rose et l’Olivier », alors qu’au départ, il s’intitulait : « La diva syrienne », dont j’aimais le parfum mystérieux.

         « Un amour aveuglant », décrété trop « bateau », est publié chez Bordessoules  en 1998, sous le titre : « Dans la bulle de l’ange », mais reprend heureusement son titre originel quand Bragelonne le réédite en 2009.

         Bon, je m’arrête ici : la liste complète serait trop fastidieuse. Mais avant de clore le chapitre, juste un petit dernier, pour la route. En 1995, une obscure maison d’édition me publie un roman érotique intitulé « Le sexe des anges » que j’ai l’immense surprise de trouver en librairie sous le titre : « Soumise à mon élève ».

         « Il y a sûrement une erreur, me dis-je, stupéfaite. L’imprimeur a dû se mélanger les pinceaux, intervertir deux couvertures, que sais-je ?  »  Mon livre ne parle ni d’élève, ni de prof,  ni de soumission ; c’est un récit onirique mettant en scène deux jumeaux androgynes et bi, qui jouent de leur ressemblance pour mélanger les genres. Cependant, renseignement pris auprès de l’éditeur, l’erreur n’en est pas une. C’est un choix de marketing.

         — Ce titre contient deux mots clés, m’explique-t-il : « soumise » qui va brancher les adeptes du S.M. et « élève » qui attirera les amateurs de nymphettes. Question de sémantique, voyez ?

         — Mais il y a tromperie sur la marchandise, protestai-je avec véhémence. Les lecteurs ne seront pas dupes. Dès les premières pages, ils  verront qu’on s’est moqué d’eux !

         Mes arguments naïfs ne convainquent pas l’éditeur.

         — Dans un produit de ce genre, c’est l’emballage qui compte, rétorque-t-il. Vos « lecteurs »  ont acheté du rêve ; le contenu, ils s’en fichent. La plupart d’entre eux ne le liront même pas. En revanche, la femme nue sur la couverture et le titre accrocheur, ça, ils apprécieront !

         A quoi bon discuter ? Remballant mes scrupules, je  pars en claquant la porte. Plutôt que d’adhérer à ce plan crapoteux, je préfère laisser tomber tout de suite…

         Il m’a fallu bien des années — et de nombreuses expériences du même ordre — pour accepter l’idée que cet éditeur-là n’était pas pire que les autres, ceux qui publient de la littérature sacralisée, de la chair à Goncourt, des essais, de futurs best-sellers. Le livre, quelle que soit sa teneur, est une denrée de consommation courante — d’ailleurs, il se vend en supermarché,  d’où l’importance du packaging. Des marchands de papier, des pisseurs de copie, voilà ce que nous sommes. Quand on a compris ça, on se prend moins au sérieux. Et c’est une belle leçon d’humilité, je trouve.

 

          

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Gudule 06/08/2014 18:00

sages réflexions, Pata... et triste univers, hein !

Pata 06/08/2014 11:28

(Ah mince, ça ne marche pas les notes de musique ^^)

Pata 06/08/2014 11:27

◙ Marché, ton univers impitoya-ableu ! ◙

Pata 06/08/2014 11:22

Eh oui, marketing et packaging sont devenus les codes universels, et ils s'appliquent à à peu près tout...

Ce qu'on boit, mange, ce qu'on lit, ce qu'on écoute... Tout est étudié pour "toucher" (jamais mot ne fut plus éloigné de son sens que dans cette phrase ^^) un maximum de gens...

Et le pire, c'est qu'ayant travaillé dans la vente une grande partie de ma vie, je connais ses codes et leurs raisons, par forcément valorisantes pour la "masse" que nous, public, formons !

(Comme par exemple, le titre du 3ème volet de Rose, qui se devait de contenir ce prénom clef, sinon, les lecteurs auraient été perdus, forcément ^^)

Tororo 23/07/2014 03:01

C'est sage de ne pas avoir intitulé ce billet "OÙ SE TROUVENT MES TITRES? DANS LES POUBELLES DE MES ÉDITEURS": je trouve, moi aussi, que ça aurait fait trop "presse à sensations", comme titre.

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