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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 08:00

 

 

                              UNE LUEUR DANS LA NUIT

 

 

         C'est dans l'adversité qu'on reconnaît ses amis, dit l'un des fameux proverbes de Suzanne Vermeer. Une heure plus tard, Mona Aoun débarque. Rose l'accueille comme une bouée de sauvetage, et se jette dans ses bras pour pleurer tout son saoul.

— Ttttt, la réconforte la quadragénaire, en lui tapotant le dos. Aucun homme ne mérite qu'on se mette dans un tel état pour lui.

Peine perdue : le désarroi de Rose s'apparente au déluge.

J'étais si heureuse, hoquette-t-elle.

— Tu l'es toujours, voyons ! Rien n'a changé : ta maison, tes enfants, ton travail…

Mais je suis seule, Mona.

Pour deux mois, ce n'est pas le bout du monde.  Et puis, tu m'as, moi !

Tu es tellement gentille. 

— C'est bien naturel. Allons, passe-toi vite le visage à l'eau, pendant ce temps-là, je vais nous préparer une petite dînette. D'accord ?

Je ne sais pas si je pourrai avaler quelque chose.

— Une salade de poivrons avec de la fêta et des olives, ça se mange sans faim.

         Rose ébauche un faible sourire. Cette sollicitude la touche au-delà de tout.

Si je ne t'avais pas… souffle-t-elle.

— Chut ! Yallah*, va t'arranger : tu as du rimmel jusqu'au milieu des joues.

Lorsque Rose sort de la salle d'eau, la table est mise, Olivier gazouille dans son parc, un disque d'Oum Khalsoum tourne sur la platine, et, suprême clémence, un rayon de soleil filtre entre les nuages.

— J'irai rechercher Grégoire à l'école, si tu veux, propose Mona Aoun, tandis que Rose — ô prodige ! — attaque le repas improvisé à belles dents.

 — Merci, ça ira. Ne me dorlote pas trop, je pourrais y prendre goût.

Je n'en demande pas tant, bien que…

Court silence. Rose, surprise, lève les yeux. Rencontre ceux de Mona qui fuient tout aussitôt.

         —… ce serait mon vœu plus cher, achève celle-ci d'une voix altérée.

Puis, sans transition :

      — Que dirais-tu d'une petite promenade digestive ? L'averse a cessé, profitons-en !

 

 

* Yallah : allez, vite, allons. Un mot très utilisé en Arabe.

 

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 00:04

 

 

CE N’EST QU’UN AU REVOIR

 

 

         Et vient le jour du départ. Rose n'a pas fermé l'œil de la nuit, écoutant dans l'ombre respirer son homme.

         « C'est la dernière fois… », se répétait-elle jusqu'au vertige.

         Tous les épisodes de leur courte vie conjugale défilaient dans sa mémoire, teintés de l'intense regret de "ne pas en avoir assez profité". D'avoir gâché, par inconscience, des moments uniques qu'elle eût dû savourer à petites gorgées gourmandes, comme un nectar.

Bref, ces heures précédant un voyage somme toute anodin ont pris, pour elle, des allures de veillée funèbre. Cependant, par fierté, elle n'en laisse rien paraître, si bien que lorsqu'Amir s'éveille aux aurores — lui non plus n'a pas très bien dormi, mais pour de tout autres raisons  —, il la trouve active, fraîche, et même un tantinet maquillée (l'anticernes, quelle belle invention !) De plus, elle chantonne.

Tu as l'air en pleine forme, remarque-t-il.

Et elle, si désinvolte qu'elle en devient ridicule :

Oh oui, je pète le feu.

Elle attendra pudiquement qu'il soit parti pour s'effondrer. De sorte que, en montant dans le taxi qui l'emmène à l'aéroport, il lui glisse à l'oreille :

— C'est de te débarrasser de moi qui te rend si joyeuse ?

— Peut-être, répond-elle, méchante et héroïque. Que veux-tu, mon chéri, la liberté, ça grise !

C'est cette curieuse image qu'il emportera d'elle : un petit visage crispé à l'extrême, mâchoires serrées, nez froncé, œil humide, mais arborant un large sourire de défi. Le visage d'une Rose inconnue…

 

 

                                            *

 

Assise au bord du lit où flotte encore l'odeur du Bien-Aimé, Rose sanglote. Elle se sent seule à hurler. Grégoire est à l'école, Olivier dort. Personne n'a besoin d'elle. Sa vie va à vau l'eau.

Soudain, un léger grincement. La porte, mal fermée, s'entrebâille, poussée de l'extérieur.

Qu'est-ce que … ? sursaute-t-elle.

C'est Julie.

Bien qu'elle n'ait pas le droit de monter dans les chambres, la chienne, si docile d'ordinaire, a bravé l'interdit. Impavide, elle s'avance vers sa maîtresse. Pose les pattes avant sur ses genoux. Lève le museau. Et, gravement, lèche ses larmes.

 

http://nsm08.casimages.com/img/2014/03/10//14031001321216601912051318.jpg

 

 

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 00:25

 

 

 

             LE TEMPS DES ANGOISSES (BIS)

 

 

Courir d'une traite jusqu'à l'institut Saint-Joseph ne lui prend pas dix minutes. Lorsqu'elle y parvient, hors d'haleine, la récréation bat son plein. Au travers de la grille, elle hèle une surveillante :

Je voudrais parler d'urgence au directeur.

        — Euh… je ne sais pas si… hésite la jeune femme, prise de court.

C'est très important. Ça ne PEUT pas attendre.

Son débit saccadé et l'expression tragique de son visage, plaident en sa faveur.

—Attendez-moi, je vais voir s'il est disponible, concède la surveillante.

Elle s'éloigne d'un pas vif, revient presque aussitôt.

Il vous attend.

En traversant la cour, Rose cherche son fils des yeux. Et finit par l'apercevoir, au centre d'une ronde, riant à gorge déployée. C'est pourtant vrai qu'il n'a pas l'air traumatisé !

Ce constat achève de la déboussoler, de sorte qu'en arrivant dans le bureau directorial, elle a perdu tout son aplomb.

Le Jésuite lui dédie un sourire poli.

Que puis-je pour vous, madame ?

Euh… je… je… commence Rose qui n'en mène pas large.

Elle se sent revenue cinq ans en arrière, lorsque, convoquée pour quelque fredaine dans le bureau de Mère Supérieure, elle se tortillait, en proie à une subite — et impérieuse —envie de pisser.

« Allons, tu n'es plus une élève, tu es une MAMAN, se raisonne-t-elle mentalement. Tu défends ton fils en péril. Alors, arrête de jouer les gamines attardées. »

— J'ai entendu dire que vous frappiez vos élèves, lance-t-elle, de but en blanc.

L'ecclésiastique fronce les sourcils.

Pardon ?

       Elle répète, d'une voix qui flanche un peu entre le "fra" et le "piez".

— Calmez-vous, je vous en prie, l'exhorte-t-il sèchement — ce qui met un comble à son désarroi. D'où tenez-vous cette information ?

De… euh… je préfère taire le nom de la personne.

— Il s'agit d'un mensonge, madame Tadros. D'une infâme calomnie, destinée à nous décrédibiliser aux yeux des parents. Je vous en donne ma parole d'homme d'église.

C'est qu'il a l'air sincère, le bougre !

        — Vous… vous me jurez que ce n'est pas vrai ? insiste Rose, éperdue.

— Sur ce que j'ai de plus sacré. Et si cela ne vous suffit pas, nous irons de ce pas poser la question au personnel enseignant, qui confirmera.

Rose avale sa salive avec difficulté.

Inutile, je… je vous crois.

— Votre fils s'est-il plaint ? reprend le directeur, savourant visiblement sa trop facile victoire. Avez-vous décelé sur lui des traces de sévices ?

Non, non… jamais.

Vous semble-t-il inquiet, lorsqu'il franchit nos murs ?

Non.

— Alors, pourquoi accorder foi à des propos malveillants que rien, dans l'attitude de la "victime", n'accrédite ?

Les yeux du directeur se vrillent dans les siens, dénués d'indulgence. Redoutable retournement de situation : elle venait en accusatrice, et c'est elle, à présent, l'accusée. Il ne lui reste plus qu'à présenter ses excuses avant de battre en retraite, en maudissant Amir de l'avoir, exprès (!), fourrée dans ce pétrin.

« Ça, il va me le payer », rumine-t-elle.

L'engueulade qui suivra, le soir même, aura au moins un avantage : vider l'abcès. Rose y déversera toute sa détresse présente, passée et à venir, sans toutefois l'exprimer clairement. Elle s'en voudrait trop de briser dans l'œuf la carrière de son mari, de jouer la carte du chantage affectif pour qu'il renonce à cette chance inespérée :  une tournée en Europe, pour un obscur petit musicien libanais. Et ce, bien qu'elle sache pertinemment qu'entre cette tournée et elle, pour peu qu'elle le lui demande, c'est elle qu'il choisirait sans hésiter (quitte à le lui reprocher jusqu'à la fin de ses jours).

Non, elle se ferait couper la langue plutôt que d'exiger de lui un pareil sacrifice.

En revanche — insondables contradictions de l'âme humaine —, elle lui tient rigueur de sa propre abnégation et s'emploie mordicus à la lui faire payer. En lui imputant, entre autres, sa honte de l'après-midi — ce qu'il réfute avec indignation.

Après une dispute homérique dont il sortira grand vainqueur, il conclura sarcastiquement :

— Ma pauvre Rose, ton manque de jugeote te perdra… mais c'est ce qui fait ton charme !

Que voulez-vous répondre à ça ?

 

 

 

                 

* Fender Stratocaster : marque de guitare électrique  mythique dans les années 1950-1960

 

 

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 20:57
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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 07:50

 

 

                                LE TEMPS DES ANGOISSES

 

Durant les jours qui suivent, Amir ne tient pas en place. Outre les formalités inhérentes au voyage— passeport, visas, billets, bagages —, une tonne d'occupations de dernière minute l'accapare : révision des instruments (sa Fender Stratocaster* donne des signes de fatigue), achat d'un nouveau micro, enregistrement du matériel à la douane, ultimes mises au point du répertoire, etc. De sorte qu'il passe de moins en moins de temps à la maison.

— J'ai l'impression que tu n'es déjà plus là, lui reproche Rose, au terme d'un week-end maussade. (La saison des pluies qui débute est en accord parfait avec ses états d'âme.)

L'excitation de son mari l'irrite au plus haut point, d'autant qu'il ne fait rien pour la dissimuler. Si, au moins, le regret d'être séparé d'elle venait tempérer ses ardeurs, mais même pas.  Il flotte sur un petit nuage — que dis-je, il s'y consume d'impatience !

Déjà plus là, en effet.

Déjà ailleurs, très loin. À des milliers de kilomètres. De l'autre côté de la Méditerranée…

Et elle, pendant ce temps-là, se morfond dans un isolement qui n'est que le prélude à ces deux longs mois de "célibat" dont la perspective la transit.

Ce genre de situation dégénère, forcément. Il faut que ça pète à un moment ou à un autre, ne serait-ce que par mesure d'hygiène. Rien ne gangrène autant un couple qu'une frustration qui s'éternise.

L'occasion en est, bien involontairement, fournie par Mona Aoun.

—Tu sais ce que j'ai appris ? annonce-t-elle un beau matin à Rose. Il paraît que les punitions corporelles sont monnaie courante, chez les Jésuites. Je le tiens d'un de leurs anciens élèves. Grégoire ne s'est jamais plaint d'avoir été battu ?

Rose reçoit l'information comme un coup de poing dans l'estomac.

— HEIN ? bondit-elle. Ils osent frapper les mioches, cette bande de salauds ! Ça, je l'aurais parié. Je le savais bien qu'on n'aurait pas dû leur confier le petit. Je l'avais dit à Amir, mais il ne veut jamais m'écouter.

Et, ni une ni deux, elle téléphone à son mari.

— Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire ? grogne ce dernier, lorsqu'au milieu des éructations verbales de sa femme, il parvient à saisir de quoi il retourne.

Elle insiste. Il faut tout de suite intervenir. Alerter les autorités compétentes, faire fermer cet établissement de merde. Et surtout, surtout, arracher Grégoire aux griffes de ces sadiques !

— Du calme, l'exhorte Amir. Ne t'emballe pas comme ça, ce n'est sans doute qu'une rumeur sans fondement. 

— Rumeur ou pas, je veux en avoir le cœur net. Pas question que je laisse ces brutes traumatiser mon gosse !

— Est-ce qu'il a l'air traumatisé, franchement ? Il n'a jamais été aussi épanoui.

— C'est l'impression qu'il donne, mais il nous cache peut-être la vérité.  Si ça se trouve, ils le menacent des pires horreurs pour qu'il ne les dénonce pas.

À bout d'arguments, Amir pousse un soupir exaspéré :

— Écoute, Rose, je suis à quatre jours de mon départ, j'ai encore une tonne de trucs à faire, alors, si vraiment tu flippes— à tort, à mon avis, mais bon, je n'ai pas les moyens de t'en empêcher —, débrouille-toi toute seule. Renseigne-toi, vérifie tes sources, et pour commencer, interroge le directeur. Après tout, ce n'est pas moi qui vais t'apprendre à mener une enquête !

Cette démission (ou, du moins, ce qu'elle juge comme tel) n'est pas du tout, du tout du goût de Rose.

Merci pour ton efficacité, siffle-t-elle. Père à la noix, va !

Et elle lui reclaque le téléphone au nez.

Il rappelle.

               Elle ne répond pas, et pour cause : elle est déjà dehors.

 

 

                                                                                           

* Fender Stratocaster : marque de guitare électrique  mythique dans les années 1950-1960

 

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 09:03
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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 07:24

 

 

TOURNÉE

 

À quelques temps de là, en plein après-midi, le téléphone sonne.

Ça y est ! beugle la voix d'Amir dans l'écouteur.

Rose, assourdie, grimace :

Doucement, tu m'as percé le tympan. Qu'est-ce qui y est ?

        — Gaby a reçu son contrat pour la France, on part dans trois semaines .

Tu n'es pas contente ?

Euh… si, si… Ça durera combien de temps ?

Deux mois. Je serai rentré avant les fêtes.

Ah bon.

Elle raccroche, frissonnante. Se laisse choir dans un fauteuil, les jambes coupées.

Leur première séparation… Tant que cette perspective était lointaine, "théorique" en quelque sorte, elle s'en accommodait. « Amir partira en tournée, un jour », se disait-elle. Il ira en France, en Belgique, et peut-être même aux Etats-Unis.  Les foules l'acclameront, ce sera la gloire. » Ce futur lointain, flou, la rassurait, ne serait-ce que par sa démesure. Il appartenait au domaine du rêve. C'était l'un parmi les milliers de projets que l'on fait sans y croire, juste pour se bercer d'illusions.

Elle ne s'attendait pas à ce qu'il se réalise.

Surtout si vite.

Surtout après la prédiction de la Bohémienne.

Deux mois sans Amir… L'éternité !

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 07:24

 

 

                                         LA BOHÉMIENNE

 

Une fois, une seule, Rose déroge à ce rite immuable. Il y a environ un mois que Grégoire est rentré en classe.

« Si je faisais une salade d'oranges, pour le dessert ? se dit-elle. Amir adore ça ! »

Elle re-traverse donc le verger, glanant ça et là les fruits tombés des arbres, dont elle bourre le panier de la poussette. Ce faisant, elle guette le propriétaire, car c'est l'époque de la cueillette et, sans être à proprement parler du vol, sa démarche pourrait lui déplaire.

Soudain, en pleine action, elle sent une présence furtive derrière elle. Confuse, elle se retourne… et se retrouve face à la Bohémienne. Celle-ci en profite pour lui saisir la main, et Rose — que pourtant ces manigances irritent au plus haut point — se laisse faire, par lassitude.

Après avoir longuement examiné sa paume, la vieille ânonne :

Mari à vous…

Quoi, mon mari ? tressaille Rose, subitement en alerte.

D'un geste universel, la vieille mime l'action de "foutre le camp".

Mon mari va s'en aller ?

La vieille hoche la tête.

Loin… loin… précise-t-elle, en montrant l'horizon.

 Et… il reviendra ? 

Lentement, la tête de la vieille oscille de gauche à droite, puis, compatissante, elle tapote le bras de Rose avant de s'éloigner en marmonnant.

 

         Le soir, quand Amir rentre de sa répétition, Rose est assise, toute raide,  dans son lit.

Tu ne dors pas ? s'étonne-t-il.

Dormir ? Comment le pourrait-elle ? Elle rumine depuis des heures l'absurde menace de la vieille, titillant son angoisse comme on agace un mal de dent du bout de la langue.

À son visage fermé, il comprend tout de suite que quelque chose ne va pas.

— Qu'est-ce qui se passe, habibté ? Tu as un souci ? Il y a un gosse malade?

Elle fait « non », sans desserrer les lèvres.

D'un doigt tendre, il lui frôle la joue. Alors, elle se jette dans ses bras et d'une voix que sa gorge trop serrée rend curieusement ténue :

Tu ne m'abandonneras jamais, dis ?

S'il s'attendait à ça !

— C'est quoi, ce délire ? répond-il, stupéfait. Pourquoi veux-tu que je t'abandonne ?

Elle lui raconte la scène du matin, précisant que depuis, elle n'a pas arrêté de bâtir des scénarios plus catastrophiques les uns que les autres.

— Et tu as cru cette vieille folle ? s'indigne-t-il. Franchement, Rose, tu me déçois.  Je te croyais plus intelligente.

Penaude, elle baisse le nez.

— J'ai tellement peur de te perdre, tu sais… Sans toi, ma vie n'aurait plus  aucun sens.

Il sourit, lui affirme qu'il l'aime plus que tout au monde et, tant qu'à faire, le lui prouve illico.

N'empêche que, dès le lendemain, elle change d'itinéraire.

— C'est dangereux, de traverser le verger, explique-t-elle à Grégoire. À cette saison, les oranges tombent des arbres, et si tu passes dessous, elles peuvent t'assommer !

Désormais, à dix heures, le petit garçon mangera une banane.

 

Mais Rose aura beau faire, les paroles de la Bohémienne resteront scotchées dans un coin de sa cervelle. Et, certains soirs de solitude, elle ne pourra s'empêcher de se les remémorer.

Or, des soirs de solitude, elle ne va pas tarder à en avoir, et beaucoup !

 

 

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 08:05

 

 

                                        L’ORANGERAIE

 

La rentrée se déroule, ma foi, plutôt bien. En laissant son petit entre des mains mercenaires, Rose verse une larme. Grégoire, non. Il a avisé, dans un coin de la cour, un cheval de bois monté sur ressorts, et n'a de cesse de grimper dessus.

— Profitez-en pour vous sauver, conseille l'institutrice à la mère éplorée. Ça évitera une séparation trop brutale.

Rose, que l'expérience de la crèche a échaudée, juge le conseil avisé. Mais durant toute la matinée, elle a le cœur en berne. Curieusement, les animaux semblent aussi déphasés qu'elle, et même Olivier. La maison est si calme, sans son habitant le plus remuant ; le jardin si triste ! Avec une mélancolie de chien flairant les traces du maître absent, Rose ramasse un jouet, le repose un peu plus loin, replie un vêtement, range une paire de chaussures…

Vivement quatre heures, se dit-elle.

Et, jusqu'au moment d'aller le rechercher, elle tourne en rond. 

 

 

                                            *

 

Le lendemain, ça va déjà mieux, et dans les jours qui suivent, cette amélioration s'accentue encore. Si bien qu'au bout d'une semaine, le rituel du départ et du retour quotidiens ne suscitent plus que de la bonne humeur.

8h10 : Rose installe Olivier dans sa poussette, siffle Julie, accroche le cartable de Grégoire à son dos.

8h15 : ils remontent tous quatre les ruelles ombreuses, Rose poussant le bébé, Grégoire courant devant, Julie sondant le pavé d'une truffe appliquée.

8h20 : ils parviennent en vue d'un verger d'oranges vertes qu'ils traversent — c'est un raccourci. En chemin, Grégoire ramasse un fruit qu'il mangera à la récréation.

8h22 : toujours dans le verger, ils croisent la Bohémienne : une vieille druze tatouée au henné qui se nourrit d'oranges et dit la bonne aventure. Rose lui donne dix piastres, refuse de la laisser lire dans les lignes de sa main. La vieille émet quelques litanies plaintives censées bénir la mère, les enfants et le chien, puis leur fait « au revoir » en agitant ses fichus colorés.

8h25 : le portail de l'école est en vue. Rose embrasse son fiston : « Tu vas tout seul en classe, comme un grand ? » Il détale. Elle le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ait franchi la grille, avant de s'en retourner par un autre chemin.

 

 

 

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 07:41

GRÉGOIRE ENTRE À L’ÉCOLE

 

         Septembre.

—On devrait peut-être mettre Grégoire à la maternelle, suggère Rose. Il a besoin d'amis de son âge.

— D'autant que, sans vouloir te vexer, il devient de plus en plus intenable, ajoute Amir. Un peu de discipline ne lui ferait pas de tort.

L'intéressé, consulté, approuve vigoureusement. Souvent, en promenade, il passe avec sa mère devant la cour de récréation de l'Institut Saint-Joseph, visible à travers le grillage qui la sépare de la rue. À chaque fois, il s'arrête et réclame :

Ze veux zouer 'vec les enfants !

Quand tu seras plus grand, promet Rose.

Or, là, il va sur ses trois ans et demi.

Une chose, cependant, la turlupine : il n'y a, au Liban, que des établissements scolaires confessionnels, et elle est une fervente adepte de l'école laïque — la communale, comme on disait dans son enfance. Que de fois, en ces temps pas si lointains, elle a reproché à ses parents de l'avoir fourrée dans le giron des sœurs ! « Si je veux rentrer un jour au couvent, ça me regarde, déclarait-elle alors. Mais ce n'est pas la peine de m'embrigader contre mon gré. » Et de leur jurer que, jamais, adulte, elle ne commettrait la même erreur.

Aujourd'hui qu'elle se trouve au pied du mur, elle ne peut décemment pas trahir son serment, n'est-ce pas.

— Les prêchi-prêcha, merci bien, explique-t-elle à Amir qui ne comprend pas ses a priori. En plus, c'est une question d'égalité. Des gens se sont battus pour que l'instruction soit la même pour tous, je ne vois pas en foi de quoi certains feraient exception.

Petit rire d'Amir.

Je t'adore quand tu montes sur tes grands chevaux.

Le ton sarcastique n'arrête pas Rose.

— Les élèves du privé méprisent ceux du public, poursuit-elle, sur sa lancée. Je me souviens, gamines, on prétendait qu'ils étaient sales, mal élevés, et le bruit courait même qu'au lieu de se moucher, ils mangeaient leurs crottes de nez… Si, si, ne te marre pas : la malveillance se situait à ce niveau-là.

—Aucun risque que Grégoire sorte ce genre de connerie, en tout cas, signale Amir. Puisqu'ici, des écoles publiques, IL N'Y EN A PAS.   

— D'accord, mais la prière, les cantiques, tous ça, pffff… J'ai pas envie que ces tordus lui remplissent le cerveau de bondieuseries, moi !

On fait quoi, alors, habibté ? On l’inscrit dans un cours coranique ?

Ça clot la discussion.

Mais quelques jours plus tard, Rose revient à la charge, et son mari, sagement, lui propose un marché : ils vont demander audience au directeur de Saint-Joseph, et de cette entrevue dépendra leur décision.

Laissant les enfants aux bons soins de Mona Aoun, les voilà donc tous deux partis bras-dessus bras-dessous.

L'homme qui les reçoit — un Jésuite vêtu en clergyman — est affable et cultivé.

—Soyez sans crainte, nous pratiquons une pédagogie moderne, leur affirme-t-il, lorsqu'ils lui font part de leurs réticences. Il y a de tout, dans nos élèves : des enfants de musulmans, de chrétiens maronites, de Grecs orthodoxes, d'athées,... Nous respectons leurs opinions et faisons en sorte de ne choquer personne.

Touchée par ce discours, Rose demande à voir les classes, faveur qui lui est aussitôt accordée. Elles sont vastes, claires et modernes, si bien qu'au terme de la visite :

Moi, ça me plaît, déclare Amir, et toi ?

Moi aussi.

— Il ne vous reste donc qu'à régler le montant de l'inscription, sourit le directeur.

Dix minutes plus tard, c'est chose faite.

— Tu te rends compte, murmure Rose, qu'on va déjà avoir un fils scolarisé ? C'est une étape, dans notre vie, hein !

Mouais, acquiesce Amir, ça ne nous rajeunit pas.

Puis, devant l'énormité qu'il vient de proférer, il éclate de rire : à eux deux, ils ont à peine quarante ans.

 

 

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