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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 06:50

La disparition

         Après la mort d’Hergé et celle d’Edgar Jacobs, mon père, qui avait été leur ami à tous deux, fut courtisé par leurs admirateurs. Il ne se passait pas une semaine sans que ses « fans », comme il les appelait, ne viennent le visiter dans sa retraite spadoise. Flatté de susciter autant d’intérêt, il répétait sans cesse les mêmes histoires, ce qui agaçait ma mère et donnait lieu à d’attendrissantes chamailleries de vieux couple.

         Mes frères et moi, conscients du petit côté cabotin de nos parents, nous félicitions de cette célébrité tardive. Nous étions loin de nous douter qu’un visiteur indélicat en profiterait pour les dépouiller.

         Papa possédait un livre d’or dans lesquel, outre de nombreux et très beaux dessins (dont un d’Hergé), il y avait une aquarelle d’Edgar Jacobs : un pirate à mine patibulaire qui, enfant, me fascinait. La dédicace, à elle seule, donnait le ton : « A ce vieux flibustier de Gérard, à sa charmante épouse et à ses moussaillons ». En ai-je passé, des heures, à rêver devant cet admirable portrait, d’un réalisme et d’un relief saisissants. Je m’attendais presque à le voir s’animer et me lancer d’une voix étraillée : « Un coup de rhum, matelote ? »

         Un jour, désireuse de montrer cette œuvre à mes enfants, je prends le livre d’or dans la bibliothèque (placée dans un couloir, à côté des toilettes) et je le feuillette. Tiens ? Où est passé « mon » pirate ? La page a été proprement coupée... Papa se serait-il enfin décidé à l’encadrer ?

         Je lui pose la question ; il me répond par la négative, et ne peut que constater, comme moi, le désastre.

         La première surprise passée, nous reconstituons l’affaire. Tous ses « fans » connaissaient l’existence de ce dessin qu’il se plaisait à exhiber, et qui suscitait forcément des convoitises. Or, rien de plus simple, en se rendant au WC, que d’embarquer le livre d’or au passage, de prélever discrètement la page et de le remettre à sa place en sortant...

         Cet abus de confiance — assez crapuleux, il faut bien l’avouer — a assombri les dernières années de mon vieux flibustier de père. 

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 07:39

              Episode 79

          Résumé des chapitres précédents :  à la suite du mystérieux patient à la bite verdâtre, Zoé pénêtre dans une propriété dissimulée au fond du bois de Boulogne : celle de l’inquiétant docteur Branquenstein.

 

         À peine Zoé avait-elle pénétré dans le bâtiment qu’une voix caverneuse se fit entendre :

         — C’est toi, Chouchou ?

         Elle n’eut que le temps de se dissimuler derrière une tenture. Un pas lourd résonnait dans le monumental escalier.

         L’homme qui descendait — et qu’elle identifia comme le docteur Branquenstein, car ce nom lui allait à ravir — portait une blouse blanche, des gants de caoutchouc et de grosses lunettes de myopie. Une houpette de cheveux blancs s’échappait de sa charlotte stérile.

         Sitôt qu’il l’aperçut, le barbu courut vers lui et se jeta dans ses bras. Puis, tendrement enlacés, ils se dirigèrent vers un vaste salon où brûlait un feu de bois.

         — Tu veux boire quelque chose ?

         Le barbu hocha la tête.

         « Mais... il est muet ! réalisa Zoé. Et moi qui prenais son silence pour de la timidité ! »

          Tandis que Branquenstein se dirigeait vers le bar, il se laissa tomber dans un canapé. Zoé, rasant les murs, s’approcha de la porte restée ouverte, derrière laquelle elle se cacha. De ce poste d’observation, elle avait une vue imprenable sur la scène.

         — Mets-toi à l’aise, nous sommes entre nous, dit Branquestein en tendant un verre à son compagnon.

         Aussitôt, ce dernier s’exécuta. C’est-à-dire qu’il quitta son chapeau, ses lunettes noires, sa barbe... Zoé étouffa un gargouillis d’effroi. Le visage ainsi révélé était d’une hideur sans nom. Couturé. Rabouté. Une sorte de patchwork de chairs disparates, grossièrement cousues entre elles, sans logique apparente ni recherche d’harmonie.

         « Qu’est-il arrivé à ce pauvre type ? se demanda-t-elle, le souffle court. Accident ? Maladie ? Mutilation rituelle ? Expérimentation humaine ? Chirurgie esthétique foirée ? »

         Comme pour répondre à ces questions, l’ex-barbu tomba la veste. Apparurent deux bras nus, dont l’un, hypermusclé, et l’autre d’une grâce féminine. Se saisissant de la main qui était au bout de ce bras, le docteur Branquenstein la couvrit de baisers.

         — Dora, mon amour, murmura-t-il, tout en trempant un à un les petits doigts roses dans son verre, avant de les suçoter avec passion.

                                                                                                                            (A suivre)

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 06:19

Cri du cœur

         Il y a une dizaine d’années, une rumeur courut dans le petit milieu de la littérature-jeunesse : Gudule était un collectif. En toute logique, une auteure ne pouvait publier à elle seule autant de livres (21 en 2000,  24 en 2001,  23 en 2002). Une production pareille recquérait au minimum trois ou quatre personnes.

         Le bruit parvint à la direction d’Hachette jeunesse, qui me convia à une réunion avec les représentants, des journalistes spécialisés et des libraires, afin que je me justifie.

         J’étais morte de trouille...

         Mon « procès » (ou, du moins, ce que je percevais comme tel)  se déroulait dans un grand hôtel parisien. Une salle entière était réservée à cette réunion où le comité éditorial présentait son programme 2003. J’étais donc loin d’en être la vedette ! N’empêche qu’en pénétrant sous les sunlight, j’avais l’estomac au fond des baskets.

         Je fus applaudie, si si. Ce qui augmenta encore mon trouble. Puis l’un des invités me posa tout à trac la fameuse question :

         — On dit que sous le nom de « Gudule » se cachent plusieurs écrivains. Qu’en est-il exactement ?

         Incapable d’articuler un mot, je secouai négativement la tête. Ce que voyant,  ma directrice de collection répondit à ma place :

         — Moi qui travaille depuis longtemps avec Gudule, je puis vous assurer que cette accusation n’est pas fondée. C’est bien elle qui écrit tous ses livres.

         Me sentant épaulée, je retrouvai subitement mon aplomb.

         — Forcément, m’exclamai-je, en m’adressant à elle : avec ce que vous me payez, comment voudriez-vous que je m’offre des nègres ?

         La salle éclata de rire et on me laissa tranquille. Je pense que ce « cri du cœur » avait convaincu tous mes détracteurs, car la rumeur s’éteignit d’elle-même. Et, en prime, j’eus droit à une petite augmentation de mes à-valoir !


 

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 07:39

Episode 78

         Entre ses folles nuits avec Asia Li-Li et le mystérieux barbu à la bite verdâtre, le cœur de notre Zoé est mis à rude épreuve. Ce sont les risques du métier !

 

         Ce fut au réveil d’une nuit particulièrement chifoumiesque que Zoé, à qui la volupté donnait toutes les audaces, souffla à son patient :

         — Montre-moi ton visage, mon chéri...

         Ni une ni deux, l’homme débanda et, sans même prendre le temps de rajuster son froc, détala comme un lapin.

         « Quel grand timide », pensa notre héroïne tout attendrie, en s’élançant à sa poursuite.

         Cette course effrénée, dans la demi-obscurité du petit jour, les mena, de rue en rue, jusqu’au bois de Boulogne. L’heure matinale ayant vidé les lieux de sa faune interlope — tapineuses, michetons, macs, ripoux, travelots brésiliens, touristes américains, marchands de préservatifs... — , la nature avait repris ses droits. Dans l’aurore radieuse, la rosée scintillait sur les vieux Kleenex et les capotes usagées.

         «  Que c’est beau ! » s’émerveillait Zoé, sans perdre son patient de vue.

         Ce dernier, empruntant un chemin de traverse, parvint hors d’haleine devant une grille rouillée dissimulée sous la verdure. L’ayant poussée, il pénétra dans une propriété quasiment invisible aux yeux des promeneurs, tant elle se confondait avec le décor ambiant. Au cœur de cet écrin de verdure  se dressait une ancienne maison de maître, aux murs couverts de lierre, dont il franchit prestement le porche moussu.

         Avant de s’engouffrer à son tour par l’ouverture béante, Zoé eut le temps de lire, sur la plaque de cuivre ornant le panneau de bois : Docteur Branquenstein, résurrectologue.

                                                                                                                                  ( A suivre)

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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 06:20

Esprit critique

         Été 2012, vide-grenier de Lisle-sur-Tarn. Je m’arrête devant un stand tenu par un gamin. Un de mes livres trône au milieu des Légos, jeux vidéos et autres bricoles.

         — Combien ? m’informai-je, en le montrant du doigt.

         — Un euro.

         Je le prends, le feuillette, comme n’importe quel client lambda.

         — Il a l’air bien... Tu l’as aimé ?

         — Non.

         — Pourquoi ?

         — C’est nul.

         Je repose le livre avec un « ah, bon » fataliste, et me fonds dans la foule. Une chance que le gamin ne m’ait pas reconnue :  nous avons évité de justesse un double moment de solitude !

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 16:17

Encore une nouvelle publiée par la revue en ligne "Bon à tirer" : 

http://www.bon-a-tirer.com/volume57/gudule.html

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 06:51

Episode 77

         Va-t-il falloir que nous jetions un voile pudique sur les ébats chifoumiesques de Zoé et Asia Li-Li ? Parce que bon, je n’ai aucune envie que ce feuilleton soit interdit aux moins de dix-huit ans, moi... Bon, allez, on jette, on laisse voguer son imagination, et les censeurs nous fichent la paix.  

 

         Lorsque Zoé regagna la BNS, après une nouvelle nuit au Georges V, elle pétait la forme. Les heures passées en compagnie de la belle Chinoise avaient rechargé ses batteries, et même bien au-delà.

         «  Pierre... caillou... puits... » se répétait-elle avec extase, tout en préparant son petit matériel professionnel.

         Et d’évoquer avec des frissons de volupté le sourire lascif, les traits adorables, le corps de rêve et les roucoulements ravageurs de sa partenaire. 

         «  Elle me manque déjà... J’ai hâte d’être à ce soir. Mais en attendant, au travail ! »

         Le premier patient qu’introduisit Zoé avait un regard étrange, derrière ses lunettes noires. Une barbe touffue couvrait ses joues ; il portait un chapeau  enfoncé jusqu’aux yeux.

         «  Encore un timide », pensa-t-elle, en l’invitant à se mettre à l’aise..

         Il refusa d’un geste ; elle n’insista pas. Une pudeur instinctive poussait un certain nombre d’hommes à cacher leur visage avant d’offrir leur zob. Loin de s’en formaliser, Zoé trouvait cela touchant ; elle respectait leur incognito. « D’ailleurs, se plaisait-elle à dire, j’en sais bien plus sur eux qu’ils ne le pensent : c’est fou ce que raconte une bite en érection, pour qui sait l’écouter ! »

         Celle de l’étrange barbu avait un petit reflet verdâtre qui l’ attendrit : elle était écolo dans l’âme. De sorte que l’affaire fut torchée en cinq sec, à l’évidente satisfaction des deux parties.

         Le lendemain, il revint.

         Et le surlendemain.

         Et les jours suivants.

         Si bien que, peu à peu, des liens commencèrent à se tisser entre eux.

         Comment disait toujours Zoé : « Dans ce métier, le piège, c’est de s’attacher. Mais on ne peut pas toujours museler son cœur, n’est-ce pas ? » Entre Asia la nuit et ce patient quotidien, le sien glapit bientôt comme une hyène en folie...

                                                                                                                                      (A suivre)

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 16:07

http://www.bon-a-tirer.com/volume3/ad.html

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 06:46

Phobies

       Une dernière anecdote, pour en terminer avec les névroses éditoriales. Héloïse, directrice de la collection « Aventures » chez Presse-Book, avait une étrange manie : elle ne supportait pas les motsCorridorfigure et soulier qu’elle remplaçait systématiquement par couloirvisage et chaussure — au risque de créer un arythmie, une dissonnance, ou une répétition. Comme elle me publiait quelque dix bouquins par an, je me heurtais sans cesse à ses phobies.

         — Mais, protestais-je au début, un corridor et un couloir, ce n’est pas du tout pareil ! « Corridor » a une résonnance, un mystère qu’on ne retrouve pas dans « couloir ». En changeant l’un par l’autre, c’est l’atmosphère du paragraphe que vous altérez ! 

         Elle n’en avait cure.

         — Ces mots sont français, on les trouve dans le dictionnaire, plaidais-je encore, tandis qu’elle me biffait d’un trait rageur la figure et les souliers de mon héroïne.

         — Peu importe, je n’en veux pas. 

         A la longue, j’en vins à éprouver un frisson transgressif en prononçant — ou en entendant — ces trois mots-là. Ils étaient devenus tabous...

         Notre collaboration dura quatre ans, puis Héloïse changea de maison d’édition, me laissant entre les mains de sa remplaçante. Par une sorte de provocation puérile, j’apportai aussitôt à cette dernière un manuscrit intitulé « Corridor, figure et souliers », ce qui ne l’offusqua pas le moins du monde et m’offrit le défoulement du siècle !

 

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 07:19


Épisode 76

          Eh non, contrairement à ce que pourrait laisser croire le chapitre précédent, notre histoire n’est pas terminée. Car après  « La trayeuse intrépide », puis « L’invasion des monstres de l’Espace », voici... Tatatam ! « La vengeance du fils des Etoiles » !

         Accrochez-vous à vos calbuts, les mecs !

 

         Le réveil fut joyeux. Que dis-je ? Triomphant. D’autant que le soleil  était de la partie. Dans la lumière du matin, le cimetière avait un petit air guilleret qui vous mettait le cœur en fête.

         — Bon, ben va falloir que je retourne au taf, moi, annonça Zoé en s’étirant. Et vous ?

         Ruth et Sire Concis se consultèrent des yeux.

         — On va faire jouer l’assurance, dit ce dernier.

         Sa compagne hocha la tête.

         — Nous sommes hyperblindés contre les risques d’incendie, j’y ai veillé personnellement. Ils doivent, en théorie, tout nous remettre à neuf.

         — Et en attendant ?

         — Ben... on reste ici, ça nous fera des vacances. Regarde comme le petit s’amuse !

         D’un menton attendri, Ruth montra Cédric qui empilait les pierres tombales comme de vulgaires Légos. 

         — C’est un véritable parc d’attraction, ici, pour lui !

         — Et ça ne fait de mal à personne, approuva le dragon. Les morts sont assez peu chiants, en général...

         Zoé ne semblait pas de cet avis.

         — Et les gens du cru ?

         — Bah, ce sont les dommages collatéraux de leurs conneries, ils n’ont qu’à assumer. Personne ne leur a demandé de démolir notre château, n’est-ce pas ?

         C’était le bon sens même. Laissant la p’tite famille à son paisible bonheur, Zoé regagna sa voiture, garée non loin des ruines. Et, joyeusement, reprit la route.

         Une phrase de bande dessinée chantait dans sa tête : Tout est bien qui finit bien. Elle avait hâte de retrouver sa routine, ses patients, son patron, sa chère BNS... et surtout Asia Li-Li !

                                                                                                                             ( À suivre, hé, hé, hé)

 

 
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