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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 07:14

Le commissaire et Arthur Rimbaud

  Mes parents, petits commerçants des faubourgs de Bruxelles, avaient une caravane. C’était leur bol d’air pur, leur maison de campagne. Ils louaient à l’année un emplacement dans un sinistre camping de Waterloo, et qu’il pleuve, neige ou vente, nous nous y rendions du samedi après-midi au dimanche soir. Moi, j’aurais mieux aimé  rester à la maison, surtout les jours de pluie, mais on ne me demandait pas mon avis.

         Dans ce camping, désert de septembre à fin juin, il y avait heureusement une gamine de mon âge : Paulette, la fille des propriétaires. Durant presque trois ans — de 1959 à 1961 —, nous avons passé tous nos week-ends ensemble. Or, un samedi d’automne, surprise ! je la trouve en compagnie d’un grand flandrin à lunettes qu’elle s’empresse de me présenter. Il s’appelle Jacques Huysmans, va sur ses dix-sept ans et, avec son père, commissaire de police à Schaerbeek, occupera désormais l’emplacement 36.

         Son arrivée va sonner le glas de notre amité. Car si Paulette se l’est, d’office, approprié, la réciproque n’est pas vraie. Jacques écrit. Moi aussi. De sorte, que, très vite, s’instaure entre nous une complicité dont elle est exclue.

         L’émulation aidant, nous échangeons bientôt des poèmes enflammés. Et même s’il n’y a rien de physique entre nous (non, non, pas le moindre petit bisou, je le jure !), mon imagination s’emballe. Comble du romanesque, « mon Rimbaud » comme je le surnomme, orphelin de mère, vit sous le joug d’un père tyrannique. Ah, si je pouvais l’arracher à son emprise et l’emmener sur un bâteau îvre, cinglant vers des rivages lointains...

         Ces rêves, je n’en fais part à personne, bien entendu. Surtout pas au principal intéressé. Mais un soir, en veine de confidences, je les raconte à Paulette au téléphone. Mal m’en prend !  Une heure plus tard, on sonne à notre porte. C’est M. Huysmans escorté de son fils qui n’en mène pas large. Il explique à mes parents que le père de Paulette vient de l’avertir : nous préméditons une fugue, Jacques et moi.

         — Heureusement que la petite du camping a parlé, conclut-il. Ça m’a permis d’intervenir à temps. Mais je tenais à vous avertir au plus vite : ces enfants ont le diable au corps !

         Mes parents tombent des nues, Jacques nie farouchement. Il affirme que Paulette a tout inventé — et il est sincère. Moi, un peu moins, mais je fais chorus.

         — Nous qui avons si bien élevé notre fille, se morfond ma mère, en larmes. Je ne peux pas y croire.

         — Il y a des délinquants dans les meilleures familles, répond sombrement le commissaire. Si vous saviez ce que je vois, dans mon métier...

          — Peut-être votre expérience vous rend-elle un peu trop suspicieux ? suggère mon père.

         M. Huysmans le fusille des yeux.

         — Puisque je vous dis que j’ai découvert le pot-aux-roses !

         Et, pour preuve ultime, il sort nos poèmes de sa poche et en lit des extraits tout haut. Bonjour le scandale !

  Après cette soirée mémorable, je n’ai revu ni Jacques, ni Paulette. Le week-end suivant, nous quittions le camping de Waterloo pour celui de Rhode-Saint-Genèse, encore plus sinistre. D’autant que cette année-là, il a plu tout l’été. 

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Published by Gudule - dans Mezzé
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Castor tillon 06/02/2012 22:34

Les vers, ça valait l'exil, effectivement. Paulette, à 16 ans, n'a pas été très mature non plus sur ce coup-là. La jalousie, ça te fait faire des trucs terribles.

gudule 06/02/2012 22:04

Pas des lettres d'amour, des poèmes ! C'est bien pire. Y a rien de plus subversif que les vers, voyons !

Castor tillon 06/02/2012 19:09

Décidément, Waterloo, c'est le bled des retraites honteuses.

Castor tillon 06/02/2012 18:46

Ah, mais ! On voit que ce commissaire a l'habitude des délinquants ! Il a débusqué Héloïse et Abélard ! L'histoire se déroule dans l'autre sens, avec Gudule . Tu parles d'un scandale, deux mômes
qui s'échangent des lettres d'amour !

Et Paulette est une vilaine.

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