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17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 08:23

 

         RETOUR À IXELLES

 

         Le lendemain, à 15 h 23, Rose débarque à la gare du Midi avec armes et bagages. Marcel Vermeer, prévenu par téléphone le matin même, l'attend sur le quai. L'apercevant à la portière, empêtrée dans ses gamins et ses valises, il se précipite, embrasse les uns, décharge les autres, entraîne tout le monde vers le parking.

Son bonheur fait plaisir à voir.

— Te voilà à nouveau parmi nous, ma chérie. Ta mère est folle de joie. Elle se réjouit de pouvoir enfin choyer ses petits-enfants… Comme Grégoire a poussé ! Et cet adorable Olivier que je ne connaissais qu'en photos : tout le portrait de ton mari.

Sa volubilité compense un peu le mutisme de Rose qui desserre à peine  les lèvres — heureusement relayée par le babil de ses fils, que ce papy radieux agrée visiblement. Prétendre qu'elle n'est pas contente de retrouver son père serait exagéré : les liens du sang existent, qu'elle le veuille ou non. Mais elle a beau se raisonner, ce retour au passé la glace. Car, elle en est certaine, ses parents ne sont pas dupes : sa soi-disant visite est un aveu d'échec. Après avoir conquis sa liberté de haute lutte, venir se remettre, tête basse, sous leur tutelle, quelle humiliation !

C'est pure parano de sa part, bien entendu. La joie de Marcel Vermeer est dénuée de la moindre arrière-pensée de cette sorte. 

— Durant toutes les années où tu n'étais pas là, nous nous sentions comme deux vieux croûtons de pain sans confiture, avoue-t-il tendrement.

         Et de décrire leur ravissement, à Suzanne et lui, en apprenant que Rose s'installait à Paris.

         — Trois cents kilomètres, c'est la porte à côté.  Nous pourrons voir grandir nos petits-enfants.

         L'enthousiasme de sa femme n'est pas moindre. Sitôt qu'elle avise "ses voyageurs", à travers la vitrine de la quincaillerie, elle délaisse ses clients pour courir à leur rencontre.

Mes chéris, que je suis contente !

Elle serre avec transport sa fille contre son cœur, puis les deux loupiots sur lesquels elle s'extasie  : 

— Quels délicieux petits trésors ! Ils sont aussi différents que le jour et la nuit, mais si beaux, chacun dans son genre.

Une tarte aux pommes trône sur la table de la cuisine, que Grégoire repère aussitôt. Dans la minute qui suit, à l'exception de Marcel qui relaie sa femme à la boutique, tout le monde se régale.

Même Rose.

Eh oui.

Rose qui, touchée à l'extrême par l'accueil de sa mère, commence à se détendre. Et se reproche déjà ses réticences.

Elle se les reproche davantage encore quand Suzanne lui annonce :

Je t'ai préparé une  chambre… Tu m'en diras des nouvelles !

Ma chambre d’avant ?

Non, non, bien mieux que ça.

Avec un air de conspiratrice, la mère précède sa fille dans l’escalier jusqu'au au dernier étage.

 On va chez "Mademoiselle" ? s'étonne Rose. 

— Il n'y a plus de "Mademoiselle" : elle est morte l'année dernière.

Rose reçoit la nouvelle comme une coup de poing dans le ventre. 

Mademoiselle était le fantôme de la maison. Son invisible locataire. Quelque vingt ans auparavant, lorsque les Vermeer avaient racheté l'immeuble, elle y vivait déjà. Une personne sans âge, un peu simplette, que le précédent propriétaire hébergeait plus par pitié que par lucre étant donné la modicité de son loyer. Marcel et Suzanne, n'ayant pas l'usage de la vaste pièce qu'elle occupait sous les combles, s'étaient sentis moralement obligés de la garder. Ils n'avaient jamais eu à s'en plaindre : Mademoiselle était un modèle de discrétion. Bien qu'elle utilise leur porte d'entrée — et, donc, les croise régulièrement dans l'escalier —, elle ne troublait pas plus leur intimité que ne l'eût fait la présence d'un chat. Ils l'ignoraient ou, dans le meilleur de cas, la saluaient d'un bref signe de tête. Là se bornaient leurs relations. Quant au montant du terme, il était scrupuleusement glissé, au début de chaque mois, dans la boite-aux-lettres des Vermeer, sans qu'en vingt ans de vie commune ils aient jamais eu à le réclamer.

Rose qui, durant son enfance, calquait son comportement sur le leur, avait fini par se poser des questions, à la longue. Quel était cette femme qui rasait les murs ? Pourquoi ne l'appelait-on pas par son vrai nom ? Pour quelle raison menait-elle cette existence recluse, en marge de la société ?  Était-ce un choix, une fatalité ?

         —Vous devriez l'inviter de temps en temps, disait-elle à ses parents. Pour Noël, par exemple. Ça doit être terrible de rester toujours seule.

—Nous avons essayé de frayer, au début, lui répondaient-ils. Elle nous a fait comprendre qu'elle ne le souhaitait pas. C'est une ancienne carmélite, évincée du couvent pour raisons de santé, mais qui reste fidèle à ses vœux :  solitude, chasteté, pauvreté, silence. Ce ne serait pas chrétien de la pousser à les rompre.

         Rose ne se satisfaisait pas de cet "alibi" qui, estimait-elle, confortait ses parents dans leur égoïsme —bien que ses propres tentatives d'approches se fussent toujours soldées par des échecs. Les : « Bonjour, Mademoiselle, comment allez-vous? » qu'elle tonitruait à chaque rencontre ne récoltaient qu'un timide sourire. Jamais le moindre son n'avait franchi les lèvres de l'étrange créature. Pourtant, elle n'était pas muette : en passant sur le palier, on l'entendait souvent fredonner des cantiques…

Mademoiselle s'est éteinte comme elle avait vécu : sans déranger personne. L'annonce de son décès emplit Rose de tristesse.

La pauvre, souffle-t-elle, la gorge serrée.

— On ne l'a découverte qu'une semaine plus tard. C'est l'odeur qui nous a alertés. Sans ça, elle y serait toujours : nous ne nous serions rendu compte de rien. 

Avec quelle inconscience sa mère lui assène l'atroce détail.

« De l'inconscience ou de la méchanceté ? » s'interroge Rose, effarée.

— Bref, poursuit Suzanne, à mille lieues de ce jugement lapidaire, nous avons récupéré la chambre. Un taudis d'une saleté repoussante, et qui puait, qui puait ! On a tout fait refaire : le papier peint, les plafonds, le parquet, les boiseries… Tu vas l'inaugurer.

Elle ouvre la porte comme on lève le rideau sur une scène de théâtre. Et Rose, pour la première fois, pénètre dans cette pièce mystérieuse qui, enfant, l’a tant fait fantasmer.

Oh, c'est ravissant !

Murs crème, rideaux de cretonne, un lit double couvert d'une courtepointe à fleurs, un mini-cabinet de toilette qui sent encore la peinture fraîche…

Vous serez bien, ici, non ?

Détail touchant : sur la table de chevet sont empilés ses livres favoris, aux pages toutes cornées à force d'être feuilletées. La pluie et le beau temps, de Prévert, La chatte, de Colette, Les fleurs du mal, de Baudelaire, Les anges noirs, de François Mauriac…

En proie — comme toujours lorsqu'il s'agit des faits et gestes de sa mère — à des sentiments aussi embrouillés que contradictoires, Rose se confond en remerciements, ne trouvant pas de mots assez flatteurs pour qualifier toutes les attentions dont elle est l’objet.

— Tatata, proteste Suzanne en riant, c'est bien naturel : cette maison n'a jamais cessé d'être la tienne. Fais comme tes petits mamours, va : prends possession des lieux. Regarde-les, ils se sentent déjà chez eux.

Grégoire, ravi de pouvoir enfin se dérouiller les jambes, parcourt la chambre de long en large en conduisant un véhicule imaginaire. Olivier, quant à lui, a rampé jusqu'au lit sur lequel il s'est hissé et, le pouce en bouche, fait ami-ami avec les oreillers.

D'un petit air coquin que sa fille ne lui connaît guère, Suzanne Vermeer se dirige vers le placard occupant tout un pan de mur :

— Tu n'auras qu'à ranger tes affaires ici, dit-elle, avant d'en extirper un énorme carton.

Qu'est-ce que c'est ?

Surprise !

Le mot magique interrompt les "vroum vroum" de Grégoire qui rapplique aussi sec, suivi de peu par son frère. Tel le Père Noël fouillant dans sa hotte, Suzanne Vermeer plonge la main dans la caisse et en sort un nounours d'un jaune pisseux, aux yeux en boutons de culotte mille fois recousus.

Mon Jopi ! s'écrie Rose.

— Donne ! Donne ! réclame Grégoire, l'œil luisant de convoitise.

Qu'est-ce qu'on dit à mamie ?

Siouplaît, mamie.

À la bonne heure. Et toi, Olivier, tu veux aussi un joujou ?

Un lapin usé jusqu'à la corde fait son apparition. Puis une poupée de celluloïd, vêtue d'un pull tricoté main et répondant au nom de Marinette. Puis un baigneur au crâne bosselé, des pantins représentant Tchantchès et Nanesse – les héros du folklore liégeois —, un jeu de dominos, un jokari, une balle…

Je n'en reviens pas. Tu as tout gardé ?

— Oui, je les avais rangés dans une malle, au grenier, en prévision de tes enfants, justement.

— Tu ne peux pas savoir à quel point ça me touche, de retrouver ces vieux jouets que j'ai tant aimés.

En tout cas, ils font des heureux.

Elles se sourient, sans quitter des yeux les bambins qui s'affairent parmi leurs nouveaux trésors.

— Si nous montions tes bagages ? propose Suzanne Vermeer. Tu pourrais déjà t'installer.

Rose approuve avec énergie. Elle nage dans la félicité. Avoir une armoire à sa disposition, un lit, de l'espace pour ses gosses, quel luxe après l'exigüité du studio parisien !

— J'aurais dû venir plus tôt, confie-t-elle à sa mère. Nous étions vraiment trop à l'étroit, chez Gaby.

— On n'est jamais mieux que près de ses parents, assure cette dernière. Il serait peut-être temps que tu t'en rendes compte.

C'est vrai, répond humblement Rose.

Et, à cet instant précis, elle est sincère.

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Published by Gudule - dans Mezzé
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commentaires

Annie GH 18/04/2014 11:07

Ambivalence des relations mère-filles… je l'ai connu avec ma mère, et maintenant avec mes filles… Qu'en sera-t-il avec ma petite-fille ?

Castor tillon 17/04/2014 20:20

C'est avec les vieux croûtons qu'on fait les meilleurs scoops.

Gudule 17/04/2014 19:45

Bof, c'est pas nouveau, quand même, que les parents sont de vieux croûtons !

Pata 17/04/2014 18:00

Whaw... Un retour à l'opposé des craintes de Rose quand elle y pensait !
Très touchant ce chapitre, à bien des sens :))

Tororo 17/04/2014 16:08

Ça va loin, ce parallèle entre les parents, les enfants, le pain et la confiture.

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