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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 06:56

Aux goitres, citoyens !

         Le jour où l'on se rendit compte que les goitres (ces affections glandulaires hypertrophiant la gorge des malades à l'instar de celle des crapauds-buffles en rut), n'étaient, en réalité, que le réceptacle d'une perle de toute beauté : la thyroïde pétrifiée ; le jour, dis-je, où le monde prit conscience de la valeur marchande des goitreux fut le début d'une ère nouvelle.

         C'est par le plus grand des hasard que le docteur Svlengroinx, éminent chirurgien balte, en opérant un patient au dernier degré d'amplitude, découvrit le pot-aux-roses. Sentant, à la pointe de son scalpel, une sorte de caillou, il incisa afin de le dégager, et tomba sur une concrétion du nacre le plus pur. Un tonnerre d'applaudissements salua sa découverte et toute son équipe le congratula.

         La perle fut acquise pas un milliardaire pour la coquette somme de cinq cents mille dollars, dont le docteur Svlengroinx —et, par voie de conséquence, l’ensemble du corps médical —, devint l’heureux bénéficiaire. Car à dater de ce jour, la cote en bourse du goitreux prit un essor considérable. On hospitalisa les quelques milliers de spécimens vivant en Occident afin d'extraire leur précieux noyau, puis la chasse aux goitreux du tiers-monde commença. Des aventuriers sans scrupules prirent les armes, traquant les malades jusqu'au fin fond de la forêt amazonienne, au cœur des jungles africaines et dans les archipels les plus lointains du Pacifique.

            Ce fut un véritable massacre. L'opinion publique s'alarma, on décréta l'espèce en voie d'extinction. Sous l'emprise des spéculateurs, les perles atteignirent leur valeur maximale, faisant chuter les cours de l'or et du diamant. Des empire financiers s'effondrèrent, provoquant crashs, crises, chômage, guerres et autres catastrophes.

          Quand la planète entière fut à feu et à sang, il fallut prendre des mesures d'urgence. Un consensus mondial, composé en majorité de savants et de chefs d'états, se réunit afin d'instituer, au cours d'un vote mémorable, le premier centre de culture goitrière. Cette initiative valut le prix Nobel à son instigateur, un businessman d'Outre-Atlantique spécialisé dans les actions humanitaires à but lucratif. Le goitre industriel était né. Des perles — certes moins remarquables que celles des goitres sauvages, mais néanmoins d’une grande valeur — inondèrent le marché, restabilisant l'économie mise à mal par les bouleversements antérieurs. Une longue période de prospérité s'ensuivit, qui dure toujours, Dieu merci.

            C'est l'année dernière que la milice m'a emmenée dans un camp perlier. Ils ont débarqué au collège, armés de filets de piques, et m'ont capturée avec quelques copains. J’ai pleuré, j'ai appelé ma maman au secours, mais on m'a bâillonnée et jetée dans un grand camion. Aujourd'hui, mon cou atteint presque un mètre de diamètre. Mes éleveurs sont contents de moi. Je suis bien traitée, on me nourrit, on m'habille, on m'apprend même à chanter des chansons. Dans quelques mois, les chirurgiens du centre me retireront ma perle, arrivée à maturité, et m'insémineront à nouveau. Un second embryon de nacre se développera dans l'utérus de mon gésier. Il paraît qu'on peut en porter jusqu'à dix avant de mourir d'épuisement, dévoré par sa propre prolifération cellulaire, le corps s'amenuisant peu à peu au profit de l'outre laryngée. Plusieurs de mes compagnons n'ont plus ni bras ni jambes, et leurs yeux sont desséchés. Il ne reste d'eux qu'un petit tas de chair informe. C'est leur dernière portée.

            Par la fenêtre de ma cellule, je vois parfois passer des hordes de goitreux insoumis, à l'heure où le soleil se couche. Ils courent dans la campagne, leur jabot ballotant fièrement devant eux. Ce sont les évadés des camps, des inciviques, des anarchistes qui mettent la société en péril. Nos gardes ont ordre de les abattre.

            Je n'envie pas leur liberté. Si l'horizon leur appartient, moi, en revanche, je me sens utile. Je participe à la magnifique élaboration d'une civilisation de pointe. Avec humilité et allégresse, j'apporte ma pierre à l'édifice, et j’attends sereinement la mort, consciente d'accomplir mon devoir.

            Je suis une bonne citoyenne.

  

  

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 05:39

La fermette maudite

         Quand je m’installai dans cette maison isolée, au fin fond des Cévennes, j'ignorais qu'elle était hantée. Les paysans du coin m'avaient juste informée des événements tragiques qui s'y étaient déroulés. Quelques années plus tôt, l’ancien propriétaire s’était pendu dans son salon. Détail horrible : il avait les ongles arrachés, et les murs étaient lacérés comme par les griffes d'un fauve. Suicide, assassinat, magie noire ? Nul n'avait pu éclaircir le mystère, et les bruits les plus extravagants couraient sur « la fermette maudite ». Mais que m'importait ? Vu mon maigre budget, je ne pouvais trouver mieux, et la région me plaisait infiniment. J'emménageai donc sans tenir compte des racontars.

         Il ne me fallut pas longtemps pour remarquer une chose curieuse : le PQ disparaissait à une vitesse effarante. Alors qu'à Paris, un rouleau me faisait la semaine, ici, il ne durait que deux jours, parfois moins. Pourtant, le dépaysement n'avait pas affecté le bon fonctionnement de mon intestin.

         Je commençai par soupçonner le chien ou de la chatte. À tort : Phiphi et Rosalie n'entraient que rarement dans la maison, lui préférant le grand jardin ensoleillé. De plus, je fermais toujours la porte des toilettes. Comment y auraient-ils eu accès ?

           Bientôt, le phénomène prit une telle ampleur que je commençai à m'inquiéter. Quelque rôdeur mal intentionné s’introduisait-il nuitamment chez moi pour me dérober mon bien ? Afin d’en avoir le cœur net, je me mis en faction derrière la cuvette. Recroquevillée dans cette inconfortable position, je guettais mon visiteur nocturne quand, au premier coup de minuit...

             Ce ne fut tout d'abord qu'un léger mouvement, à peine perceptible, qui alla en s'accentuant. Le dérouleur fonctionnait tout seul, sans aucune intervention humaine. Un carré de papier ouaté, puis deux, puis la moitié du rouleau s'évanouirent dans le néant.

            Avec un hurlement d'épouvante, je jaillis de ma cachette, sautai dans ma voiture et filai au village voisin — où, malgré l’heure tardive, le troquet était encore ouvert. On m'indiqua l'adresse d'un rebouteux que j’allai réveiller illico.

         Ce dernier, spécialisé dans les désenvoûtements, écouta ma petite histoire sans sourcilier et, la nuit suivante, investit mes chiottes. Il plaça des amulettes un peu partout et fit brûler des herbes bizarres tout en marmonnant des incantations. Le coeur battant, j’observais, fascinée, ces reliquats de sorcellerie ancestrale. L'esprit allait-il se manifester ?

            Eh oui.

            C'était un ectoplasme tout à fait sympathique qui ressemblait à Jean Yanne. A peine matérialisé, il s'assit sur la lunette pour tailler le bout de gras. Ainsi apprîmes-nous sa lamentable histoire.

            Armand, ex-cadre parisien, avait acheté cette fermette avec sa femme, Lulu, pour y passerune retraite bucolique. Hélas, très vite, Lulu, indécrottable citadine, s’ennuya à mourir. Des disputes éclatèrent, de plus en plus fréquentes jusqu'au sinistre matin où elle fit ses bagages, chargea le 4X4 et s’en alla. Armand resta donc seul, sans moyen de transport, dans ce trou perdu en pleine cambrousse. Mais il en fallait plus pour lui saper le moral !

            — J’m’en vais aller couler un bronze pour fêter ça, grommela-t-il.

            C'est en voulant s'essuyer qu'il constata la chose : le rouleau était vide. Pourtant, il l’avait changé le matin même. Le pantalon sur les pieds, il gagna le placard de la salle de bains ; vide également. Alors, en un éclair, il comprit l'horrible vérité : Lulu, pour se venger, sans doute, était partie en emportant toute la réserve de papier-cul.

            La gorge nouée par l'angoisse, il se rua dans le salon en quête de journaux. C'était compter sans le machiavélisme de sa femme. Il n'y en avait plus, Lulu les avait pris.

            Dans un état de panique indescriptible, le malheureux ne fit qu'un bond jusqu’au bureau. Des prospectus, des factures, des enveloppes kraft feraient l’affaire... Hélas, là non plus ne substistait pas le moindre bout papier. Bouquins, revues, carte d'identité, passeport, chéquier, billets de banque, timbres poste — voire même un simple confetti —, tout avait disparu.

            Devant l’effroyable constat, Armand sentit sa raison vaciller. Il se précipita sur les mur du salon et, avec une férocité inouïe, gratta, gratta, gratta, pour en arracher le papier peint. Peine perdue : par un souci de rusticité signé Lulu, ils étaient en pierre apparente. 

            Cette dernière épreuve acheva le pauvre homme. Les doigts en sang, il s'effondra. Quelques instants plus tard, il expirait, pendu par sa cravate aux poutres du plafond. Et comme les suicidés n’ont pas droit au repos éternel, son âme tourmentée hanta, dorénavant, le théâtre de son martyre...

 

            Quand Armand se tut, j’étais bouleversée.

           — Que puis-je faire pour vous apporter la paix ? m’enquis-je, les larmes aux yeux.

           — Acheter du Lotus parfumé à la rose, répondit sa voix d’outre-tombe. J'ai horreur du PQ bon marché !

             

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:26

Toy story

        La Ford Fiesta se rangea sur l’aire de repos, et Étienne en jaillit pour courir aux toilettes. Restée seule dans la voiture, Nadine alluma une clope avant d'ouvrir la portière. Le crépuscule avait rafraîchi l'atmosphère. Elle se dégourdissait les jambes quand une sorte de sanglot lui parvint. Il venait du rideau de végétation destiné à masquer l'autoroute. La jeune femme hésita un instant, se demandant s'il ne valait pas mieux attendre son mari pour aller voir. Mais la curiosité l'emporta sur la peur.

        Des salauds de vacanciers avaient abandonné leur petit compagnon, attaché à un arbre.

         — Pauvre chou ! s'attendrit Nadine qui avait bon cœur.

            Avec la bouche, elle fit des bruits de baisers qui calmèrent aussitôt le captif. Puis elle le libéra et le ramena à Étienne qui sortait du bloc sanitaire.

         — Qu'est-ce que tu as encore récupéré ? s'exclama ce dernier avec agacement.

         — Une victime des aoutiens.

         — Va remettre ça où tu l'as trouvé, la SPA s'en occupera. Tu n'auras qu'à téléphoner à la prochaine station-service.

         — S'il te plait, chéri, je voudrais le garder.

         — Et quoi encore ? Il y en a dix mille chaque année dans le même cas. Si tu veux ouvrir un refuge, dis-le tout de suite, on avisera.

            Nadine soupira. Le bras-de-fer conjugal était au-dessus de ses forces.

         — Bon, bon, je le reporte, céda-t-elle à contre-cœur.

            « Putain, celui-ci m’aurait vraiment plu, regrettait-elle, tout en rattachant le pauvret à son arbre. Non seulement il a les yeux bleus et une musculature à vous couper le souffle, mais depuis qu’il m’a vue, il trique comme une âne... À mon âge, c’est flatteur ! ».

         — Adieu, cher petit androïde, chuchota-t-elle en lui tapotant tristement la joue.

            Ce simple geste suffit à la mettre en émoi. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule ; Étienne lui tournait le dos. Il avait étalé la carte sur le capot et consultait l’itinéraire.

            Saisie d'une pulsion incontrôlable, elle tendit les bras à l’abandonné.

         — Pourquoi tes propriétaires se sont-ils débarrassé de toi ? murmura-t-elle, tandis qu’il l’étreignait avec une vigueur prometteuse. 

         — On ne veut pas de nous dans les hôtels, alors les gens nous larguent sur la route des vacances.

         — Pour en racheter un neuf à la rentrée, c’est ça ?

         — Bien sûr ! On trouve des androïdes made in China pour trois fois rien, en grande surface. Ça coûte moins cher que de nous faire garder pendant un mois.

         — Pfff, quel gaspillage ! Le consumérisme aura notre peau. Sans compter que vous êtes capables de souffrir, depuis qu'on vous a dotés d'âmes virtuelles.

         — Et surtout d'aimer !

         Nadine sentit sa gorge se nouer.

         — Heureusement qu'il y a la SPA..., commença-t-elle, d’une voix étouffée.

         — La Société Protectrice des Androïdes ? Une belle arnaque, oui ! Ils nous démontent pour nous revendre en pièces détachées aux pays du tiers-monde. Plutôt finir désintégré que servir à la fabrication de mercenaires en Ouganda ou au Togo !

         — Et en plus, tu as une conscience politique, s’émerveilla Nadine. Sais-tu que je n'ai jamais vu, dans le commerce, de spécimen aussi réussi que toi ?

            Le robot sourit avec modestie.

         — Je suis un vieux modèle. De mon temps, on recherchait  la qualité. Pas comme les pacotilles qui inondent aujourd'hui le marché et tombent en panne le dernier jour de la garantie !  

            Il eut un petit rire égrillard.

         — Moi, les pannes, je ne connais pas, ajouta-t-il, preuve à l’appui.

            C'était plus que n'en pouvait supporter Nadine.

         — Je te garde, décida-t-elle. Mon mari dira ce qu'il voudra, je m’en tape.

            Quand il les vit revenir main dans la main, Étienne leva les yeux au ciel.

         — J'en étais sûr ! Faut-il vraiment que tu ramasses tous les détritus dont plus personne ne veut ? Bientôt, tu fouilleras dans les poubelles.

            Devant la détermination de sa femme, il finit pourtant par ouvrir le coffre.

         — Fous ça là, tête de mule... Mais je te préviens, si je le vois traîner, c’est la benne direct !

         — Aucun danger, répondit doucement Nadine. Il ne sortira pas de mon lit.

            Et d'un index rêveur, elle frôla le pénis de son nouveau joujou avant de rabattre le couvercle.

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 08:00

Nouvelles technologies

            — Et si on achetait un appartement ? proposa André, au petit déjeuner.

            J'acceptai sans hésiter. Sûrement le syndrôme du nid qui saisit tous les couples à la belle saison. On était au printemps, ceci explique cela.

            Le premier studio que nous visitâmes fut le bon. Nous donnâmes notre accord, l'agence empocha une confortable commission, le notaire dix pour cent du prix d’achat et la société de crédit des intérêts à taux usuraire. Mais nous étions chez nous, ô jouissance suprême.

            Dès la première nuit, cependant, quelque chose clocha. J'étais couchée à côté d'André endormi et je fixais le plafond. Soudain, je sursautai. Était-ce un jeu d'ombres ? Un illusion d'optique engendrée par l'obscurité ? Il me semblait... Mais oui ! Le plafond respirait, à raison d'une pulsion par seconde environ.

         « Tu as trop picolé, ma pauvre fille », me morigénai-je en fermant les yeux. 

            Cependant, au réveil, le phénomène se reproduisit. Il s’accentua même, si bien que quand je mis le pied à terre...

         — André ! hurlai-je, paniquée.

            Le sol s'enfonçait sous mon poids.

         — Andréééé ! On s'est fait avoir, l'appartement est mou !

            La porte de la salle de bains s'ouvrit et André apparut, le rasoir à la main.

         — Évidemment, banane ! Au prix où on l'a payé, tu t’attendais à quoi ? Un construction traditionnelle ?

         Je hurlai. Ma jambe entière venait de s'enfoncer dans le parquet. Et ça suintait, en plus. Une sorte de jus verdâtre remontait du trou.

         — Normal, commenta André. C’est un immeuble organique !

         — Un quoi ? 

            — Tu ne regardes jamais la télé ? Les logements bas de gamme, on ne les bâtis plus, figure-toi. On les fait se reproduire, et....

            Une violente secousse lui coupa la parole. 

         — Tout doux, mon pépère ! souffla-t-il en tapotant  

le mur.

         — Qu’est-ce qui te prend ?

         — J’essaie de le calmer, tiens. L’agence m’avait prévenu : au printemps, ils sont tous en rut. C’est le seul inconvénient de ce genre de construction.

         Comme pour lui donner raison, une seconde secousse, encore plus forte, nous projeta à l'autre bout de la pièce. J'évitai de justesse l'armoire normande de tante Ida, qui arrivait en sens inverse, ainsi que le lustre de cristal made in Taïwan, offert par ma mère pour Noël. Quelques instants plus tard, notre immeuble s'abattait sur l'HLM d'en face dans un grand fracas de vitres brisées. Puis ce furent de spasmodiques va-et-vient qui nous propulsèrent d'un mur à l'autre — dont, heureusement, la texture spongieuse amortit les chocs. Et quand tout fut fini :

         — Ouf, constata André. Pour nous, c’est terminé : nous habitons un mâle.

            Il s'épousseta, redressa le buffet, raccrocha le lustre et se pencha à la fenêtre. Les pompiers, arrivés en urgence, dégageaient les occupants de l'HLM, englués dans le sperme. On dénombra une dizaine de noyés.

         — Pauvres gens, m'apitoyai-je. Ces immeubles femelles, quel enfer !

         André hocha pensivement la tête.

         — Peut-être... mais le jeu en vaut la chandelle : ils sont d'un bien meilleur rapport que les mâles. Les rescapés vont se partager la progéniture. Au prix du marché, c’est un excellent placement ! 

            Un je ne sais quoi dans sa voix me mit en alerte, et depuis, mon impression s’est confirmée. Quand il regarde croître la portée, je lis du regret dans ses yeux. Mais je l’ai prévenu : s’il veut déménager pour s’installer en face, je divorce. Je n’ai jamais eu le sens des affaires ! 

 

 

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 05:06

Dialogue de bêtes

Vendredi dernier, me croyant à l’abri de la barbarie humaine, je promenais mon chien en bordure de forêt quand subitement, fziou ! une balle siffle à mes oreilles. Morte de peur, je me mets à hurler, Phiphi à aboyer, et les brebis qui paissaient dans le champ voisin, à courir partout en bêlant comme des folles.

Tout en cherchant des yeux le responsable de la panique — parfaitement invisible, au demeurant —, j’avise, sur le bas-côté, un 4X4 dont je relève le numéro de plaque en me disant « Toi, mon coco, tu ne l’emporteras pas en paradis ! ». Et je fonce, direct, à la mairie du plus proche village.
     
Or, la secrétaire de mairie, dame par ailleurs charmante, est femme, fille et sœur de chasseurs. Ce qui donne ce dialogue hallucinant (mais véridique) :
         — Bonjour, je voudrais porter plainte contre un chasseur.
         — Qu’est-ce qu’il vous a fait ?
         —  Il a failli me descendre.
         —  Je suis sûre qu’il ne vous visait pas !
         —  Je m’en réjouis. Mais les quelque cinq cents personnes tuées chaque année en période de chasse ne le sont pas non plus, visées. À de rares exceptions près...
         —  Bah, cinq cents, ce n’est pas beaucoup, pour toute la France.
         — Vous trouvez ?
         — Quand on voit le nombre d’accidents de la route ! Et pourtant, vous continuez à rouler en voiture.
         — Ce n’est pas interdit, la chasse, le vendredi ?
         — Non, la chasse aux nuisibles est autorisée tous les jours. Celle au gros gibier, par contre, c’est juste le mercredi, samedi et dimanche.
         — Et la chasse aux promeneurs ?
     
Elle n’a pas répondu, mais l’expression de son visage parlait pour elle. Remettre en cause la légitimité de la chasse me classait, d’office, dans la catégorie des nuisibles !

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 08:31

Intégration non sélective

        Ce fut Géraldine qui m’apprit la nouvelle : les anticorps étaient lâchés. Les médias ne parlaient que de ça, depuis la veille.

         — Qu'est-ce que c'est encore que cette connerie ? m’écriai-je, réfractaire par nature à toute innovation.

         — La brigade chargée d’assainir le pays. Des mecs génétiquement modifiés et surentraînés.

         — Ils ont de drôles d'allures. Regarde-moi ces tronches obtuses ! Ces mâchoires ! Ces dents ! On va les envoyer dans les rues sans muselières ?

         Géraldine, agacée, leva les yeux au ciel.

         — Bien sûr, puisqu’ils ingèrent tous les éléments non conformes.

         Leurs premières victimes furent les Immigrés.

         — Normal, m’expliqua Géraldine. La fonction d'un anticorps est, avant tout, de débarrasser l'organisme de toute intrusion étrangère.

         J’étouffai un soupir. Je pensais à Gaëtan, le patron du Rasta-bar. Son reggae, ses tipunchs et ses soirées créoles allaient me manquer. Ainsi, d’ailleurs, que l'épicier libanais, si pratique pour les p'tits creux nocturnes, et les « Tout à dix francs », paradis des smicards...

          — De quoi te plains-tu ? reprit Géraldine, que mon manque d’enthousiasme énervait. Plus de contrôles au faciès, de garde à vue arbitraires, de camps de rétention, de charters... Absorber purement et simplement ses marginaux, n’est-ce pas le rêve de tout système digne de ce nom ?

            Vint ensuite le tour des séropositifs, des Juifs et des drogués. En trois coups de mandibules, les porteurs de VIH, de kippa et de seringues furent éliminés, suivis par tout ce qui, de près ou de loin, s’apparentait à une minorité sexuelle. Outre les gays, lesbiennes,  partouzeurs, voyeurs et autres pervers polymorphes, disparurent, de la sorte, d’honorables institutions dont le nom prêtait à confusion : le SPIF (syndicat des pédicures d'Ile de France), l'ACFA (amicale des collectionneurs de fétiches arumbayas) et l'AAA (association des amis des animaux) qui comptait vingt-sept millions de membres...

            Quand la population fut réduite de moitié, nous pensâmes de bonne foi que les anticorps étaient rassasiés. Hélas, il n’en était rien. Conformément à l'adage selon lequel la faim vient en mangeant, ils s’envoyèrent successivement les chômeurs, les séminaristes, les chanteurs de rock, les propriétaires de voitures de plus de cinq ans d'âge, les fans de Paul-Loup Sulitzer, les hackers, les bickers, les RMistes et les cadres supérieurs parfumés au vétiver. Quand ils s’en prirent aux femmes de moins d'un mètre soixante, je crus ma dernière heure venue. Par chance, grâce à mes talons hauts, j’en réchappai de justesse, et courus me planquer avant qu’ils ne s’attaquent aux porteuses d’escarpins.

         C’est ce qui m’a sauvée.

         Aujourd'hui, il ne reste plus personne. Les anticorps, après avoir fait table rase de tout ce qui vivait, se sont entredévorés. Et depuis des jours et des jours, j'erre dans les rues désertes, cherchant sans trève ni repos où, sacré nom d'un chien, ils ont bien pu chier ce qu'ils ont bouffé. Si j'arrive à trouver l'endroit, je me sentirai moins seule. La merde, j’ai l’habitude. Ça me rappellera mon ancienne société...

 

 

 

 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 08:09

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 L’oreille qui fit courir les foules

         Vous connaissez, bien sûr, le célèbre tableau « L’Homme à l’oreille coupée », de Vincent Van Gogh. Cette toile, réalisée en 1888, est considérée comme l’un de ses chefs d’œuvre.

         En 1935, quarante-cinq ans après la mort de l’artiste, le conservateur du Musée d’art moderne de New-York, Hugh Troy, décide qu’il est temps de lui rendre hommage. La France reconnaît déjà son talent depuis une vingtaine d’années, mais pour la plupart des Américains, Vincent Van Gogh est encore inconnu. Qu’à cela ne tienne : Hugh Troy va leur permettre de le découvrir. À grands frais, il fait venir d’Europe une certain nombre de peintures qu’il présente fièrement au public new-yorkais. Hélas, malgré tous ses efforts, la « mayonnaise ne prend pas », comme on dit. Les visiteurs sont rares, les critiques déplorables... bref, c’est le flop complet.

         Or, « L’Homme à l’oreille coupée » fait partie des toiles exposées. Son thème inspire une idée de génie à Hugh Troy. Dans un vieux morceau de cuir, il sculpte une oreille à l’aspect « momifié », d’un réalisme surprenant. Puis il fait passer un communiqué dans la presse, racontant en détails l’automutilation du peintre, et annonçant que le musée a obtenu, après de longues transactions, le droit de montrer la précieuse oreille.

         Aussitôt, c’est la ruée. Tous les New-yorkais veulent admirer cette relique morbide. On se bouscule devant la vitrine où elle trône, toute racornie, sur un coussin de velours bleu. Et les articles élogieux pleuvent, dans la presse locale...

         C’est grâce à ce subterfuge, pas très honnête, peut-être, mais ingénieux, que Vincent Van Gogh devint célèbre aux USA. Aujourd’hui, les plus grands financier d’outre Atlantique s’arrachent ses œuvres à prix d’or. « Les Tournesols », considéré comme le tableau le plus cher au monde, a atteint, il y a une vingtaine d’années, la somme faramineuse de 52 millions de dollars.

 

 

        

 

          

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 05:48

Condoléances

         J’ai besoin de rire comme de respirer, c’est physiologique. Mais quelquefois, ça joue des tours. Surtout après un deuil récent.

         L’autre soir, en sortant de l’épicerie, je suis tombée sur une scène hilarante : le yorkshire de ma copine Inès en train d’enculer celui de Mme J. Comme cette dernière, indignée, tentait de les séparer, Inès s’interposa :

         — Laissez-les tranquilles, voyons ! Ils ne font rien de mal !

         Je crois qu’elle était contente de voir son toutou content. Quoi de plus légitime ?

         Mais Mme J. ne l’entendait pas de cette oreille.

         — C’est dégoûtant ! trépignait-elle. Arrête ça, Pompon ! Viens vite chez maman ! Éloigne-toi de ce sodomite !

         Le mot n’a pas plus à Inès qui a lancé, vengeresse : 

         — Si vous êtes contre le mariage gay, dites-le tout de suite !

         Bref, le ton montait, au rythme des coups de reins de Yorkshire n°1 et des halètement de Yorkshire n°2.

         Moi, je me bidonnais... jusqu’à ce qu’une troisième voisine s’approche, la mine défaite, pour me présenter ses condoléances.

         Mon rire s’est coincé dans ma gorge.

         Je me suis rarement sentie aussi ridicule.

 

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 08:14

À la demande générale, voici le 121ème et dernier épisode de Zoé Borborygme (qui a bien besoin d'un peu de repos, elle aussi !)

 

Episode 121

          Résumé des chapitres précédents : Enfer et damnation ! La favorite d’Ibn-el-Zarzour vient de mettre un enfant au monde, neuf mois après avoir été lutinée par Chouchou !

 

         « Et si cet enfant était l’œuvre d’Ibn-el-Zarzour lui-même ? » tenta de se rassurer Zoé. Les vieillards ont parfois des sursauts de vigueur, après tout ! »

         Durant quelques secondes, elle se berça d’espoir, puis son bon sens reprit le dessus. Allons, allons, inutile de se leurrer. Pour l’avoir personnellement expérimenté, elle savait l’outil princier en trop piteux état pour une telle performance. D’ailleurs, l’émir ne lui avait-il pas dit : « Tu seras mon dernier amour » ? Il savait de quoi il causait, le pépère !

         Cette évidence plongea notre héroïne dans un profond abattement. Damned, tout était à recommencer ! Il allait de nouveau falloir courir le monde à la poursuite des envahisseurs. Et elle était fatiguée. Si fatiguée...

         Soudain, comme le découragement la submergeait, un déclic se produisit dans son cerveau. Et un petit souvenir en émergea, plinc ! telle une étincelle dans la nuit.

         La coupe !

         La coupe dans laquelle elle avait recueilli le sperme d’Ibn-el-Zarzour...

         «  Si ça se trouve, il a tout simplement inséminé la petite », se dit-elle, rassérénée. 

         Et, le cœur allégé d’un poids immense, elle reprit tranquillement le chemin de la BNS.

 

 

                                                        FIN

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 07:47

Kennedy et moi

         22 novembre 1963. Assise dans ma chambre, je dessine. Quoi ? (ou plutôt, qui ?) Le cousin de ma copine Monique, un beau Pierre de vingt-cinq ans rencontré la veille, et qui m’a fait grosse impression. Mais, outre que je ne suis pas très douée, tracer un portrait de mémoire, ce n’est pas facile...

         Le résultat est déplorable.

         — Pfff, rien à voir : on dirait Kennedy !

         Je chiffonne l’ébauche et la jette à la poubelle quand la voix de maman éclate dans l’escalier.

         — On vient d’assassiner le président Kennedy !

         Non ?!

         Je regarde la boulette de papier avec effroi. Je n’y suis pour rien, quand même ?

 

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