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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 22:28

PETITE MUSIQUE DU SOIR

 

Tiens, qui voilà !

Lili et Lucas en personne.

— On avait envie de le découvrir, ce fameux bistrot, explique Lili. Tu nous en as tellement parlé.

— Mme Irène, je vous présente mes meilleurs amis, déclare Rose, tout sourire. Elle, c'est l'institutrice de Grégoire…

— Et bientôt d'Olivier, coupe Lili, en avisant ce dernier, pendu aux basques de Béchir. Coucou, p'tit bonhomme !

Olivier tangue vers elle, les bras tendus :

— I-iii ! 

Et lui, poursuit Rose en désignant Lucas, c'est un clown fabuleux.

— Enchantée, sourit Mme Irène. Que prenez-vous ? C'est ma tournée.

         La conversation se poursuit devant un verre.

— Au fait, je n'ai aucune nouvelle d'Amir, dit Lucas à Rose. Il a avancé, sur la musique du film ? Le tournage se prépare, et j'aurais aimé montrer quelque chose au réalisateur.

Comment ? bondit Rose. Il ne t'a pas averti ?

Averti de quoi ?

Ben… il veut laisser tomber.

L'irruption de Wadiah et Fathia coupe court à la conversation.

— Reste avec tes amis, dit Mme Irène en se levant. Trois thés à la menthe, comme d'habitude, mesdemoiselles ?

         Ayant confirmé la commande, les fatmas se dirigent vers au fond de la salle avec des litanies de Salaam aleikoum*.

Ce sont les copines de Béchir, souffle Rose.

On avait compris, répond Lili sur le même ton.

Mme Irène les surnomme "le harem"…

Elle se marre.

— Tu disais quoi, à propos d'Amir ? reprend Lucas, visiblement contrarié.

— Qu'il veut laisser tomber. Il est très mal, en ce moment… Je ne sais plus à quel saint me vouer.

— J'irai le voir, en sortant d'ici. Je suis sûr que s'il s'y remettait, il irait mieux.

Encore faudrait-il obtenir qu'il s'y remette !

— Je vais essayer de le convaincre tant qu'il en est encore temps. Parce que s'il tarde trop, on va être obligés de prendre quelqu'un d'autre. Ce serait dommage, non ?

 

Ce soir-là, Rose rentre chez elle pleine d'espoir. Le clown a-t-il eu gain de cause ? Va-t-elle trouver son homme penché sur sa guitare ? Elle écoute, en retenant son souffle.

Quelques notes lui parviennent à travers la paroi. Une bouffée de joie au ventre, elle ouvre la porte.

         La guitare est dans le salon. Amir dans la cuisine. Prostré, comme d'habitude.

         La musique, elle, provient de la chambre des enfants.

         — Lucas est passé, tout à l'heure, répond Amir à sa question muette. Il a apporté un xylophone à Grégoire.

         Rose en chialerait de désappointement.

 

                                            *Salaam aleikoum : salutation arabe

 

 

 

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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 22:05

 

 

                                                      WISDOM

 

Elle ne dit rien à Amir : inutile de l'alarmer, il a déjà bien assez de misères avec lui-même. En revanche, comme c'est l'heure d'aller chercher Grégoire, elle en parle à Lili.

— Diouf ? s'exclame cette dernière. Je le connais très bien, je l'ai eu comme élève. Un pauvre môme… Sa mère devait avoir treize ou quatorze ans, quand il est né. Aujourd'hui, elle se prostitue, se drogue ; une véritable épave.

Et qui s'occupe de lui ?

— Ses grands-parents, en théorie. En théorie seulement, parce qu'en pratique… Déjà, tout petits, les gosses étaient complètement livrés à eux-mêmes.

LES gosses ? Il y en a plusieurs ?   

— Diouf avait un frère jumeau, Wisdom, qui est mort il y a un an, environ…

De quoi ?

Un accident de mobylette.

 

Rose n'en dort pas de la nuit.

Le gamin scotché dans la tête.

Et la petite maman de quatorze ans, aussi.

Elle n'a aucun mal à l'imaginer : une adolescente maigrichonne, tout en bras et en jambes, avec ce ventre qui lui pousse, incongru, indécent, accusateur… Puis, insensiblement, un glissement s'opère et son propre passé remonte à la surface. Elle se revoit, il n'y a pas si longtemps, dans une situation analogue. Ses angoisses, ses colères, ses révoltes d'alors lui reviennent en mémoire.

« Ce gosse, se dit-elle, ç'aurait pu être le mien si j'avais eu moins de chance. Si je n'étais pas née dans un milieu privilégié, si je n'avais pas été prise en charge par des gens aimants, j'aurais peut-être fini, moi aussi, droguée, prostituée, laissant mon fils à l'abandon… »

Elle se dit encore :

« Il a la rage ; normal, après ce qu'il a vécu. Déjà si maltraité par le sort, à son âge. Quelle injustice ! Et moi qui lui en veux, moi qui en ai peur… Moi, moi, qui pourrais être sa mère ! » Et de détester la femme qui, en pareilles circonstances, eût fait preuve d'autant d'incompréhension envers Grégoire.

De sorte que, le lendemain :

— Vous connaissez le nom de famille de Diouf, madame Irène ?

Non, pourquoi ?

Simple curiosité. Il habite bien dans l’H.L.M. ?

— Oui, dans cet horrible bunker où les gens sont entassés comme de rats.

Vous n'avez pas l'air de l'apprécier beaucoup, dites donc.

— Avant, il y avait un square, à cet endroit-là. Par la vitrine, j'apercevais les arbres, les fleurs, les enfants qui jouaient. Et le soir, après la fermeture, on allait souvent s'y asseoir, avec Béchir, histoire de décompresser un brin… "Ils" l'ont détruit pour mettre ce bloc de béton à la place. Tu ne voudrais pas que je "les" en remercie !

Rose hoche la tête avec compassion, puis insiste :

Le petit Diouf, il vit à quel étage ?

— Pourquoi ? Tu veux aller te plaindre chez ses parents ? Je te comprends, remarque : à ta place, j'aurais la même réaction. Une bonne correction ne lui ferait pas de mal, à ce garnement.

Ce n'est pas ça, dit Rose, mais…

La porte, s'ouvrant sur Isaac, l'interrompt.

         — Tiens, demande-lui, à lui, dit Mme Irène. Il connaît tout le monde.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mesdames ? s'enquiert le plombier.

Le petit Diouf, tu vois qui c'est ?

— L'affreux Jojo* qui met des pétards dans les boîtes aux lettres ? Je viens juste de le croiser sur le parking. Il préparait encore un mauvais coup, je parie !

Sur le parking ? dit Rose. Où ça, exactement ?

— À droite, près de l'escalier qui monte aux ascenseurs. C'est toujours là qu'il traîne.

Je peux y aller, madame Irène ? J'en ai pour deux minutes.

Signe d'approbation ; Rose s'éclipse, sans même prendre le temps d'enfiler son manteau.

 

Diouf, assis sur les marches de ciment brut, la regarde approcher comme un chat guette une souris. De sorte qu'à quelques mètres de lui, elle s'arrête : prudence oblige. 

Je te cherchais, dit-elle.

Il prend un air bravache :

Qu'est-ce que tu me veux ?

Pourquoi tu m'as frappée, hier ?

Parce que ta patronne a frappé Wisdom.

Une seconde de silence stupéfait.

Comment ça ?

Ta salope de patronne a frappé Wisdom, répète le gamin.

Quand ?

Avant qu'il se casse la margoulette.

Dans la tête de Rose, la petite machine à réfléchir se met en marche. Elle se remémore les paroles de Mme Irène, la veille au soir : L'an dernier, ils s'amusaient à cracher sur ma vitrine… J'en ai chopé un et je lui ai tiré les oreilles.

C'était ton frère ? articule-t-elle.

—Je comprends que tu lui en veuilles, mais pourquoi tu t'en prends à moi ? Je n'ai rien à voir là-dedans.

Elle n'était pas là, c'est pas ma faute.

Tu n'avais qu'à revenir un autre jour.

— J'avais juré à Wisdom de le venger. Hier, c'était l'anniversaire de sa mort. J'ai tenu ma promesse.

« Je rêve, se dit Rose. Des histoires pareilles, ça n’arrive que dans les romans. »

Hélas, non.

— Maintenant que tu t'es vengé, on se réconcilie ? propose-t-elle, en tendant la main (tout en se ménageant une possibilité de retraite, au cas où).

Diouf fronce les sourcils, tergiverse un instant.

— Tu me files des sous pour acheter des bombecs ? finit-il par demander, méfiant.

Si tu me serres la main.

Gravement, il tend la sienne. Rose la reçoit, toute chaude, dans sa paume, cette main frappeuse, cette main vengeresse. Une main petite. Fragile. Et sale.

— Bien, dit-elle. 

Et elle y dépose une pièce de cinq francs.

 

L'instant d'après, le gosse détale en direction de la boulangerie.

 

        

 

* Affreux Jojo : expression des années 60 pour dire : un sale mioche 

 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 23:07

 

        

                                                     DIOUF

 

 

— Je monte cinq minutes chez moi, dit Mme Irène. Tu jettes un coup d'œil sur Béchir ?

Maintenant que Rose est son employée, elle la tutoie. Rose, non ; privilège de l'âge.

Ne vous en faites pas pour lui, Olivier le surveille.

Rien n'est plus vrai : le bambin et le petit homme sont devenus inséparables. Et se comprennent par signe —si ce n'est par télépathie. 

Rose encaisse la consommation du gros François, débarrasse la table de Zabelle qui vient de partir ­—en oubliant, comme toujours, de payer — et, bien que ni Olivier ni Béchir ne soient en mesure de lui répondre, elle remarque tout haut :

— Ça ne se bouscule pas au portillon, aujourd'hui.

Au même instant entre un Africain d'une douzaine d'années.

Bonjour, dit Rose, qu'est-ce que tu prends ?

Une bière, répond le gamin.

À ton âge ? s'étonne Rose.

— Occupe-toi de tes fesses. T'es là pour me servir, alors, tu me sers et tu la boucles.

         — Je n'ai pas le droit de vendre d'alcool aux mineurs, objecte Rose.

Du doigt, elle lui indique le règlement, affiché derrière elle. 

 Regarde, c'est écrit là.

Pétasse, siffle le gamin.

Et il lui balance une gifle magistrale.

Le temps que Rose, suffoquée, se remette de sa surprise, il a pris la poudre d'escampette.

Mme Irène, redescendant au même moment, la reçoit en larmes dans ses bras.

— Allons, allons, ce n'est rien, c'est le métier qui rentre, assure-t-elle avec philosophie tandis que Rose, d'une voix entrecoupée, lui narre l'incident.

Puis, s'adressant à son mari :

Tu as vu qui c'était ?

Béchir hoche la tête et répond dans un sabir que Rose ne comprend pas.

— Le petit Diouf ? s'écrie Mme Irène. Ça ne m'étonne pas de lui : c'est un des voyous de la cité d'en face. Ils sont toute une bande. L'an dernier, ils s'amusaient à cracher sur ma vitrine. Alors un jour, j'en ai chopé un et je lui ai tiré les oreilles. Il l'a senti passer, je te prie de le croire ! D'ailleurs, après, ils se sont tenus à carreaux…

En tout cas, il m'a fait mal, pleurniche Rose.

Regard apitoyé de Mme Irène.

— Retourne chez toi, va, je fermerai. Tu as eu assez d'émotions pour aujourd'hui.

Rose ne se le fait pas répéter. Mais avant de sortir, elle regarde longuement à droite et à gauche si la voie est libre. Des fois que Diouf traînerait encore dans les parages…

 

 

 

 

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 22:50

 

 

LES BONS AMIS

 

À la longue, Rose finit par connaître tous les habitués. Et par s'attacher à certains d'entre eux, qu'elle en vient bien vite à considérer comme des amis. Isaac, par exemple…

Isaac, c'est le sosie d'Omar Sharif avec vingt ans de plus. Plombier de son état, il fut — et s'en flatte — le tout premier client des Bons Amis. Mme Irène, que Rose soupçonne d'avoir un petit faible pour lui, ne se lasse pas d'évoquer leur rencontre :

— Il est entré, ce vieux provo, je venais tout juste d'ouvrir. J'étais dans mes petits souliers, évidemment ! Il s'est accoudé au zinc, nous a regardés, Béchir et moi, et a gueulé : « Shalom, les Arabes ! » Alors moi, du tac au tac — vous me connaissez, je n'ai pas ma langue dans ma poche — : « Salaam, le Juif ! ». Tu t'en souviens, Isaac ? Qu'est-ce qu'on a rigolé. 

— Tu parles : c'était quasiment le même mot. Faudrait leur faire comprendre, à ces cons de militaires : quand on emploie le même mot pour dire bonjour, c'est qu'on est frères.

Il y a aussi Manu. Ah, Manu…

Il (enfin, elle) est transsexuel(le). Un ancien gendarme devenu officiellement femme, qui exhibe à tout bout de champ sa carte d'identité pour prouver qu'en dépit des apparences, c'est mademoiselle et non monsieur qu'il faut l'appeler — nonobstant une carrure impressionnante, une voix de basson, et un bleuissement suspect des joues, en fin de journée.

En revanche, Manu a un cœur de midinette. Elle s'enflamme chaque semaine pour un nouveau galant. Rose à qui, entre deux Kirs, elle confie ses espoirs et ses déceptions — celles-ci succédant toujours à ceux-là —, l'exhorte à la patience.

— L'amour vous tombe toujours dessus au moment où on s'y attend le moins, assure-t-elle, forte de sa propre expérience.

Comme, en dépit de ce bel optimisme, l'âme sœur tarde à se présenter, Manu comble son vide affectif en recueillant les chiens et les chats errants — ainsi, d'ailleurs, que les hamsters, souris blanches, canaris, etc, dont leurs propriétaires veulent se débarrasser.

—Mon studio est une véritable arche de Noé, se plaît-elle à déclarer. Il n'y me manque qu'un cochon.

Et, ce disant, elle lance des œillades appuyées aux routiers de passage (qui se gardent bien de relever l'allusion).

Il y a également le gros François, garçon boucher à La Villette, la vieille Zabelle, qui s'en va toujours sans payer, Fathia et Wadiah, les sœurs maghrébines aux mains rouges de henné, et Gaël…

Ça, Gaël, c'est toute une histoire !

Un après-midi, Mme Irène ayant accompagné Béchir à l'hôpital pour des examens, Rose était seule dans le troquet désert. Le dos au comptoir, elle alignait ses verres le long de l'étagère quand la porte s'est ouverte sur un tonitruant :

Salut, la compagnie !

Bonjour, a-t-elle répondu sans retourner.

Quelque trente secondes plus tard, ayant achevé son rangement:

— Qu'est-ce que je vous sers, mons… ?

Personne.

En revanche, une voix jaillie de nulle part :

Un demi, s'il vous plaît !

Or, ce jour-là, Rose était d'une humeur massacrante.

— C'est quoi, ce gag ? a-t-elle grogné. Si vous me faites une blague, je vous préviens, elle n'est pas drôle.

Furieuse, elle s'est penchée par-dessus le comptoir… pour se retrouver nez à nez avec un nain. On imagine sans peine sa confusion.

Oh… je… je… désolée… je ne vous avais pas vu.

Et lui, royal :

         — J'accepte vos excuses, à condition que vous trinquiez avec moi.

Ainsi se sont-ils retrouvés assis à la même table, lui devant sa bière, elle devant un café.

Une demi-heure après, elle savait tout de lui : qu'il s'appelait Gaël, était originaire du sud de la Bretagne, travaillait au tri postal et pratiquait, à haute dose, l'autodérision.

Comme, par exemple, lors de cette explication très personnelle de son handicap :

— Ma mère ne voulait pas d'enfant. Quand elle a découvert qu'elle était enceinte, elle est allée chez une rebouteuse qui lui a fait des passes magnétiques. Au bout d'une heure de simagrées et de prières, la bonne femme lui a affirmé : «Ton bébé est parti ». Manque de bol, il en restait la moitié : moi.

De l'humour noir, ça s'appelle. Rose a ri, par politesse. Pour ne pas le vexer une seconde fois. Mais en réalité, elle trouvait ça plus poignant que drôle.

         Depuis, ils sont copains.

 

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 21:54

 

 

                                   LE CRI (SUITE)

 

Une autre fois :

Je voudrais en finir, dit Amir.

En dépit des efforts du médecin, son état empire de jour en jour.

         — Tu voudrais QUOI ? s'étrangle Rose — qui a très bien compris.

— Je suis un poids mort pour toi. Une charge inutile. C'est ce qui pourrait t'arriver de mieux, que je disparaisse…

« Qu'est-ce que je fais ? se demande Rose. Je lui en retourne une ? »

La tentation est si forte qu'elle en a des fourmis dans les doigts.

— Et les mômes, tu y as pensé ? rugit-elle. T'as décidé de les démolir, c'est ça ? De bousiller leur avenir ?

Il se bouche les oreilles :

Tu ne comprends rien à rien !

— Je comprends surtout que tu es un monstre d'égoïsme. Tout ce qui compte pour toi, c'est toi, toi, toi. Qu'on morfle, les enfants et moi, tu n'en as rien à battre. Elle a bon dos, la dépression, tiens !

Il la regarde. Les yeux immenses, dans son visage amaigri. Démesurés. Des yeux de martyr. De fou.

Oh, pardon ! souffle-t-elle, en se jetant dans ses bras.

Et lui :

— C'est moi qui te demande pardon, chérie. Je vais essayer de tenir le coup, je te le promets.

N'empêche que, désormais, Rose vivra avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et chaque soir, en rentrant, elle ne pourra se défendre d'une sourde appréhension…

Du coup, elle décide d'emmener Olivier au travail.

         — Tu seras plus pénard, prétexte-t-elle. Et Béchir adore jouer les nounous.

Il est hémiplégique.

« Et alors ? a-t-elle envie de dire. C'est moins traumatisant, pour un gosse de deux ans, qu'un papa suicidaire ! » Mais elle s'en garde bien.

Je l'aurai à l'œil, ne t'inquiète pas, répond-elle, rassurante.

— Décidément… ce satané troquet me prendra tout, même mon fils, marmonne Amir entre ses dents.

Rose fait semblant de ne pas l'entendre.

 

 

 

 

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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 22:42

 

 

 

                                                  LE CRI

 

La rue de la Goutte d'or est encore plus sinistre la nuit que le jour. Une bruine légère sature l'atmosphère, posant une sorte de fine couche grasse sur les pavés. Dans le halo blafard des lampadaires grouille un mouchetis de gouttelettes. Se découpant sur le ciel d'un noir sale, la silhouette massive de l’H.L.M. semble un molosse géant, tapi, prêt à bondir.

« Comme réconfort, c'est réussi, pense Rose. Faut vraiment être débile pour trimbaler un dépressif dans ce décor de cauchemar ! »

Elle se giflerait bien, tiens ! Mais bon, le mal est fait.

         — On va jusqu'au parc ? propose-t-elle, à tout hasard.

         Amir la suit, docile. N'ayant, sans doute, même plus la force de la contrarier.

         La lugubre promenade est si éprouvante que Rose se dit : « Je donnerais bien dix ans de ma vie pour être ailleurs ! » Elle n'a pas le souvenir, au cours de son existence, d'avoir traversé de période aussi sombre. Ni en Belgique, ni au Liban — surtout pas au Liban !

         Jamais ils n'auraient dû venir en France. Jamais.

         Elle soupire. Rabâcher ne sert à rien, il faut po-si-ti-ver.

— On va s'en sortir, tu verras. D'ailleurs, moi, je commence à m'habituer. Finalement, c'est très cool, Aubervilliers.  Et plein de gens charmants.

Amir lui lance un regard aigu :

Tu as rencontré quelqu'un ?

Pourquoi tu dis ça ?

— Je croyais que tu détestais cet endroit… Pourquoi as-tu changé d'avis ? Tu as fait la connaissance d'un autre mec, n’est-ce pas ? Je le savais. Je l'avais pressenti. Rien de bon ne pouvait sortir de ce troquet de merde.

Tu arrêtes tes conneries ou je me fâche pour de bon ?

Elle a haussé le ton. Dans le silence nocturne, sa voix ténue résonne comme un tonnerre de Brest

Un cri à vous glacer les sangs lui fait écho. D'où vient-il ? Du parc ? De l’HLM ? De l'une des maisons aux fenêtres murées ? De ces hangars déserts où tout peut arriver, un viol, un crime, ou pire ?

Saisis d'une même trouille, Amir et Rose se regardent. S'attrapent par la main. Et partent en courant, talonnés par la peur.

Ils parviennent chez eux hors d'haleine. Avec le sentiment de l'avoir échappé belle.

Conclusion d'Amir :

— Tu vois, Rose, ce hurlement qu'on a entendu… Eh bien, c'est le même, exactement, que celui que j'ai dans la tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 00:06

 

PROMENADE NOCTURNE

 

Hélas, la création demande un minimum d'entrain. Or, du fait de sa maladie — dont c'est justement la caractéristique —, Amir en est, pour l'heure, totalement dépourvu. Dès lors, bien qu'ayant apprécié à sa juste valeur le spectacle des Clounes, il "sèche". Et au bout de trois jours d'essais infructueux, déclare :

Je renonce.     

— QUOI ? bondit Rose. Tu n'es pas sérieux, là ? Tu laisserais passer une occasion pareille ?

En ce moment, je suis incapable d'aligner trois notes.

Il a la voix qui tremble, en disant ça.

Navrée par ce poignant constat, Rose hésite entre le plaindre et le secouer. Puis elle se dit que ces deux attitudes sont aussi infantilisantes l'une que l'autre — donc indignes de l'amour qu'elle lui porte — et opte pour une troisième : le défi.

— À toi de décider, hein, lance-t-elle. Moi, je veux bien rester serveuse jusqu'à la fin de mes jours !

Résultat des courses : non seulement Amir ne crée pas, mais il s'enfonce encore un peu plus dans son mal-être.

 

 

 

                                                    *

 

Une nuit :

Amir ?

Ça va ?

Rose se redresse sur le coude. Un filet de lune, pénétrant entre les rideaux disjoints, dessine le profil de son mari, à ses côtés, dans l'ombre. On dirait un gisant de marbre. Allongé sur le dos, les bras le long du corps et les yeux grand ouverts, il fixe un point très loin, droit devant lui.

Amir, insiste-t-elle. Amir, réponds-moi !

Il tourne la tête vers elle. Ses yeux brillent étrangement.

Tu pleures ?

Depuis quelques temps, il ne fait plus que ça, pleurer. Elle l'enveloppe dans ses bras, le berce.

— Qu'as-tu, mon amour ? Pourquoi ne dors-tu pas ? Il est au moins deux heures du mat' !

         Et lui, dans un souffle :

Je ne te mérite pas.

C'est quoi, ce nouveau délire ?

— Ce n'est pas un délire, c'est la vérité. Tu devrais me quitter, refaire ta vie ailleurs.

Elle allume la lampe de chevet ; il est pâle à faire peur.

         — Tu veux qu'on parle, Amir ? Tu as quelque chose de spécial à me dire ?

Pas de réponse. Il a repris sa pose de gisant muet. Littéralement muré dans sa souffrance.

Euh… On va faire un tour ?

L'entraîner dehors, c'est tout ce qu'elle a trouvé pour le pousser à bouger. À quitter cette immobilité de statue qui la transit.

         Elle le prend par la main, le tire du lit. L'oblige à s'habiller :

— Allez ! Ton pantalon… Ton pull, maintenant ;  tes chaussettes.

Il obéit en automate.

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 22:24

 

 

CHANGEMENT DE PATRONNE (SUITE)

 

 

         Quelques jours plus tard :

Rose, vous ne voudriez pas venir travailler chez moi ?

Rose avale sa salive.

Pour de vrai, vous voulez dire ?

— Oui, j'ai absolument besoin de quelqu'un. Toute seule, je ne m'en sors pas, et, dans son état, Béchir ne m'est plus d'aucune aide.

Si ça ne tenait qu'à elle, Rose sauterait d'emblée sur l'opportunité. Mais il y a Amir…

Devant son manque d'empressement, Mme Irène insiste :

—Je vous ferai un contrat tout ce qu'il y a d'officiel, vous savez ! Avec lequel vous pourrez demander un permis de travail, ce qui vous donnera droit à la sécurité sociale et tout le bataclan. Pour vous, c'est assez inespéré !

Rose en est bien consciente, cependant, elle hésite. Pèse le pour et le contre. Envisage le conflit conjugal et ses déplorables conséquences — en particulier l'aggravation probable de l'état d'Amir — avant de réaliser que, grâce à la sécu, elle va pouvoir lui offrir les soins d'un spécialiste.

Ce dernier argument l'emporte sur tous les autres.

— D'accord ! Mais laissez-moi deux ou trois jours pour préparer le terrain : moi aussi, j'ai un homme mal en point…

 

Le destin, décidément clément, va jouer en sa faveur car, le soir même :

— Lili nous invite à dîner, annonce Amir, en ramenant Grégoire de l'école. Son mari aimerait me rencontrer, paraît-il.

— Tant mieux, répond Rose, préoccupée par son aveu.

« Je lui dirai demain, décide-t-elle. Inutile de gâcher sa soirée. »      Et, avec un enjouement qui sonne faux, elle ajoute :

— Ce sera l'occasion d'inaugurer ma belle robe.

La mode hippie, qui commence à sévir, a mis au goût du jours les fringues "venues d'ailleurs". Tuniques indiennes, boubous africains, blouses roumaines et bottes scandinaves rehaussées de broderies fleurissent dans les rues et aux vitrines des magasins. La panoplie d'Omane ne dénotera donc pas dans le paysage.

Non seulement elle ne dénote pas, mais elle récolte un franc succès !

— Tu es magnifique, s'exclame l'institutrice lorsque, ayant retiré son manteau, Rose lui apparaît dans toute sa splendeur.

Et Lucas de renchérir :

— On dirait une apparition !

— Merci, roucoule Rose — dont les soucis s'envolent, chassés par le compliment.

Lili et Lucas habitent à deux pas de l'école, dans un appartement de fonction joli comme tout.

« Bien arrangé, surtout », estime Rose, séduite par la décontraction du lieu.

Plantes vertes, tables basses, coussins… Pas de fauteuils, mais une moquette à longs poils où l'on se vautre… Petits éclairages judicieusement placés, accentuant l'ambiance feutrée…

— J'adore votre intérieur, s'exclame-t-elle. Je sais, je me répète, je vous l'ai déjà dit à Noël, mais…

Se tournant vers son mari :

— Tu vois, c'est une déco comme ça que j'aimerais, chez nous.

Lucas se marre. Il a la même dégaine à la ville que sur scène (Pfouf en moins) :  un grand flandrin* tout maigre avec une grosse moustache et un petit gilet noir sur sa chemise rayée. Lili, quant à elle, a remplacé son jean par une jupe longue dans laquelle elle trébuche sans cesse.

— Faudrait que la raccourcisse, dès que j'aurai cinq minutes…

La voix de Cat Stevens s'élève en sourdine : « My lady d'Arbanville… »

 Ça aussi, j'adore, apprécie Rose.

Comble du bonheur : Grégoire se tient coi. La présence de sa maîtresse l'impressionne, c'est évident. Ainsi que celle de Lucas, son dieu.

Pourvu que ça dure, remarque Amir, mi-figue mi-raisin.

J'ai ce qu'il faut pour, répond Lili.

Et, tandis que son mari sert les apéritifs, elle se glisse dans la pièce voisine dont elle ramène une montagne de jouets.

—Ce sont ceux de ma classe que j'ai emportés en prévision de ce soir. Il faut bien que tout le monde rigole, n'est-ce pas les bouts-de-chou ? Pas seulement les grandes personnes ! Allons, venez vous amuser !

Les bouts-de-chou ne se font pas prier.

— Pfiou, tu sais y faire, toi, avec les mômes, souffle Rose, admirative. Je n'ai jamais vu mes monstres aussi sages.

Je n'ai aucun mérite : c'est mon métier. 

À croire que tu les as envoûtés.

— Evidemment ! Tu ne savais pas qu'ils n'engagent que des sorcières diplômées, dans les maternelles ?

La vanne, un peu bébête, déclenche l'hilarité de Rose. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était pas sentie aussi détendue… Et ça ne fait que commencer.

— Un producteur-télé veut tourner un court-métrage sur nous, explique Lucas, tout en sirotant son vin d'orange (fabrication maison). Une sorte de documentaire plus ou moins romancé, d'une vingtaine de minutes environ. Et on cherche quelqu'un pour nous faire la musique. Tu es compositeur, toi, non ?

La question s'adresse à Amir.

Euh… répond celui-ci, pris de court.

— Bien sûr, intervient Rose. C'est lui qui a conçu les airs de mes chansons. À nous deux, nous avons mis au point tout le répertoire de Gabriel Askar, tu sais "le chanteur venu du Levant"… Ce sont les journalistes qui lui donnent ce surnom, précise-t-elle, devant l'expression d'ignorance de ses hôtes.

Ceux-ci ne voient pas du tout de qui il s'agit — ils ne doivent pas lire les mêmes journaux, sans doute —, mais puisqu'elle le dit !

— Dommage que tu n'aies pas pris ta guitare, mon chéri, déplore Rose. On aurait pu leur faire une p'tite démonstration.

J'ai la mienne, si vous voulez, s'empresse Lucas.

Et avant qu'Amir n'ait le temps de protester — car, en ce qui le concerne, il n'a nulle envie de se donner en spectacle —, il se retrouve en possession de l'instrument.

Vas-y, joue-leur « Ça vaut pas l'coup », l'encourage Rose.

Oh non, on risque de les ennuyer.

Double protestation indignée :

Jamais de la vie !

Nous n'attendons que ça, au contraire.

À contrecœur, Amir égrène deux ou trois notes. Et Rose d'entonner à pleine voix :

 

Des luttes sans merci, de jeunes ventres ouverts

         Qui réclament la paix de toutes leurs entrailles…

 

Or, elle chante affreusement faux. Son mari, pris de pitié, se résout donc à l'accompagner, histoire de soutenir son timbre défaillant. Et une fois le morceau terminé :

— Euh… c'est bien, dit Lili. Les paroles sont sympas.

— La musique aussi, approuve Lucas, mais je te préviens tout de suite, ce n'est pas du tout ce genre-là qu'on recherche. C'est quelque chose de beaucoup plus pêchu. Une ligne mélodique à la fois grinçante et guillerette, un peu dans l'esprit Nino Rota, tu vois ? Avec de la flûte, du xylophone, éventuellement de la clarinette. Ou du saxo… 

— Il faudrait qu'il assiste à vos sketchs, suggère Lili. Ça l'aiguillerait.

— Tout à fait.  Tu pourrais te libérer demain soir, Amir ? On passe à la Cartoucherie de Vincennes. 

Oui, répond Rose à la place de son mari.

— Je viens te chercher chez toi vers six heures, comme ça, tu feras la connaissance de Bobo et Alain avant la représentation.

— Génial ! applaudit Rose, tandis qu'Amir replonge dans son mutisme.

 

Un peu plus tard, chez eux :

— Pourquoi tu n'as pas montré plus d'enthousiasme ? demande Rose. C'est fantastique, ce que Lucas te propose, non ?

Amir hausse des épaules lasses.

J'y crois pas, à son truc.

Ça, c'est la meilleure ! Et pourquoi, s'il te plaît ?

Pfff, ce sont des projets en l'air.

Ce défaitisme a le don d'horripiler Rose.

— Qu'est-ce que tu en sais ? éclate-t-elle. Un job parfaitement dans tes cordes, valorisant en plus, te tombe du ciel, et toi, tout ce que tu trouves à dire, c'est "j'y crois pas !" Tu veux t'en sortir, oui ou non ?

Cet air penaud qu'il prend, l'œil éteint, la lippe morne !

         « Saloperie de dépression », pense Rose, et, radoucie, elle l'exhorte :

—Courage, mon chéri ! Ne laisse pas la maladie prendre le dessus. Fais un effort de volonté, je t'en prie, sinon, on est fichus.

Il lui lance un regard de chien battu.

Je voudrais bien, mais…

— Bon, écoute, je te propose un deal : Mme Irène veut m'engager ; je vais accepter provisoirement. Mais sitôt que tu auras trouvé un boulot— celui-là ou un autre, peu importe—, je donne ma démission. Ça te va comme ça ?

Il serre les poings, les dents :

Marché conclu.

« Ouf, la pilule est passée, pense Rose, soulagée. Merci les Clounes ! »

 

 

* Flandrin : habitant des Flandres.   Ainsi désigne-t-on, en Belgique, un homme très grand et légèrement voûté.

 

 

 

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 22:19

 

 

 

CHANGEMENT DE PATRONNE

 

Contrairement à ce qu'elle redoutait, Rose ne s'en sort pas trop mal. Les rares clients se montrent fort surpris du "changement de patronne". Surpris et satisfaits car, comme le déclare l'un d'eux : « Entre une vieille et une jeune, moi, je préfère la jeune. » Remarque pleine de bon sens et qui résume clairement l'opinion générale.

Ayant, donc, durant six heures d'affilée, servi des bières, des ballons de rouge, préparé des "sec beurre"* et empoché quelques gentils pourboires, Rose se dit qu'en fin de compte, ce métier en vaut un autre — et serait même plutôt moins prise de tête que la plupart de ceux qu'elle a exercés. Si, par chance, Mme Irène lui proposait de rester, elle ne refuserait pas.

Elle se garde bien de faire part de cette réflexion à son mari, qui l'accueille d'un grinçant :

—  Alors, tu t'es bien fait draguer ? 

— T'en as pas marre de raconter des conneries ? soupire-t-elle — tout en se raisonnant intérieurement : « Il est dépressif, il voit tout en noir, rassure-le au lieu de lui rentrer dans le chou ! »

Elle entreprend donc de lui décrire sa journée, avant de conclure:

— Sitôt que Béchir sortira de l'hôpital, j'arrête, promis-juré.

— Je l'espère, parce que, franchement… Ce serait une brasserie correcte, encore, je ne dirais rien, mais te savoir confrontée à ces pochtrons de bas étage qui n'ont qu'une seule idée — et tu devines laquelle —, ça me rend malade !

—Qu'est-ce que tu vas chercher ? Leur seule idée, c'est de boire un coup. D'ailleurs, si tu flippes, t'as qu'à venir vérifier.

  Pour avoir l'air d'un mac qui surveille sa gagneuse ? Non merci.

Béchir le faisait bien, lui.

Justement !

Outrée par l'allusion, Rose explose :

— Attends… J’ai mal compris, ou tu traites Mme Irène de pute ?

Qu'est-ce qu'elle faisait, en Algérie, à ton avis ?

Alors là, t'es vraiment ignoble !

Le ton monte, monte… puis retombe, d'un coup, quand Amir s'effondre, la tête dans les mains.

— Tout ça parce que je suis incapable de faire vivre ma famille… Je ne suis qu'un minable, une loque. Un raté.

N'importe quoi ! s'indigne Rose.

Elle le prend dans ses bras. Et ils pleurent tous les deux, serrés l'un contre l'autre.

 

Le lendemain, Amir accompagne Rose Aux Bons Amis. Il s'assied tout au fond, sur la chaise de Béchir. Et reste là, dans l'ombre, immobile, l'œil fixe.

« Pathétique », pense Rose, le cœur en berne.

Ça dure quatre jours — le cinquième étant un dimanche — puis l'ambulance ramène le petit homme qui reprend sa place, mais en fauteuil roulant, cette fois. Et Rose retourne dans ses foyers guetter le téléphone, des fois qu'on répondrait à sa petite annonce.

 

 

                           * abréviation de : sandwich beurre-saucisson sec

 

 

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 23:09

 

                                            BÉCHIR

 

Finalement, le nouvel arrangement convient fort bien à Rose : pendant qu'elle recopie le mémoire de Dino, Amir endosse le rôle d'homme-au-foyer. C'est lui qui conduit Grégoire à l'école — où il fait, à son tour, connaissance de Lili —, promène Olivier, s'occupe des courses et des repas, bref la décharge de toutes les corvées ménagères qui la freinaient dans son travail. De sorte qu'elle vient à bout du manuscrit en un temps record — c'est-à-dire un peu plus d'un mois.

Dino Fumetti s'estime satisfait, lui signale deux ou trois coquilles qu'elle corrige illico presto, et la paie rubis sur l'ongle.

— Avez-vous encore besoin de mes services ? s'informe-t-elle, pleine d'espoir.

Malheureusement, non. Il a mis cinq ans pour écrire ce texte, alors,  dans cinq autres années, peut-être ?

Voilà donc Rose à nouveau sans boulot.

— J'ai peut-être une maman d'élève qui cherche une nourrice pour son bébé, lui dit Lili. Ce serait dans tes cordes, ça, non ?

Ce serait. Et même dans ses goûts.

Hélas, renseignements pris, la nourrice est trouvée.

— Mets une petite annonce chez les commerçants, lui recommande Lili. En général, ça marche.

Rose s'empresse de suivre ce judicieux conseil. Mère de famille sérieuse garderait enfants n'importe quel âge, inscrit-elle, suivi de son numéro de téléphone, sur une demi-douzaine de feuilles volantes qui trouvent aussitôt place à la vitrine des Bons Amis, de la boulangerie, de l'épicerie, du pressing, ainsi que sur le panneau d'affichage de la superette.

Il ne reste plus qu'à attendre.

 

Un événement inattendu va mettre un terme prématuré à cette attente. Deux jours plus tard, en allant aux nouvelles chez Mme Irène, Rose trouve le troquet fermé. Ce qui l'étonne grandement car c'est un mercredi.

Elle repasse en cours de journée, toujours fermé.

Le lendemain, pareil.

Enfin, le surlendemain, une Mme Irène effondrée rouvre l'établissement. Béchir a eu un infarctus.

Il n'est pas… ? s'étrangle Rose.

       — Non, mais c'est tout comme : il restera paralysé du côté gauche.

Mon Dieu ! Qu'allez-vous faire ?

Ça, Mme Irène n'en a pas la moindre idée.  Pour l'heure, elle se lamente :

— Avec tout qu'ils lui ont fait subir, ces maudits tortionnaires, il avait le cœur fragile, obligé.

— Je comprends, dit Rose. Mais… il est encore en vie, n'est-ce pas ? C'est le plus important .

Mme Irène acquiesce avec ferveur.

— Mon pauvre Béchir qui a tellement horreur des hôpitaux  ! Il me réclame sans arrêt, mais comment voulez-vous que je fasse ? Je ne peux pas me couper en deux. Et si je laisse le bistrot aller à vau l'eau, on court tout droit à la faillite.

— Euh… Je pourrais peut-être vous remplacer jusqu'à ce qu'il aille mieux ? propose Rose.

C'est sorti tout seul, sans préméditation aucune. L'un de ces élans spontanés dont elle est coutumière, et qui, par le passé, lui ont joué tant de mauvais tours.

Vous feriez ça pour moi ? s'éclaire Mme Irène.

— Ben… oui. Il suffit que vous m'indiquiez le prix des consommations, et…

         — Oh, merci, ma petite ! Merci ! Vous pourriez commencer tout de suite ?

Pourquoi pas ? Je cours prévenir Amir et je reviens.

La réaction de ce dernier n'est pas du tout, du tout celle que Rose attendait.

Quoi ? Toi, serveuse dans un bar malfamé ? Pas question !

— Et d'un, ce n'est pas un bar malfamé. Et de deux, je ne suis pas "serveuse", je dépanne une copine qui a des ennuis, nuance. La solidarité, ça existe, figure-toi. Et de trois, je te signale que toi, t'as fait la manche : ce n'est pas mieux.

Là, t'es gonflée. Tu oublies que c'est toi qui m'y as poussé ?

Preuve que j'ai bien moins de préjugés que toi.

La discussion tourne au dialogue de sourds, et pendant ce temps-là, Mme Irène poireaute.

On en reparlera ce soir, tranche Rose, plantant là son mari et son fils.

 

 

    *

 

— Le tarif des boissons est marqué ici, explique Mme Irène. Les horaires d'ouverture et de fermeture sont sur la porte, mais je serai rentrée avant. Vous avez bien compris comment fonctionne la caisse enregistreuse ?

Oui, oui, vous pouvez partir tranquille.

— La clé de la réserve est dans le tiroir, au cas où. Et voici le numéro de l'hôpital. Si vous avez le moindre souci, n'hésitez pas à me sonner.

Rose est presque obligée de la pousser dehors.

— Ne vous en faites pas, je m'en sortirai très bien. Allez, sauvez-vous vite ! Et embrassez Béchir pour moi.

Je n'y manquerai pas.

« Bon, pense Rose, sitôt qu'elle se retrouve derrière le comptoir. Maintenant, ma cocotte, il s'agit d'assurer. »

Ça, c'est une autre paire de manches !

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